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LA PLUIE ROUGE

La nuit enveloppe le West-End, et seuls les trottoirs brillent encore, délavés par la pluie. Dans Fombre le parapet ogival du pont de Westminster, évocateur des mornes désespoirs londoniens, barre l'eau immense de la Tamise comme une grille de cimetière et les passants se hâtent, le col relevé, raidis contre la rafale de pluie et de vent qui surgit inlassable de rimmensité noire.

Brusquement, dans le remous profond de la rivière, un chaland apparaît, comme en dérive, et s'engouffre avec ses lumières blanches sous les arches du pont.

Plus loin se détache la haute silhouette en dentelle du Parlement, écrasant le quai très

bas que jalonnent quelques réverbères espacés, avec, au-dessus, dans le ciel, le cadran lumineux de la Tour de l'Horloge, noyé dans le brouillard d'où suinte lentement Féternelle pluie rouge.

A droite ce sont des alignements interminables de lumières au long du quai, et sur le pont, les omnibus automobiles qui passent en rafale, fatigués de leur éreintante journée qui s'achève et grinçant des dents à l'idée d'être obligés de changer encore une fois de vitesse pour un malheureux cab.

Là-bas, très loin au-dessus de la Cité, le ciel est plus rouge encore. Des fumées folles se tordent dans la brume, un remorqueur diabolique passe dans l'encre de la Tamise parmi des lumières noyées comme dans un inquiétant paysage de Turner.

Sur le bord du trottoir, équivoque et lamentable, une jeune fille s'arrête un instant avec une courte révolte du dos contre l'eau qui ruisselle, puis les plumes de son invraisemblable chapeau se secouent, et le minable oiseau, les ailes cassées, repart lourdement au ras du pavé.

Sur les quais, les maisons noires s'alignent avec leurs fenêtres en croix, très blanches,

doublées de lumière et de soie rouge, éveillant des idées de chaleur et de confort et donnant au promeneur du dehors, balayé par la rafale, Texquise sensation d'être seul dans la ville monstrueuse, abandonné du monde entier, triste infiniment et très malheureux.

Des pohcemen sans col, délavés par le ciel, avec de petits manteaux de caoutchouc trop courts, restent là, les bras sur les hanches, comme des chauves-souris. Et toujours, en bas, c'est le clapotis hostile de la Tamise, comme un fleuve désespéré emporté à la dérive, vers la mer, sur la route des exils lointains.

Dans Whitehall la chaussée grasse déborde sur les trottoirs trop bas où se reflètent des enseignes multicolores couvertes d'inscriptions avec leurs lanternes trop grosses, carrées ou triangulaires.

En face, les grilles de fer aux ornements gothiques du Parlement s'opposent à ces bariolages modernes, et surmontées de leurs lanternes en panier à salade, endiguent de tout leur mépris le flot populaire.

Dans la foule des voitures, les cabs circulent en acrobates parmi d'innombrables omnibus qui ressemblent à s'y méprendre à des boîtes de conserves, couvertes d'étiquettes coloriées.

conduisant, si Ton en croit les réclames, de Bovril à Pear's Soap.

Sous la pluie, colle'e au long d'un mur, une affiche se délave lentement : Recruites wanted for his Majesty's foofguards, et des dolmans rouges et des bonnets à poils, richement peints en couleurs de chromo, invitent les jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans avenir grossir Tarmée de Sa Gracieuse Majesté.

Sur le fond bronzé du ciel, la colonne de Trafalgar-Square se détache et des annonces lumineuses essaient de tenter l'impassible Nelson. A droite ce sont les innombrables lumières rouges et blanches du Strand, avec plus près, dans les ruelles voisines, des bars funéraires devant lesquels s'arrêtent, lugubres, des pianos mécaniques.

Et tandis que, sous la pluie, se déchirent lamentablement les pancartes des marchands de journaux étalées sur le trottoir, quelques filles, le dos arrondi, se tortillent trop souples au bras de boys rigides et de corrects employés.

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