CAMPAGNE ANGLAISE
Les dernières maisons en briques chiorotiques de Londres disparaissent et des alignements de boîtes à loger, faites à la douzaine, cèdent la place aux prairies vertes. Trois trains passent simultanément sur un champ de voies parallèles, emportant vers leur travail quotidien des milliers d'employés.
Enfin, la campagne commence avec des terrains bien balayés comme pour le lawn-ténnia^ bordés de barrières en fer peintes en blanc et de haies vives très vertes. Par-ci, par-là, le metteur en scène de cette campagne pour paysagistes a placé quelques moutons, et derrière, des cottages flanqués de leurs inévitables fours à lioublon.
Dans le ciel, où traînent quelques loques bleues, une lumière claire et brusque, puis de gros nuages noirs qui s'en vont vers l'horizon. Et ce sont, à l'infini, des paysages de Constable mais peints au couteau, avec des empâtements violents d*ombre et de lumière.
Au premier plan, des chevaux blancs se détachent sur une prairie trop sombre. Puis ce sont, apparaissant dans un rayon de soleil, quelques vaches groupées en empâtements multicolores, et, plus loin, de petites taches sales et grises, qui furent, sans aucun doute, des moutons dans la pensée du peintre.
On acheva le tout avec quelques rayons de soleil qui tombent en gerbes sur le feuillage très sombre d'un bois lointain et dorent les perruques des vieux chênes.
Maintenant, la campagne est rayée de haies noires, placées en damier, et la mer se rapproche. Bientôt, ce sont des collines vertes et grises avec un chàteau-fort en carton découpé. Sur le quai, devant le ponton du bateau, une locomotive verte se détache et, tout au long^de la jetée, deux grues affolées courent de toute la
force de leurs petites jambes, comme des oies au cou trop long, pour aller cueillir la poste royale dans son wagon et la déposer bien précieusement dans les flancs du steamer.
Les mâts en croix se détachent sur un ciel gris que trouent de temps à autre des taches d'un bleu pâle. Plus loin, les falaises crayeuses semblent noyées dans quelque brouillard imprécis, et parmi les hurlements harmoniques des sirènes, des panaches de fumée blanche s'envolent dans le ciel, évoquant l'obsédant Turner.
Sur le pont, des passagers affalés dans des fauteuils rouges, attendent passifs. Quelques cordes qui grincent, quelques coups de sifflet, des remous d'eau, et le bateau file au ras de l'eau dans un long glissement, tandis que sur les quais, des fumées noires s'envolent comme des diables, à la débandade.
Maintenant, dans le ciel bleu pastel très effacé, la côte se fait plus blanche, puis se perd vers le nord dans un nuage de cendre, tandis que, plus au sud, dans le clair soleil, surgissent par taches les blanches falaises d'Albion avec eurs cheveux verts coupés trop ras et leurs grandes dents jaunes.