FLORENCE
Tout au bout de la promenade des Cascine, derrière le tombeau en chocolat d'un Indien qui fut brûlé en cet endroit, le soleil miroite dans l'eau immobile de l'Arno. Quelques barques noires, inutiles réclames d'un fleuve illusoire, restent attachées à la rive où des enfants à moitié nus dorment cachés dans les roseaux comme de petits crocodiles.
Isolé, au long de la rivière qui descend en dunes vers la mer, un groupe d'arbres, sombre association de malfaiteurs découpée dans du carton noir, reste planté là comme un décor oublié. Et, vers l'Apennin, un petit campanile se détache seul dans la plaine, sur des montagnes d'ouate.
Au loin^ quelques cloches sonnent pour n'en pas perdre Thabitude, et, parfaitement ridicule en présence d'événements aussi graves, un train de marchandises passe lentement comme un joujou.
Paresseusement, lorsqu'il consent à faire quelques pas, le vent apporte avec lui l'odeur pénétrante des pins et celle plus douce des fleurs, mais il transporte aussi un parfum si lourd d'huiles aromatiques qu'il s'arrête bientôt épuisé.
Un petit enfantj déguisé en paquet de linge, entre en scène, tombe brusquement comme si on lui avait fauché les jambes et, dans le silence de toute la Toscane, se met à hurler.
L'absence d'ogres, à notre époque se fait cruellement sentir.
Vers les Cascine, en arrière du rond-point, les arbres empaquetés de lierre ne forment plus qu'un immense écroulement de verdure. Fort heureusement, le soleil est là pour faire respecter les plans et découper tout ce fouillis en décors placés correctement les uns derrière les autres.
Mais qu'importe au petit chien jaune qui, immobile, regarde l'Arno, et ne s'intéresse plus, en dilettante, qu'au coassement des grenouilles?
Maintenant, le soleil roule péniblement dans les ornières de marbre de l'Apennin silencieux. De-ci de-là, très éloignées, les cloches se répondent dans le calme immense du crépuscule. Encouragés par ce saint exemple, les oiseaux commencent à répéter des chœurs, perchés sur les lourdes branches qui s'agitent lentement, mais sans grand succès.
Brusquement enfin, un chasseur, attardé au long de TArno, tire un coup de fusil sur une vieille pantoufle sauvage, mais trop loin pour qu'on le prenne au sérieux.