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REPAS DE CAMPAGNE

Il y a du monde chez les Polochon, de vagues parents venus des écarts pour l'enterrement de tante Léocadie, le cousin pleurard qui jnut plus se voir chez lui, et puis certains voisins qui passent pour avoir le nez creux et ont flairé un bon déjeuner. Il ont été avertis par l'odeur de lapin qui, doucement, sort, ce matin-là, de la cheminée de briques des Polochon et glisse sur les tuiles du toit jusqu'aux autres maisons du village.

Les Polochon n'habitent pas dans la rue principale, mais dans la nouvelle rue qui prend au bout du pays, près du lavoir, et longe le ruisseau. C'était autrefois un sentier dans la prairie ; elle forme, aujourd'hui, les quartiers neuf s ^

en tout dix maisons; mais le commerce est resté sur la route, dans la grand'rue. Ici, les habitauts ne vendent rien.

La maison des Polochon, toute blanchie à la chaux, n'a qu'une porte et qu'une fenêtre, rapport aux contributions : sa façade est ornée d'un rosier qui grimpe jusqu'au toit faire des niches aux pigeons. Mais eux, scandalisés, retirent leurs pattes par saccades et lui roulent de gros yeux ronds.

Le nouvel alignement a laissé, devant la maison, une courette en contre-bas, fermée, sur la route, par une luxueuse et moderne petite grille en fer battu. Ce coin marécageux sert aux Polochon de basse-cour. A droite, un gros tonneau habité par des lapins, que l'adjoint, un bel esprit, appelle mystérieusement les sires de Tonnencour ; à gauche, une cabane en planches disparates, gracieusement offertes par l'épicier, ne contient ni sucre, ni bougies, ni môme rien de fragile, comme le laisseraient croire certaines inscriptions, mais bien un gros porc que le seul nom joyeux de Noël fait défaillir de peur. 0 pauvre captif, que d'invitations, de pohtesses, de cadeaux se feront en ton nom! Mais, pour l'instant, tu es si gros que les poules agiles et moqueuses, pour

te faire honte, t'invitent par signes à chercher des truffes.

— Tiens, r' garde-le ton mogno, fait le père Polochon à son fils, y te remet ben, va, Thrigand! Crois-tu qu'y cause pareil au cochon, à c't' heure !

Dans sa cage en osier suspendue à la fenêtre, le mogno roule des yeux blancs. C'est un gros merle, hors d'âge, le premier et l'unique jouet de Polochon, tout le luxe de son enfance.

Il vit là, solitaire, en compagnie d'un géranium qui, les pieds au chaud sous son matelas de crottin, retiré dans un vieux pot-au-feu tout ébréché, ne cause guère. On lui prête de nombreux talents d'imitation et ses moindres cris sont interprétés par les augures dans un sens favorable.

Polochon regarde son mogno sans grand intérêt. Tout cela lui semble rapetissé, amoindri, depuis son départ; il ne se sent plus cliez lui. Cependant, le banc est toujours là devant la porte : une planche posée sur deux pierres ; le décrottoir, lui non plus, n'a pas été changé, une vieille bêche retournée enfoncée en terre; mais toutes ces choses ont perdu leur prestige. A la caserne, Polochon en a vu bien d'autres.

Les invités, qui s'impatientent, ont annoncé

l'arrivée du père Polochon et de son fils. Dans la grande chambre carrelée en briques de chant, la table, montée sur tréteaux, est déjà servie. Les assiettes creuses en faïence, avec leurs dessins bleus, s'alignent sur la nappe en grosse toile à côté des couverts de fer et des gobelets de verre. A la hâte, la mère Polochon les remplit d'une soupe bien grasse, bien fumante, pas aveugle celle-là, je vous en réponds !

Les hommes en bras de chemise et en gilet noir, le chapeau haut sur la tête, ont déjà sorti leurs couteaux, qu'ils secouent pour en faire tomber les grains de tabac, et discutent bruyamment.

Les femmes, trop affairées pour se mêler à la conversation, servent, les jupes soigneusement épinglées, absorbées par leur ouvrage.

Polochon, un peu désorienté par tout ce bruit, s'assied en silence et dévore comme les autres. Ses parents ont bien fait les choses : après le bouilli, ce sont des lapins en gibelotte, puis, comme c'est un grand repas, en place de légumes, une oie énorme ruisselante de graisse, cuite à point par le boulanger, fait son entrée au miheii des acclamations, tandis que, rouge de plaisir, la mère Polochon apporte encore une terrine, veau et porc, bien assaisonnée, qui

répand un pénétrant parfum d'ail, d'oignons et d'échalotes.

Le cousin pleurard reprend des forces à vue d'œil et la conversation devient générale. Le conseil municipal y prend une grande place, comme il sied, mais s'efface un peu devant les grandes élections. — « Aussi, dans le tréfond, pensez-vous c' qu'y devait tout de même être vexé, monsieur rbaron, qu'y leur z'y avait payé des casques neufs, aux pompiers, etv'là-t-y pas qu'y les mettent sur leurs tètes pour aller voter pour r Flampin, rouge pire espèce! »

Polochon, lui, s'étonne de ce manque de respect. Ne sait-il pas que le baron Yidecreux fut autrefois général! Aussi, craignant de se compromettre, aime-t-il mieux entendre des histoires de marchés, raconter des trucs qu'il avait oubliés pour vendre les vieux chevaux, et puis d'intarissables rapports sur les voisins qui se sont laissé prendre par le garde-champètre en délit de chasse ou de pêche, leurs bévues, leurs maladresses : il s'intéresse surtout aux expériences agricoles du jeune monsieur Després, qui applique de nouveaux systèmes de culture.

Chacun le guette, du matin au soir, prêt à triompher de la moindre faute.

— Enfin, on la verra c' te récolte ! On verra ben !

Et puis, ça coûte moins cher que d'essayer soi-même.

Mais, soudain, Polochon redevient inquiet.

Tandis que la galette garde pour elle ses opinions monarchistes, une violeate discussion politique éclate à l'autre bout de la table.

— Et les moines, mon pauv' malheureux garçon! et les moines! Au fumier, que j' te dis; tout ça et le préfet, vois-tu, c' que j' sais ben, eh ben! c'est amis comme cochons! Y'ià c' qu'y a d' sûr-certain.

Et, comme l'un des convives hasarde de vagues dénégations :

— Non, fait l'autre avec un mépris écrasant, non, c'est que j' tousse.

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