L'ATTRACTION MYSTÉRIEUSE
Il faut bien le reconnaître, dût notre orgueil scientifique en souffrir : nous sommes, à l'heure actuelle, à peu de chose près, aussi ignorants des phénomènes qui nous entourent que les premiers hommes des cavernes.
Il n'en est pas moins vrai que les persévérantes études des Charcot, des de Rochas et des Flammarion nous permettent d'envisager dans un avenir lointain une merveilleuse transformation des connaissances humaines qui bouleversera de fond en comble les conditions mêmes de la vie.
C'est ainsi qu'il semble dès maintenant acquis à la science que la pensée humaine peut s'extérioriser, qu'elle ressemble à un véritable lluide
très différent de l'électricité, et dont les manifestations, jusqu'à ce jour mystérieuses, pourront peut-être un jour se laisser conduire à notre gré. En attendant, il faut nous contenter d'enregistrer méticuleusement, au moment de leur apparition, ces étranges phénomènes, qui se manifestent parfois et qui mettent en déroute toutes les théories scientifiques admises jusqu'à ce jour.
Pour aujourd'hui je me contenterai de rapporter scrupuleusement, tel qu'il me fut décrit par un prince de la science contemporaine, un cas infiniment mystérieux dont la bizarrerie intéressera, nous en sommes persuadé, tous nos lecteurs. Le voici sans commentaire.
Un automobiliste, M. P. A. S., jouissant de toutes ses facultés et n'ayant donné jusqu'à ce jour aucun signe de dérangement cérébral, voyageant pour son seul agrément, déjeunait, le 23 du mois dernier, dans un restaurant de Dijon (Côte-d'Or), puis, tranquillement, sans nulle préoccupation apparente, remettait sa machine en marche et reprenait le cours de son excursion dans la direction de Lvon.
Après une heure de roule, il ressentit de vagues inquiétudes, comme une préoccupation intérieure dont il ne pouvait définir la véritable cause : il lui semblait avoir donné rendez-vous à quelqu'un^ à Paris^ et, invinciblement, son malaise augmenta au fur et à mesure qu'il s'avançait vers Lyon. Cependant, en consultant son carnet de notes et en fouillant sa mémoire, il ne pouvait retrouver ce qu'il avait à faire à Paris. Aucun parent, aucun ami ne l'attendait, aucune personne s'intéressant à lui ne comptait sur son retour; il fallait donc écarter toute possibilité de suggestion à distance causée soit par la maladie, soit par la mort d'un tiers.
A la fin, toutefois, sa préoccupation augmentant toujours dans de plus fortes proportions, il s'arrêta, vira sur la route, et, malgré lui, reprit la direction de Paris.
Petit à petit son malaise cessa. A Joignycela devint une véritable sensation de joie; à Sens il exulta, et ce fut en chantant qu'il traversa Melun et Montgeron .
Quelle pouvait être cette attraction mysté-
rieuse pour une ville dans laquelle il ne comptait pas revenir avant une huitaine de jours? Il ne se l'expliquait pas lui-même. Mais était-ce bien à Paris qu'il allait? Il traversa la capitale en trombe, monta la côte de Suresnes, guidé par un instinct toujours plus fort, et, vingt minutes après, il arrivait^ sans pouvoir comprendre comment, au camp de Satory, entre les baraquements occupés par le Génie militaire.
Il sauta de voiture, hésita un instant, décrivit quelques courbes sur le terrain battu, puis, directement attiré par la force mystérieuse, il s'engagea dans un petit escalier de bois qui aboutissait à un grenier vide servant de colombier.
Confus, ne sachant comment expliquer sa présence en cet endroit, il balbutia quelques mots au soldat de garde qui lui courait après, prétendit qu'il s'était trompé en cherchant un ami qui faisait son service à Satory. Puis, sentant tout ce qu'une pareille situation avait d'absurde, il redescendit l'escalier, remonta en voiture et reprit le chemin de Paris.
Mais, en route, nouveau malaise, nouvelle inquiétude mentale poussée jusqu'à l'exaspération. Une fois encore il fut contraint par une
force impérieuse et inexplicable à rebrousser chemin et se retrouva bientôt au camp de Satory, devant le même baraquement. Trois fois il renouvela la mémo expérience ; trois fois, invinciblement, il revint au même endroit.
Littéralement malade de corps et d'esprit, M. P. A. S. s'assit sur le bord de la route, la tête entre les mains, et se prit à réfléchir à l'aventure étrange qui l'obsédait.
A la fin^ las de chercher, il s'en tint à la solution la plus sage : il connaissait à Paris un spécialiste des maladies nerveuses avec lequel il s'était entretenu souvent des différents cas d'hypnose et auquel il avait toujours manifesté son incrédulité pour toutes les manifestations de l'inconnu psychique. Sans nul doute ce devait être cet ami qui, par vengeance, s'était amusé à essayer sur lui de la suggestion à distance, et qui le persécutait amicalement de cette manière.
Vingt minutes après il était chez lui.
L'autre protesta de sa bonne foi, mais, vivement intrigué, il proposa à M-. P. A. S. de l'accompagner et d'étudier de plus près ce déroutant phénomène.
On reprit le chemin de Satory. De même que les précédentes fois, M. P. A. S. ressentit durant
le parcours un immense soulagement au fur et à mesure que l'on se rapprochait du camp. Cependant, une fois que l'on fut arrivé au baraquement mystérieux, un examen plus attentif révéla au docteur que M. P.A.S., tout en étant mentalement au comble delà joie, ressentait de vives et inexplicables brûlures à l'estomac.
Le temps d'aller à Versailles chercher le remède nécessaire, et le docteur put en avoir le cœur net. M. P. A. S., soulagé cette fois moralement et physiquement, reprit place dans la voiture, et le docteur donna Tordre de reprendre la route de Paris.
Cette fois, aucun malaise, aucune préoccupation, aucune inquiétude : l'affaire se précisait. Immédiatement le docteur revint au camp et commença son enquête. Inspection des aliments rejetés, inspection des baraquements, interrogatoire des soldats; en moins d'une demi-heure le docteur revint, rayonnant de joie, possesseur d'une des plus curieuses observations de psychologie que Ton ait faites depuis dix ans.
-M. P. A. S., assis dans l'automobile, l'attendait avec curiosité.
— Eh bien?
— Eh bien ! fit le docteur rayonnant, c'est très simple, et vous allez voir que rien n'est caché pour un médecin. Je puis vous annoncer en toute sûreté que vous avez mangé ce matin, à Dijon, un magnifique pigeon pour votre déjeuner.
— Ouij fit M. P. A. S. intrigué, mais, après le traitement que vous m'avez fait subir, cela n'était pas très difficile à savoir, et je ne vois réellement pas quel rapport...
Le docteur, toujours souriant, se contenta d'indiquer du geste le fameux baraquement, au-dessus duquel, en longues courbes savantes, évoluaient les pigeons militaires de la garnison de Satory.
— Faut-il donc tout vous expliquer? Il n'est pourtant pas besoin d'une grande pénétration d'esprit pour établir que ce pigeon était un pigeon voyageur appartenant au colombier de Satory, que l'on avait emmené sans doute à Dijon pour un lâcher et qui, détourné de sa mission par un hôtelier peu scrupuleux, vous a été tout bonnement servi comme pigeon comestible.
« Vous expliquer en raison de quel fluide mystérieux ce pigeon a agi sur vous durant toute la journée, comment son instinct vous a contraint à revenir à Satory, comment il ne vous a point laissé de repos jusqu'à ce qu'il eut été rendu à destination, je ne me charge point de le faire immédiatement, mais j'espère y parvenir très prochainement. »
Avons-nous besoin de le dire ? ce fait a provoqué une intense curiosité dans tous les milieux scientifiques et fera sans aucun doute l'objet d'un rapport à IWcadémie de Médecine. Il tend à prouver que le sens de l'orientation chez le pigeon survit à la mort, qu'il s'extériorise comme un fluide électrique et peut s'incorporer dans un être humain par suite de Fingestion du précieux volatile.