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MI UN PHILANTHROPE

L'employé Samuel, delà 137'*^ avenue, se dit un jour :

« Well, la mode est aux gratte-ciels et aux multiples étages ; avec cela, je deviendrai riche. »

Avec de l'argent emprunté aux voyous de Brooklyn, il acheta un grand immeuble de vingt-quatre étages qu'il fit séparer chacun en deux, à mi-hauteur, ce qui lui donna quaranteliuit étages. Alors, tous les gens pratiques dirent :

— Trop bas, vos étages !

Mais lui, sans se démonter, s'adressa à tous les culs-de-jatte de New-York et leur dit :

— Voici, vous allez venir habiter ma mai-

son, vous paierez les appartements cinq livres moins cher qu'ailleurs et vous aurez autant de place ; la hauteur ne sera pas perdue.

— ^Yell, dirent les culs-de-jatte, et iis vinrent tout aussitôt se loger dans la maison cle Samuel.

Celui-ci agença sa maison luxueusement. Il fit installer des ascenseurs à plateau et, dans . les appartements, des voies Decauville avec plaques tournantes pour les petites voitures des locataires. En bas, dans les boutiques, on vendit des aliments appropriés, tels que morues, crêpes, limandes, raies desséchées qu'on put facilement manger sur de la vaisselle plate dans les appartements.

Plus curieuse encore, certes, fut la salle des fêtes.

On rangea tout autour de vieilles commodes 2omme gradins et on mit dedans les assistants à la place des tiroirs. Et les culs-de-jatte dirent :

— Well! Vive l'excellent philanthrope Samuel !

Il se fit beaucoup de mariages dans la maison et tous les enfants naquirent avec de petites voitures toutes prêtes collées au corps, ce qui fut une notable économie. Et Samuel rem-

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boursa les voyous de Brooklyn et devint très riche.

— La fortune est cul-de-jatte, me disait-il souvent, il faut savoir lui retirer ses fers à repasser.

Rajoutait, en me racontant ses débuts :

— J'avais d'abord pensé à m'adresser aux Lapons, race petite, facile à loger; j'en fus détourné par l'impossibilité de trouver un concierge pour ma maison : aucun n'eût toléré les phoques dans les escaliers.

Cette pensée dénote une grande pénétration d'esprit et un grand sens pratique des choses.

YIII AINSI PARLA LE GAPITAIiNE

ou LE MIRACLE DES TROIS PAUVRES PÉCHEURS

(légende VÉMTIEiNNE)

On connaît certains usages de la mer que les navigateurs pratiquent sur tous les océans du monde. Il en est d'infiniment touchants, il en est dont la simplicité et la grandeur ne sauraient être comprises que par ceux qui ont longuement navigué sur les mers et qui savent toute Fintense poésie que peuvent prendre parfois les détails de la vie à bord.

C'est ainsi que l'on connaît la façon poétique ; dont les voyageurs qui séloignent sur le pont d'un bateau ont pour accoutumé d'agiter leurs

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mouchoirs pour imiter la fumée blanche du vapeur. On sait aussi qu'en cas de tempête le capitaine ne doit pas abandonner son bateau et qu'il doit rester le dernier à son bord, après avoir jeté à la mer tout ce qui peut charger inutilement le navire, marchandises et passagers. On sait aussi que le devoir des matelots, en cas de gros temps, est de courir aux pompes et de retirer le plus d'eau qu'ils peuveijt de la mer pour abaisser la hauteur des vagues ; on sait aussi que l'oftlcier de quart est chargé de rester cramponné pendant des heures, s'il le faut, à Taiguille de la boussole pour la maintenir dans la bonne direction.

Mais, de tous ces usages, le plus impressionnant peut-être est celui qui veut que personne, sous aucun prétexte, ne parle jamais au capitaine. Cet usage est universellement respecté dans toutes les marines du monde, et il n'est point jusqu'aux humbles bateaux mouches, chargés d'emporter les familles endimanchées vers des Meudons fleuris, qui ne portent cette . sévère inscription : Défense de parler au capitaine.

Il est difficile d'imaginer quel supplice ce doit être, pour un homme sain et adulte, que cet isolement perpétuel dans lequel il se voit

forcé de vivre. Chez lui, lorsqu'il rentre, sa femme, ses enfants, lui tendent les bras, mais au moment oii ils vont le réconforter par de tendres paroles, l'effroyable souvenir de la terrible prescription les arrête : « Il est interdit de parler au capitaine », et c'est dans un morne silence que chacun se met à table.

Cette vie de paria est une chose atroce.

Jadis, les lépreux portaient, cousues à leurs vêtements, de petites clochettes qui écartaient les passants et évitaient la contagion. Les capitaines sont les lépreux ^'aujourd'hui, et l'on ne songe pas à ce qu'un pareil isolement peut comporter de souffrances dans la longue carrière d'un marin.

Aussi bien ne faut-il point s'étonner de constater combien la plupart des capitaines sont bavards. Sans doute est-il défendu de leur parler, mais rien ne leur interdit d'adresser la parole aux gens qui les entourent et, comme personne ne leur répond, ils se contentent de raconter d'interminables histoires.

C'est ainsi qu'il me souvient d'avoir passé, l'été dernier, dé longues heures à entendre les merveilleux récits d'un vieux capitaine vénitien qui, couché dans sa gondole, aimait à rappeler ses lointains souvenirs d'autrefois et les

légendes les plus populaires parmi les marins de l'Adriatique.

L'une de ces légendes, plus particulièrement, mest restée dans la mémoire et je voudrais la rapporter fidèlement, telle qu'elle me fut contée, sans en changer l'étrange caractère de mysticisme et de naïveté. On m'excusera de conserver dans ce récit quelques mots italiens intraduisibles, je me bornerai à en donner, entre parenthèses, l'équivalent aussi rapproché que possible dans notre langue.

Il était une fois, au temps des doges, trois pauvres pécheurs, Filippo, Giorgio et Paolo, tous trois fils de Gregorio Fornello (Grégoire Fourneau), le plus vieux de tous les gondohers du Grand Canal, et qui vivaient des produits de la mer, de leur travail et de leur courage.

Or, un jour qu'ils s'étaient aventurés plus loin que de coutume sur les lagunes, au sud de Venise, une tempête les prit qui rompit leurs filets, brisa leurs mâts, enleva leurs rames et entraîna leur barque au large.

Au petit jour, le calme se fit et les trois frères ,

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sans vivres, se prirent à espérer le passage de quelque vaisseau qui pût les recueillir. Mais à cette époque les navires n'étaient point aussi nombreux qu'aujourd'hui et le soir vint sans qu'une voile parût à l'horizon.

— E una fatalita! (C'est une fatalité!) dit Filippo, l'aîné des trois, qui commençait à avoir faim.

La nuit, ils eurent un moment d'espoir; la lumière d'une galère parut au loin et les trois frères, réunissant leurs voix, appelèrent à l'aide. Mais la lanterne du navire était sans doute une lanterne sourde, car elle disparut sans entendre leurs cris.

Trois jours se passèrent ainsi et les trois pauvres pécheurs sentaient qu'ils allaient bientôt mourir de faim.

Paolo, le plus jeune, se souvenant de certaines chansons des marins du Nord, n'était pas sans inquiétude et, craignant d'être mangé, implorait avec ferveur san Paolo son patron et santa Maria délia Salute. Touchée à la fin par ses prières, ce fut santa Maria dei Miracoli qui lui apparut pendant que Filippo et Giorgio dormaient.

— Ouvre le coffre d'avant, lui dit- elle, et jette ce que tu y trouveras dans la mer.

Paolo, tout tremblant, ouvrit le coffre, et voici qu'il était tout rempli de pain frais. Son premier mouvement fut de le dévorer, mais il se souvint des paroles de la Vierge et avec regret le jeta dans la mer.

Cependant Filippo et Giorgio s'étaient réveillés et, voyant ce que Paolo avait fait, ils dirent :

— Tuons-le! il cachait du pain, et non content de le manger seul, il le jette dans la mer plutôt que de nous le donner.

Mais Paolo, tenant les yeux levés vers le ciel, leur dit :

— Attendez le miracle de la Vierge!

Et en regardant autour de la barque, les deux frères virent des harengs en grand nombre qui se pressaient, dévorant le pain et engraissant à vue d'œil. Mais ils dirent :

— Que nous servent ces poissons venus du Septentrion puisque nous n'avons plus de filets pour les prendre!

Cependant, Paolo, obéissant à un ordre intérieur, se baissa et étendant la main, prit les poissons aussi facilement que s'ils eussent été dans une nasse.

Chose merveilleuse, grâce à la toute-puissante intervention de santa Maria dei Miracoli, les

harengs s'étaient pris dans leurs propres filets I Le vieux capitaine, en terminant ce curieux

récit, ajoutait quelques mots qui peuvent se

traduire à peu près ainsi :

— Il faut vraiment, monsieur, que vous

n'ayez rien à faire dans le Nord pour venir

passer votre été à entendre raconter chez nous

de pareilles halivernes.

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