‹ PolochonChapitre 6 sur 54 · EX FAMILLE · texte numérisé non relu

EX FAMILLE

L'honneur des Polochon est sauf, car il y a déjà deux grandes heures que l'on est à table. Cela suffît pour que personne ne puisse dire que le repas fut misérable.

Des voisins, avertis trop tard, sont venus grossir le nombre des convives, prenant la suite du repas là où l'on en était, et maintenant les santés succèdent aux santés, les cafés aux gouttes et les gouttes aux cafés.

Les femmes s'asseyent une à une et font les hommes. La mère Polochon les soigne tout particulièrement par crainte des ragots. Elle sait que la renommée de son repas dépendra d'elles. Les hommes, eux, parlent politique; ils ne sauront plus tout à l'heure ce qu'ils ont mangé et

s'en remettront au jugement de leurs bourgeoises.

— Voyons, Augustine, prenez au moins une goutte d'eau-de-vie avec une petite pierre de sucre?

Et la mère Polochon, sachant bien qu'il n'en coûte pas plus, pose avec ostentation tout le saladier de sucre devant la commère.

Mais Augustine n'a pas besoin d'encouragement ; sitôt son verre plein, elle le vide par petits coups rapides, sans désemparer, puis l'égoutte soigneusement par terre, prête à recommencer. C'est à peine si elle prend le temps de se lever et de se détourner pour se moucher bruyamment dans son mouchoir de priseuse qu'habite une colonie de fourmis.

Tandis que leurs patrons réforment le gouvernement, les femmes qui n'ont point l'àmede madame Roland, accaparent seulement pour elles la dernière maladie de tante Léocadie. Chacune raconte sa petite histoire, et les anecdotes médicales se succèdent, terribles ou mystérieuses. En fin de compte, la mort de la vieille semble avoir eu pour cause « une sorte ed' boule d'eau qui lui est remontée des jambes sur l'estomac », et cela demeure la version la plus vraisemblable.

— Et pis, faut dire qu'elle avait d' l'âge, et pis paraît qu' v'ià deux ans, V père Leroy y avait dit qu'ai tait tachée d' la poitrine. — Ça devait y arriver, à vivre dans c'te maison des écarts.

Et, en elles-mêmes, les bonnes femmes du village se sentent rassurées à l'idée qu'elles habitent côte à côte un pays commun où, tout au moins, elles ne risquent rien d'exceptionnel. Tandis que, dans les écarts, évidemment, on ne sait jamais.

Cependant, petit à petit, la conversation s'égare sur les affaires des autres; ce n'est point tant par malice, mais bien parce qu'il est difficile de faire autrement. En effet, chacun garde ses affaires pour soi, les affaires d'argent, cela va sans dire, et même aussi certaines questions plus personnelles. On ne peut que difficilement, par exemple, parler du patron sans raconter tout aussitôt des histoires de disputes, et il vaut mieux ne pas avouer qu'on a été battue.

Quant aux histoires de galanterie^ elles n'ont d'intérêt que lorsqu'il s'agit de gens très vieux. Alors, c'est une source intarissable de gaieté au sujet du père et de la mère Un Tel qui, ben sûr, vont se marier.

— Quoiqu' vous voulez, on n'aime point rester seul et veuf, et puis deux p'tits biens, ça fait quêqu' chose. Seulement voilà, pour de sûr, y va y avoir un charivari.

Comme l'heure s'avance, les femmes, une à une, se décident à emmener leurs hommes. Ça n'est pas convenable non plus de s'éterniser chez les gens.

Les hommes semblent dédaigner ces avertissements, mais, tout en continuant à parler et à gesticuler, ils se laissent mettre leurs habits par derrière et conduire, tout doucement vers la porte.

Là, ce sont d'interminables poignées de mains, suivies d'un long silence, comme si chacun se préparait à formuler d'effroyables serments.

Puis, les groupes s'en vont par taches noires et bruyantes sur le chemin comme à une sortie de messe.

Le père Polochon reste seul près de la table et se verse un nouveau verre en plus des autres. Mais la mère Polochon trouve que ça commence à bien faire ; elle enlève les bouteilles, essuie la table, range la" vaisselle et les chaises. Elle bouscule même un peu son mari, comme un paquet encombrant :

— Allons, papa ! tu devrais mieux aller faire un tour.

Comme on est maintenant en famille^ il n'est plus question de s'appeler patron ni bourgeoise, mais plus simplement papa et maman.

Papa grogne un peu^ mais ne bouge pas : il est décidément mieux là.

Polochon, lui aussi, les mains dans les poches de son pantalon, regarde tout cela, l'esprit un peu troublé. Il a déboutonné sa capote, de^ serré sa cravate, mais il y a bien longtemps qu'il n*a bu autant de vin et il commence à se sentir gêné.

Cependant, à présent qu'il n'y a plus personne, les gens, les bétes et les choses reprennent leur aspect familier.

Seuls, les grillons, qui détestent le monde, restent cachés sous Tàtre dans leurs trous, à moitié cuits par toute celte cuisine.

Les guêpes et les mouches les remplacent odieusement, se disputant les épluchures ; minuscules corbeaux de ce champ de bataille, elles boivent le sang des tasses et sucent les entrailles des fruits.

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