‹ PolochonChapitre 50 sur 54 · DE LA PRINCESSE BA-DA-BOUM · texte numérisé non relu

DE LA PRINCESSE BA-DA-BOUM

Au temps où, n'ayant pas encore atteint ma majorité, je pouvais faire tout ce qui me plaisait et concevoir les idées les plus folles, je me mis en tête d'écrire une pièce merveilleuse dont la conception primitive — je puis bien Tavouer maintenant — n'était pas de moi.

L'idée m'en était venue d'un vieux conte imprimé en arabe, que j'avais découvert sur les quais et dont je me mis en tête de démêler le sens.

J'eus tout d'abord l'intention d'apprendre l'arabe, mais, immédiatement, je me heurtai à d'innombrables difficultés. Un ami, avant toute chose, m'apprit que, dans cette langue, on

n'avait point pourhabitude d'écrire les voyelles, un autre m'affirma qu'on supprimait les consonnes, un troisième — objection plus grave — me jura qu'il était indispensable de suivre des cours. En conséquence, je préférai choisir un moyen plus simple pour interpréter mon texte : celui de recourir aux notes très détaillées qu'un précédent possesseur du précieux conte avait écrites en français dans les marges du livre.

Je fis tout aussitôt des découvertes stupéfiantes.

Dès son début, l'histoire me parut tout simplement merveilleuse et, avec cette facilité d'imagination réservée aux faibles en thème, je ne tardai point à en agrémenter le scénario de mille détails nouveaux plus extraordinaires les uns que les autres.

Il s'agissait, au début du livre, d'une vieille princesse nommée Ba-da-boum, que l'on retrouvait, quelques pages plus loin, mariée à un riche commerçant de Bagdad et qui, vers la fin du livre, n'avait plus guère que cinq ans et demi.

Ainsi donc, par le sortilège de quelque génie ou de quelque éfrit, la princesse Ba-da-boum, renversant toutes les lois naturelles, ne cessait de rajeunir et sa très longue vie, selon toute

apparence, avait pris fin lors de sa naissance.

Il suffisait d'avoir lu les Mille Nuits et une Nuit pour deviner la façon dont le conteur arabe devait présenter cette histoire, dont la portée symbolique ne pouvait point échapper aux lettrés.

Sans doute, avant d'être envoyé sur terre, l'esprit de la princesse Ba-da-boum avait dû s'adresser à Allah en ces termes :

— Par Allah sur toi, ô Allah ! puisque je dois avec mon âme animer durant la période d'une vie, le corps d'une femme, accorde-moi, je t'en supphe, d'accompHr mon temps au rebours des autres croyants. Fais-moi naître vieille et permets-moi de toujours rajeunir jusqu'à la fin de mon existence!

— Cette idée est tellement ridicule, avait dû répondre Allah, que je ferai selon ton désir.

'Fasse seulement mon âme que tu n'aies pas lieu de t'en repentir. Et voilà pour toi !

Il était faei'e, jele répète, de comprendre tout le parti que le moraliste arabe avait dû tirer d'une pareille alTabulation.

PAYSAGES CHIMKRIQUES 29i

La princesse Ba-da-houm, d'abord vieille et dt'laissée, ignorant les joies que le souvenir seul peut donner à la vieillesse, tenue pour idiote par son entourage, s'était vue, plus tard, recherchée en mariage, pour sa seule beauté, par un riche marchand venu des Iles Fortunées, le célèbre Ali-Totor, roi du pays des Dattes, par la volonté d'Allah.

3Iais bientôt sa jeunesse, toujours grandissante, lui était devenue insupportable. Chaque jour, entourée de ses suivantes, elle restait de longues heures dans le harem à se maquiller avec les fards les plus précieux pour se vieillir un peu.

Hélas! ses efforts restaient vains et, bientôt, sa taille ayant commencé à décroître, elle avait connu avec terreur et d'une façon précise, que rheure de sa naissance, c'est-à-dire de sa mort, était proche.

Son mari, craignant l'opinion des autres marchands, qui l'accusaient ouvertement de se débaucher avec de toutes petites jeunesses, la délaissait et la pauvre Ba-da-boum ne tardait pas à tomber en enfance et à retourner misérablement dans le sein de sa mère, puis au néant.

Enthousiasmé à l'idée du poème féerique que Ton pouvait tirer de ce conte, je me décidai à consulter enOn un vieux professeur d'arabe pour lui demander une traduction complète du chef-d'œuvre et je lui fis part de mes impressions.

Il parcourut rapidement le livre et me demanda :

— Vous êtes orientahste, monsieur?

Hardiment, à tout hasard, je répondis que

oui.

— Eh bien! moi, monsieur, reprit ce grossier personnage, je prétends que vous êtes une oie.

« Cette histoire très connue de la princesse Ba-da-boum — troisième dynastie des Azor- Beni-Krock-Miten, branche des GirafFa-Giraf (il cita encore d'autres noms ridicules pour m écraser), cette histoire de princesse Ba-daboum qui vécut comme tout le inonde (il souligna ces mots avec une férocité stupide) cette histoire est parfaitement banale et sans intérêt.

« Seulement, monsieur, quand on se dit orientaliste, on sait tout au moins que les livres

arabes se lisent au rebours des nôtres, en remontant de ce que vous appelez la dernière page, à la première.

Ce fut à peu près à cette époque que je jugeai définitivement inutile d'apprendre l'arabe et que je commençai à comprendre enfin que les histoires ne sont véritablement merveilleuses et jolies que quand on ne les comprend pas.

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