FIN DE PERMISSION
Il est à peine quatre heures, mais déjà, lentement, inexorablement, l'idée du retour se fait jour dans la tête de Polochon comme dans celle d'Ulysse. On ne jouit véritablement d'une permission que lorsqu'un dîner ou une nuit vous sépare encore du départ ; mais, dès qu'il n'y a plus rien à attendre de marquant jusqu'à l'heure de la rentrée, les minutes ne comptent plus et la quiétude morale s'envole.
Tout à rheure, dans la bousculade de l'enterrement et du déjeuner. Polochon n'a pas eu le temps de se reconnaître ; mais, maintenant que le monde est parti, il flâne dans la maison et regarde curieusement les choses oubliées,
avec l'espoir mal défini de se confondre et de rester avec elles.
En son âme obscure, Polochon se prend à envier l'existence stable et irresponsable des meubles.
Dans la vaste chambre carrelée de briques sur champ, en face de la porte d'entrée, un peu à gauche, c'est toujours le lit énorme avec ses draps de grosse toile blanche, ses deux oreillers bouffis, son édredon, gros hippopotame gavé de plumes d'oie, et ses amples rideaux d'indienne rougeàtre, que Ton ne ferme que lorsqu'on est malade.
La huche est à droite ; elle sert à faire le pain chaque semaine, et, entre temps, à le serrer, ainsi que le reste des repas. C'est aussi, quand son lourd couvercle est fermé, un siège élevé très commode pour les hommes qui ont quelque chose à raconter, une vraie tribune d'oià Ton domine ses auditeurs. Cette huche résume toutes les joies de la vie, les plaisirs de la table et de Tesprit : Panem et circenses»
La pierre d'évier est placée devant la fenêtre, on y entasse tous les débarras. A côté se trouve la porte; on ne la ferme que la nuit, sauf pendant les grands froids ; le reste du temps, une petite barrière à hauteur d'appui la
remplace, défense suflisante contre l'ennemi : les poules et les canards.
Garrottés au plafond, des chapelets d'oignons entre les doigts, des paquets de haricots se dessèchent d'ennui, tandis que des courges de différentes grosseurs, rangées sur une planche, semblent otfrir un facile jeu de massacre à coups de pommes.
Plus loin, un beau lustre est pendu aux solives du plafond : la maison d'arrêt des fromages avec ses barreaux d'osier.
Mais c'est la cheminée qui domine toute la pièce ; placée entre la porte du four et le fourneau de faïence à trous, elle est Tàme vivante de la maison, la flamme joyeuse des jeunes et l'éleignoir hospitalier des vieux.
Son manteau supporte, avec ostentation, les plus beaux ustensiles de la maison : des boîtes en fer jadis blanc^ des litres, un vieux chandelier et un fusil tellement ancien que les mouches elles-mêmes se promènent dedans en riant.
Devant la plaque de fonte, entre les hauts clienèts dont l'un est cassé, l'eau chante déjà dans la chaudière noircie pendue à des crochets très compliqués, semblant descendre tout droit du ciel. Au-dessous, des fasrots srrillent et flambent comme le diable, et la chaleur sou-
ève, par instants, le volant de drap si enfumé qu'il semble prêt à tomber en poussière.
Cependant, les deux chats de la maison, un jaune et un blanc, chassés cent fois par jour et toujours réinstallés, comme pour l'éternité, devant ce foyer familier, se rapprochent lentement. Ils n'ont compté que sur eux-mêmes pour prendre part au repas, et leur confiance s'est trouvée bien placée. Le ventre tout rond, ils s'arrêtent, se lèchent un peu devant la flamme, font semblant de ne pas se connaître et, pour dérouter les derniers soupçons^ suivent attentivement du regard des choses inexistantes qui passent en l'air au-dessus de leurs têtes, des remords peut-être ?
Puis, comme deux petits pots trop pleins, prêts à déborder, prudemment ils s'asseyent hermétiquement sur leurs derrières, clignent à peine des yeux pour ne rien renverser, et lentement, du bout de la langue, cherchent à rappeler sur leurs lèvres le goût récent encore de vols abominables.
Instinctivement, par habitude, Polochon se dirige vers la petite porte du fond qui conduit à la basse-goutte, la seconde chambre de la maison, et, sur le seuil, il reste saisi par l'odeur confuse des souvenirs. C'est dans cette petite
pièce basse et humide que s'est écoulée toute son enfance. Il n'y a là qu'un quart de fenêtre que les dernières tuiles du toit achèvent de masquer. Devant le salpêtre des murs, le papier à fleurs n'a pas eu le courage de faire le tour de la chambre, et le reste est crépi à la chaux. Des cadres accrochés, çà et là, contiennent de vieilles photographies, d'anciens daguerréotypes laiteux des grands-parents, un certificat d'études plus volumineux que les études qu'il représente, une image de première communion déjà moisie et un mauvais lit que masque autant que possible un bon édredon à ramages.
Il y a même là une bibliothèque : une planche où sont rangés quelques livres de prix et une couronne en carton vert. Un petit tapis, composé de déchets de drap, témoignage irréfutable de tous les pantalons portés dans la maison depuis vingt ans, complète l'ameublement.
Polochon reste confondu par la petitesse de cette chambre ; il ne peut plus comprendre comment il a fait pour y vivre si longtemps. Machinalement, il essaye de donner une forme carrée à son lit, mais il n'y parvient pas. Décidément, toutes ces choses lui sont devenues étrangères, et les pommes rangées soigneuse-
ment sur le sol attestent, à elles seules, qu'il n'est plus chez lui.
Lentement, Polochon revient dans la grande chambre.
Le père dort sur une chaise devant le feu ; les chats ronronnent doucement, et la chaudière chante gaiement : gens, bêtes et choses semblent bouilhr lentement devant la flamme du foyer.
Au dehors, pas un bruit. La mère Polochon est allée étendre du linge sur les haies, et, dans le grand silence qui monte de la campagne, Polochon se sent lâche à Fidée de retourner à la caserne. Endormi sur sa chaise, son père lui semble plus âgé, plus cassé que Tan dernier. Pour la première fois de sa vie, il le regarde avec tendresse ; il ne le craint plus maintenant, comme autrefois, et aimerait à causer avec lui de choses famihères.
Et comme Polochon se sent peu à peu faiblir dans la tiédeur des souvenirs d'autrefois, un pas lourd résonne brusquement sur le chemin, la barrière s'ouvre en grinçant, et maître Lerond apparaît sur le pas de la porte, la figure épanouie, esquissant gauchement le salut militaire.
— Silence au rapport! On mienvoie comme
ça vous dire, mon général, que, si que vous voulez profiter de la voiture à Papoul pourvous en retourner, faudra pas manquer dans trois petits quarts d'heure! V'ià qui est fait, signé Canrobert. Bonsoir et salut!
Et maître Lerond, content de lui, court raconter au forgeron comment il a fait le salut militaire au fils à Polochon.