LA VOITURE A PAPOUL
Sur la place de la Mairie, devant Fauberge du Léopard, la voiture à Papoul est déjà attelée de sa petite jument grise. C'est une tapissière jadis peinte en vert, avec des rideaux de cuir sur le côté pour abriter les voyageurs. -Il y a aussi un autre rideau par derrière; mais, comme on est toujours obligé de baisser le volet à chaînettes pour placer quelque tonneau, la voiture devient une sorte de manchon entretenant un courant d'air perpétuel.
Quand, en hiver, le thermomètre descend vers dix degrés au-dessous, Papoul se contente de dire :
— L'air est gai, ce matin.
Et chacun peut le constater aisément.
Au surplus, personne n'oserait émettre la moindre critique contre cette voiture, dont l'existence semble, l'histoire l'a bien prouvé depuis un demi-siècle, beaucoup plus inébranlable que celle des constitutions.
La voiture à Papoul est la chose indisp ensable, le centre du mouvement, l'unique moyen de communiquer avec le reste du monde. Les petites affaires et les grandes aventures commencent et finissent par elle. Aucun voiturier n'oserait tenter la concurrence, car seul Papoul a la confiance des rentiers pour toucher les coupons ou pour faire des paiements, lui seul approvisionne les commerçants ; à lui seul, en un mot, Papoul sait plus de secrets que le notaire et le curé réunis. Une seule fois, pendant la guerre, s'étant rencontré avec un détachement de Prussiens qui avait confisqué sa marchandise, Papoul n'avait plus voulu bouger, et du coup le village s'en était retourné tout doucement à Tàge de pierre. On en avait été réduit à faire des chandelles avec de la graisse ; le silex avait remplacé les allumettes, et le bruit avait même couru que la paix était faite.
Les voyageurs arrivent bientôt un à un. On sait que Papoul n'attend jamais au départ, pour
ne pas donner de mauvaises habitudes; une fois en route, c'est autre chose.
Enfin, Polochon, lui aussi, est là, entouré de sa famille éplorée. Une journée de permission est trop courte pour la campagne. C'est tout juste si le pays commence à savoir son arrivée, et ses parents eux-mêmes ne se sont pas encore faits à cette idée. Polochon, sachant qu'il faudra toujours finir par là, s'installe dans la tapissière, cherchant des mots d'adieu qui ne viennent pas. Ses parents, eux non plus, ne savent pas encore ce qu'il faut dire, et le père Polochon, serrant dans sa poche un écu qu'il ne donnera que si son fils le lui demande, regarde, pour se donner contenance, l'enseigne du Léopard.
Elle a été exécutée autrefois, en guise d'écot, par un peintre de passage et représente un farouche léopard. Des critiques grincheux, venus de la ville, ont bien affirmé parfois que ce léopard n'était autre qu'un chat sauvage ; mais, comme les gens du pays n'ont jamais vu de- léopard, le chat sauvage, couvert par la prescription, fait son petit léopard de village, cligne de l'œil et nargue les ignorants du haut de son enseigne miaulante de rouille.
Mais Papoul brusque les choses : disparais-
sant sous des colis mal ficelés, il sort de l'auberg-e, entasse soigneusement les caisses sur les banquettes et monte sur son siège. Quant aux gens, inutile de les caser : il vaut mieux les laisser faire à leur guise.
Il y a toujours un moment d'anxiété, quand part la voiture. Elle est si vieille, si poussiéreuse et si rouillée, qu'elle semble attachée au sol, remisée où elle se trouve depuis de longues années. Elle grince triomphalement, s'ébranle et disparaît derrière le lavoir, que les gens sont encore là sur la place à se demander si elle va partir.
Et, dès que la campagne commence, que le village n'est déjà plus qu'un petit tas d'ardoises et de tuiles fumantes, au milieu de la vallée, Polochon se sent pris d'une grande tristesse, à l'idée de la caserne qu'il va retrouver ce soir.
Les autres voyageurs, le père Chariot et les deux vieilles demoiselles Loup, demeurent, eux aussi, sombres et taciturnes. En général, le retour de la ville est plus gai, lorsque les voyageurs sentent qu'ils reviennent chez eux ; mais l'aller est toujours maussade. On ne va pointa la ville sans raison, et le souci des affaires encore mal débrouillées, assombrit tous les fronts. Quant à Papoul, il est aussi gai à l'aller qu'au
retour ; les affaires dont il s'occupe ne sont jamais les siennes : qu'elles soient bonnes ou mauvaises, elles se valent pour lui. x\ssis sur sa petite planchette, tandis que sa bête fait semblant de trotter, il essaye de charmer ses voyageurs par une intarissable bonne humeur, des anecdotes ou des bons mots. Mais, le soir, personne ne lui donne la réplique.
Au bout de deux heures, les jambes s'engourdissent, les corps se figent, calés entre des paquets, dans la même position. L'air frais de la vallée creuse les estomacs ; la brume grisâtre du soir couvre les yeux de toiles d'araignées. La route suit le ruisseau toujours pareil, bordé de hauts peupliers, avec 1rs mêmes paysages se répétant cent fois et se confondant tous dans Tesprit somnolent des voyageurs.
Parfois, un caniveau, quelques maisons; puis la route reprend dans la solitude de la campagne, au milieu des champs immenses où parfois une charrue semble glisser au loin, sans effort et sans bruit, dans une terre d'huile.
Enfin, un brusque tournant, la grande route
que longe le nouveau tramway. Le matin,
- Polochon était encore soldat et le tramway
ne lui semblait pas hostile ; mais, ce soir,
enfoui dans la voiture branlante de Papoul, il le
regarde avec méfiance ; en un jour il est redevenu paysan. Dans celle voiture de campagne, il se sent encore chez lui. La fraîcheur du soir l'enveloppe doucement et le bruit cahotant des roues sur le gravier Fendort petit à petit, lorsque Ton arrive déjà dans les faubourgs de la ville.
Ici, tout change et redevient étranger. Tout d'abord, la route longe la grande forge, dont les coups métaUiques réveillent les voyageurs, contractent les estomacs et martèlent les têtes. Puis, comme la nuit commence à se « fermer », Papoul arrête pour allumer sa lanterne dans une auberge, histoire d'économiser des allumettes. Ce n'est pas que la lanterne serve à quelque chose, puisque les autres voitures en ont, mais Papoul « haï » les contraventions. Enhn, ce sont les marronniers de la promenade, le long mur de la sous-préfecture, une tannerie qui empeste, rhopital où quelques bonnets de colon restent collés aux vitres, puis le gros pavé qui disloque la voilure, et, sur une petite place, l'hùtel de l'Avenir, d'un avenir plus ou moins éloigné, où la tapissière s'arrête résolument, sachant qu'elle est arrivée.
Et, comme Polochon, la tète engourdie, les jambes molles, s'éloigne au long des trottoirs
hostiles de sa ville de garnison, la vie militaire le ressaisit brusquement et Tengueule comme un sous-pied, sous les espèces de deux adjudants de cavalerie en bordée qu'il a oublié de saluer.