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URGENCE D'AGIR

14 mai.

L'urgence d'une solution, c'est-à-dire d'une action, c'està-dire d'une intervention, s'accroît d'heure en heure.

Elle est manifeste, et pour la politique et pour l'humanité, par ce qui éclate à tous les yeux en Pologne ; elle est plus pressante encore peut-être par ce qui se cache encore aujourd'hui sous terre et peut faire explosion demain ; le devoir et le pouvoir de la France sont là plus grands que notre peuple lui-même ne le soupçonne.

Toute chance de transaction pacifique , de concessions

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acceptables, est absolument perdue , ou plutôt n'a jamais existé, comme le prévoyait quiconque avait connaissance du fond des choses, et comme doivent le savoir les hommes d'État anglais, qui s'efforcent d'amortir Topinion par des espérances dont ils connaissent mieux que personne l'inanité.

La lutte inégale, meurtrière, destructive entre l'insurrection polonaise et les hordes moscovites se prolonge cependant; chaque jour de nouveaux champs de cette région de douleur se ravagent et se peuplent ; chaque jour des vies précieuses sont sacrifiées en foule ; c'est le sel de la terre qui s'épuise, la fleur de l'Europe orientale qui se moissonne ! Lutte inégale, non pas seulement par les armes, par l'organisation , par les ressources matérielles, mais parce que là, en dépit de l'égalité théorique des hommes, l'inégalité de fait entre la valeur des pertes respectives, entre la qualité des hommes qui périssent, est incalculable. D'un côté, le soldat qui meurt est un chiffre qui se remplace par un autre chiffre pris au hasard dans une masse confuse de créatures humaines au plus bas degré de développement et presque à l'état brut ; de l'autre côté, c'est l'élite morale et intellectuelle d'une population admirable, des hommes dans le sens le plus élevé, le plus complet du mot ; chacun de ces jeunes héros qui tombe laisse un vide que bien des années ne rempliront pas.

Cela seul suflîrait certes bien à appeler une prompte intervention, puisque l'intervention est inévitable,à moins que la France ne se résigne à rétrograder de la guerre d'Italie et de la guerre d'Orient jusqu'aux jours de 1840 et de 1831.

Mais il y a d'autres raisons moins apparentes et, s'il est possible, plus décisives encore.

Depuis plusieurs mois, l'administration russe travaille à préparer une immense Gallkie^ c'est-à-dire à étouffer la

guerre nationale de Pologne sous une guerre sociale, en exploitant l'ukase sur raffranchissement des paysans, en empêchant par la violence les propriétaires de transiger directement avec les classes agricoles \ et en réveillant, par tous les moyens, chez celles-ci, les vieux ressentiments d'une oppression séculaire contre la noblesse et les vieilles querelles religieuses du rite grec et du rite latin. Sauf quelques cas particuliers, cette manœuvre, imitée de l'Autriche de 4846, a radicalement échoué dans le royaume de Pologne, où les paysans, du reste, n'étaient plus serfs depuis nos guerres de l'Empire, ainsi que dans la Lithuanie proprement dite et la Samogitie; mais le travail souterrain continue dans la Russie Blanche et la Petite Russie, contre-minant partout le mouvement polonais ou antimoscovite, qui s'étend moralement, sinon encore par les armes, dans toute la Pologne de 1772, sinon au delà.

Les paysans de ces grandes provinces sont dans un état de fluctuation et d'agitation inouïe. Profondément ignorants et plongés dans des ténèbres de plus en plus épaisses par les prêtres moscovites qu'on leur a imposés, disputés entre les vieilles rancunes de caste contre les seigneurs polonais*, l'aversion de race et de tendances contre les Moscovites, et la répulsion d'instinct contre les tchinovniks (les fonctionnaires russes), ils se défient des avances des propriétaires par ressentiment traditionnel, ou n'osent les accepter et s'unir à eux par peur de la vengeance du tzar, se défient au moins autant des bienfaits du tzar et sentent vaguement que le tchinovnik, employé^ sera un pire maître que le seigneur; la tête de ces malheureux est un chaos. — Une horrible tempête

* Tout le inonde sait comment un grand nombre de propriétaires lithuaniens ou ruthéniens ont été emmenés prisonniers en Russie pour avoir voulu donner à leurs paysans la terre et la liberté,

2 Polonais de sentiments, de mœurs et de langue, quelle que soit leur origine.

peut sortir de ce chaos; ils peuvent, un jour ou Taulre, dans telle ou telle de ces contrées, se jeter sur les propriétaires dans une vaste jacquerie qui gagnerait sans doute la Moscovie elle-même, sauf à se retourner le lendemain contre les tchinovniks. D'effroyables spectacles, des catastrophes lamentables, des contrecoups sinistres, menacent TEurope, qui se repentira d'avoir été si lente à s'émouvoir.

Ces catastrophes, il dépend de la France de les prévenir ^ — Au milieu de ces ténèbres, une vague lueur s'agite dans les cerveaux confus de ce peuple, une lueur qui vient d'Occident. Les paysans ruthéniens se défient des nobles polonais; ils résistent d'instinct aux avances du tzar moscovite; ils attendent vaguement quelque chose de lointain et d'inconnu, la force étrangère, comme ils disent, étrangère et amie, qui viendra les aider à renvoyer l'autre àranger, l'ennemi, le Moscovite, qui mettra l'accord entre le noble et l'ancien serf, et assurera au paysan la terre et la liberté.

Cette force étrangère ^ les plus instruits savent son nom ; ce sont les FrangSy les Français. — Les paysans de l'Ukraine l'attendaient en 1854; ils se levaient alors par bandes énormes, en disant aux propriétaires : « N'ayez pas peur, ce n'est pas contre vous. » — Hélas! ils attendirent en vain; les intrigues autrichiennes détournèrent la force étrangère^ qui alla en Crimée et non en Ukraine. — En 4863, même attente du nord au midi, de la Dwina au Dnieper.

Si le pavillon tricolore apparaît dans la Baltique ou dans la mer Noire, si l'annonce de la venue des Français se répand, il n'y aura point de jacquerie, mais des mouvements et des événements d'une grandeur et d*une nouveauté inouïes. L'armée française peut sauver, dans le monde slave, la société comme la nationalité; l'armée de la France sera, quels

« Elles n'ont point été prévenues I Dans diverses parties de la Russie Blanche et de la Petite Russie, ce que nous prédisions est arrivé.

que soient ses auxiliaires, l'armée de la vraie Europe; car avec elle sera et à sa gloire s'associera tout ce qui en Europe ne peut agir sans la France, mais pourra et voudra agir avec la France. Quant à ceux qui ont la puissance et non pas la volonté, quanta ces politiques d'outre-Manche qui, pour la Pologne comme pour l'Italie, se défendent si soigneusement d'avoir autre chose que des phrases au service du droit, ils seront bien obligés, tout au moins, de laisser faire ceux qui auront su trouver une épée pour le servir, et qu'ils semblent lâcher d'arrêter aujourd'hui par d'inutiles négociations et des atermoiements funestes.

La France ne les a pas attendus pour franchir les Alpes il y a quatre ans, et l'urgence d'agir est aussi grande, plus grande jeut-être aujourd'hui qu'en 1859.

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