LES PROPOSITIONS AUTRICHIEHIIES ET LA POLOGNE
8 juin.
La France, en s' occupant d'elle-même, en reportant son activité à l'intérieur, n'a pas perdu de vue le dehors, qui est aussi son affaire, et une affaire que nulle autre ne saurait effacer de sa pensée ni de son cœur. Elle n*a pas cessé de prêter l'oreille aux cris d'angoisse et d'enthousiasme qui lui arrivent de la Vistule, de la Dwina et du Dnieper.
La diplomatie tente en ce moment un effort pour s'interposer entre la Pologne et l'empire russe, enlre le bourreau et la victime !
Quelles en sont les conditions, quelle en est la valeur et quelle en peut être Tissue?
L'Angleterre, le 8 mai, a pris l'initiative des propositions suivantes à présenter à la Russie :
l"" Conclusion d'un armistice pour un an;
S"" Les forteresses de la Pologne resteront occupées par les troupes russes ;
S"" Institution immédiate d'une administration polonaise ;
4'' Aucun individu impliqué dans l'insurrection actuelle ne pourra être arrêté ni mis en jugement.
Les propositions communiquées par l'Angleterre à la France et à l'Autriche se sont croisées avec celles de l'Autriche, consistant dans les articles suivants :
1*^ Amnistie complète et générale;
2"^ Représentation nationale, dont les attrihutions n'excéderaient pas celles de la diète provinciale de Gallicie ;
S"" Autonomie administrative ;
4** Liberté pleine et entière des cultes ;
5^ La langue polonaise déclarée officielle, tant dans l'enseignement que dans l'administration de la Pologne.
La France, s'il en fallait croire le Mémorial diplomatique^ recueil rédigé dans un esprit tout autrichien, se serait à peu près bornée à fondre ces deux combinaisons, en réunissant aux propositions autrichiennes un peu modifiées l'armistice demandé par l'Angleterre, et en ajoutant que les arrangements relatifs à la Pologne devraient être garantis par l'Europe. Les trois puissances, prétend-on, auraient adressé à l'heure qu'il est ces ouvertures à la Russie.
Dès le commencement de la guerre actuelle, tous les défenseurs de la cause polonaise ont reconnu et déclaré que le rétablissetnetit du régime de 1815 serait absolument insuffisant pour mettre fih à cette lutte désespérée. Depuis, la lutte a grandi dans des proportions inouïes, et cependant
POLOGNE Eï MOSCOVIE. 51
les proposilions de rAutriche ramèneraient la Pologne fort au-dessous du régime de 1815 !
En 1815, le royaume de Pologne avait une assemblée nationale et une armée nationale. En 1863, la Pologne aurait de simples États provinciaux, purement administratifs et non politiques, puisque leurs attributions ne dépasseraient pas celles de la diète de la Pologne autrichienne*; pour toute institution militaire, elle aurait un recrutement régulier et légaly c'est-à-dire que l'armée russe absorberait désormais la jeunesse polonaise par voie de tirage et de conscription, et non plus par enlèvements arbitraires.
C'est-à-dire que la Pologne serait une province de l'empire, privilégiée de quelques franchises administratives.
L'Europe garantirait aux Polonais les institutions ainsi octroyées, et, à l'empereur de Russie, la Pologne.
La France garantirait au tzar l'obéissance de ses sujets polonais.
C'est pour arriver à ce grand résultat que l'on établirait l'armistice.
L'armistice entre qui?
Entre les insurgés polonais et la Russie?
De quels insurgés polonais et de quelle Pologne parle-t-on?
La Pologne des traités de 1815?
Voici ^article 1" de l'acte du 3 juin 1815 :
« Le duché de Varsovie (depuis royaume de Pologne)..; sera lié irrévocablement par sa constitution à Tempire de Russie, pour être possédé par S. M. l'empefeur de toutes les Russies, ses héritiers et successeurs à perpétuité. Sa Majesté Impériale se réserVe de donner à Cet État, jouissant d*une
1 11 est évident que TÀutriche ne peut pas demander plus u la Russie ni admettre un petit l'oyaume de Pologne qui aurait des institutions politiques nationales à côté de la Gallicie. S'il s'agissait de la grande Pologne et du remaniement de TEui ope contre la Russie^ c'est autre chose*
administration distincte, Vextensiwh intérieure qu^ elle jugera ccmvenable^ » etc.
C'esl-à-dire que le tzar se réservait de réunir au duché érigé en royaume les anciennes provinces polonaises séparées depuis 1772 et 1795. Alexandre V eut la pensée et n'eut pas le courage de cette grande réparation, dont on a le plan écrit de sa main.
Réclamerait-on du moins aujourd'hui d'Alexandre II, dans les conditions si inférieures, si abaissées que nous avons citées, cette réunion des frères aux frères, projetée par Alexandre P'?
Il ne le paraît pas; car le texte cité par le Mémorial diplomatique du 51 mai parle bien exclusivement du royaume : Ci la langue polonaise serait reconnue comme langue officielle dans le royaume, » etc.
H n'y aurait donc armistice qu'entre les insuigés polonais du royaume et les Russes?
Et les insurgés polonais de Lithuanie et de Ruthénie * î
En admettant que les négociations fussent tout le contraire de ce qu'elles sont, — acceptables à un degré quelconque pour les Polonais du royaume^ on suppose qu'ils mettraient l'arme au pied pendant que leurs frères des anciennes provinces seraient réduits à ralternativc de l'extermination ou de la soumission sans conditions aucunes, puisqu'on ne propose rien pour eux et qu'on ne leur offre rien.
Après avoir supposé l'impossible , que les Polonais du royaume acceptent la condition de province de l'empire russe, supposons, ce qui est plus impossible encore, que les Polonais de Lithuanie et de Ruthénie se soumettent sans
* D*après la dépêche de M. Drouyn de Tltuys, du 17 juin, la diplomatie française entendait que Tarniistice fût général ; mais tous les autres points n en restaient pas moins limités au royaume, et que pouvaient gagner à Tarmislice les provinces pour lesquelles on ne demandait rien?
condition, ces derniers, perdus comme peuple, seraient-ils du moins sauvés comme individus, sauvés dans leurs per sonnes et dans leurs propriétés? Pas le moins dû monde.
N'étant couverts par aucune institution, par aucune loi que garantisse l'Europe, ils resteront livrés purement et simplement au régime autocratique.
Or, ce que leur prépare ce régime, tout le monde le sait aujourd'hui.
Tout le monde connaît le plan présenté au gouvernement russe par le conseiller d'État Pogodine pour Vextirpation de Vêlement polonais dans la Lithuanie, la Yolhynie, la Podolie et l'Ukraine ; — de Vêlement polonais^ c'est-à-dire des propriétaires et des lettrés qui parlent polonais, quelle que soit leur origine, tandis que la plupart des paysans parlent soit les dialectes ruthéniens (russien blanc ou petit-russien), soit la langue lithuanienne. Le but est de détï*uire dans ces contrées la société, la civilisation polonaise, et de moscovitiser les paysans ruthéniens ou russiens, que l'on s'efforce de faire passer, par un grand mensonge historique, pour les frères des Grands-Russes ou Moscovites, peuple d'un tout autre caractère et d'une tout autre origine. Les principaux moyens proposés pour atteindre ce but sont : 1** de forcer les propriétaires à émettre des obligations dont la baisse prévue et calculée les ruinera; T défaire vendre immédiatement à l'enchère, et inévitablement à vil prix, toutes les propriétés grevées d*hypothèques ou engagées dans les sociétés de crédit de l'empire russe, de façon à les faire acquérir par des Russes et par des fonctionnaires; 3** de déporter immédiatement dans le fond de la Russie (c'est-à-dire en Sibérie) les personnes soupçonnées d'avoir des tendances à la révolte, avec vente de leurs biens aux enchères publiques, ou confiscation, suivant le degré de leur culpabilité ; 4" d'introduire dans ces provinces des colonies de petite noblesse et de bour-
geoisie russes; b"" de faire donner l'enseignement public exclusivement en langue russe par des professeurs russes, etc.
Ce plan n'est pas nouveau. C'est, avec la Sibérie en plus, le même qui a été poursuivi si perfidement et si obstinément contre les Polonais de Posnanie par le gouvernement prussien, et que nous avons exposé dans le Siècle du 14 mars dernier. Il est hors de doute que, si les provinces lithuaniennes et rulhéniennes restent en la puissance du tzar, ce plan sera exécuté, et la société polonaise, c'est-à-dire occidentale, arrachée sans retour de ces contrées autant qu'il dépendra des Moscovites.
La France garantirait donc directement l'obéissance du royaume de Pologne, et indirectement, en quelque sorte, Texécutiondu plan Pogodine dans les provinces.
De telles choses ne se discutent pas. Ce serait faire injure au gouvernement français que d'insister davantage. Les Polonais mourront jusqu'au dernier, ils Font assez dit et ils le prouvent assez chaque jour, plutôt que d'accepter rien de pareil aux propositions autrichiennes. Sur la question de rindcpendance nationale, il n'y a plus de partis parmi eux, plus d'aristocrates ni de démocrates, il n'y a que des patriotes. Nous rafiirmons parce que nous le savons, et qu'il n'est plus permis de l'ignorer aujourd'hui.
Ils refuseront. — Que fera-t-on sur ce refus?
Retirera-t-on la main de l'Europe, — la main de la France?
La France se retirant de la question polonaise, c'est la France effaçant de sa main Sébastopol et Solferino. Ce n est pas seulement retourner à 1851 ; c'est bien pisi — 11 est bien pis de redescendre que de ne pas monter!
Cela ne se peut pas.
On l'a dit ici dès le premier jour : — Pas d'illusions ! il n'y a pas de transaction possible! — Les négociations avec la Russie ne servent qu'à consumer un temps irréparable et
qu'à laisser s'épuiser en détail les flots d*un sang précieux, qui, versé dans d'autres conditions, déciderait notre commune victoire!
La lutte est inévitable. Ce qu'il faudrait faire pour Téviter, il n'est pas permis de l'admettre!
Nous aurons, dès le premier jour, des alliés au nord et au midi. Le ferme et fier langage que viennent de tenir à Turin et la couronne et le parlement attestent que, là aussi, on est plus prêt que bien des gens ici n'aiment à le croire. D'autres, les grands alliés, comme on dit, viendront le second jour si bon leur semble.
Un journal anglais, le Daily News^ disait hier que les élections de PariSj c'était la paix. — Il faut bien s'entendre. La paix au Mexique, — nous l'espérons; la paix en Pologne, c'est autre chose!
De ce côté, les journaux allemands ont vu plus clair.