EXÉCUTION DU PLAN POGODINE — HOURAWIEW LE PENDBUR
24 juin.
Depuis quelque temps, les agents du pouvoir moscovite épouvantent l'Europe par une recrudescence inouïe d'atrocités, par une série incessante d'actes monstrueux, qui sont une réponse péremptoire aux ménagements et aux interminables procédures de la diplomatie.
L'horreur publique est légitime, l'étonnement ne le serait point; il n'y a là rien d'imprévu; tout ceci était annoncé, dès le mois dernier, par les correspondances du royaume de Pologne et de la Lithuanic.
Nous avons annoncé récemment dans le Siècle le plan proposé au gouvernement russe par le conseiller d'État Pogodine pour Vextirpaiion de l'élément polonais, c'est-dire de la civilisation occidentale, dans la Lilhuanie et la Ruthénie. Ce que nous voyons n'est que l'exécution de ce plan perfectionné en passant du régime civil au militaire. M. Pogodinc, professeur, historien, homme de plume et de cabinet, enveloppait sa conception, toute nette et radicale qu'elle fût, des formes un peu lentes de la méthode administrative ; on l'a simplifiée en la remettant à des mains plus fermes et plus expéditives que celles des tchinovniks (employés), aux mains de généraux dignes d'un autre titre. Quand le temps presse, on n'est pas si scrupuleux sur les formes ; l'essentiel est d'aller au fait.
M. Pogodine voulait donc supprimer les lettrés polonais par la suppression de tout enseignement polonais ; supprimer les propriétaires par l'expropriation, par les ventes à l'enchère, par l'emprunt forcé sous forme d'assignats, bref, par des procédés de procureur-autocrate et de bureaucratie banqueroutière ; ceci pour le gros de la race condamnée ; quant aux gens spécialement suspects, aux hommes dangereux^ sa modération ne demandait pour eux que la transportation dans l'intérieur de la Russie ^ euphémisme qui, dans le langage administratif de là-bas, veut dire communément la Sibérie.
Tout cela supposait du temps et dos loisirs. On a dû serrer les crans de la machine pour faire vite et tout faire monter d'un degré.
lia transportation dans l'intérieur de l'empire est donc ap* pliquée, non plus aux suspects, mais aux employés catholiques, c'est-à-dire polonais ou lithuaniens, que Ton remplace par des Moscovites.
Les fonctionnaires électifs de Tordre de la noblesse qui se sont démis de leurs charges pour ne plus communiquel'
avec le gouvernement, ont eu ordre de retirer leurs déniissionssous peine de haute trahison. Quant aux propriétaires et aux bourgeois, on les somme de signer des adresses de fidélité au tzar, dans lesquelles ils doivent manifester leur désir de voir la Ijithuanie ou la Ruthénie à jamais incorporée à la Russie. Tout refus est considéré comme crime de haute trahison, et le coupable est arrêté et traduit devant le conseil de guerre.
Ceux qui se soumettent peuvent échapper à la captivité et au gibet, mais ils n'échapperont pas à l'expropriation après la révolte étouffée, s'ils échappent pendant la révolte aux partis de Cosaques et aux couteaux des bandes organisées dans les campagnes, et auxquelles on les renvoie en les expulsant des villes.
En effet, les forces régulières n'étant pas sufBsantes pour dompter les factieux^ on fait appel aux forces irrégulières des populations fidèles^ c'est-à-dire qu'on invite les pauvres à extirper les riches, en les leurrant de l'espoir de recevoir de la munificence impériale la totalité des domaines dont le gouvernement révolutionnaire offre seulement aux paysans une partie * avec promesse d'indemnité aux propriétaires.
Enfin la fidélité des populations rurales, égarée dans lo royaume et en Lithuanie, n'étant pas suffisamment assurée ailleurs, et ces populations, même en Ruthénie, inclinant en Irès-grande partie à la rébellion, on mande du fond de l'Asie les hordes des Baschkirs, des Kirghiz et des Kalmoucks pour achever l'œuvre cet automne ou cet hiver.
Voilà ce qui est aujourd'hui en pleine exécution. Nous écrivions dernièrement ici que le Izarisme étail toujours le tzarisme, Alexandre ou Nicolas, peu importe. Le doux Alexandre n'emploie pas seulement les procédés du farouche
* La pâ
Nicolas, il les dépasse, parce que la situation de 1863 dépasse celle de 1831. Tous les sanguinaires agents de Nicolas sont de nouveau déchaînés avec une liberté d'action plus complète.
Êtres étranges dont nous avons peine à nous rendre compte, parce qu'ils n'appartiennent en rien à notre société d'Occident, et que le mal se présente chez eux sous de tout autres formes !
Nous n'entendons rien à ces natures de Tatars disciplinées par une éducation byzantine ; il y a là, au fond, sous les manières doucereuses empruntées aux vieilles cours d'Europe, le goût de la destruction pour la destruction, la ûèvrc du sang, associée à une astuce féline et à une servilité sans fond ni rive. Cette servilité a changé de caractère ; c'était autrefois une adoration fanatique du maître, une dévotion fétichiste pour ce dieu terrestre; aujourd'hui, le fanatisme a disparu, remplacé par la corruption et l'hypocrisie ; mais la cruauté est restée.
Catherine II avait encore Souwarow, un vrai et sincère lieutenant d'Attila ; Alexandre II n*a plus que Mourawievs' le pendear.
Mourav^riew, entouré de ses dignes émules, Dlotov^rski, le commandant de Witepsk, celui qui a fait fusiller le comte Plater, et qui harangue en toute occasion les paysans pour les persuader de se débarrasser des propriétaires afin d'inaugurer c< le règne de Dieu et le vrai bonheur ; »
Zabolotski, le commandant de Minsk, qu'on appelle le c< duc du Faubourg de Cracovie, » à c«ause de ses exploits contre les femmes et les enfants dans ce faubourg varsovien, le 27 février 1861 , et qui, pour obéir à l'ordre de son supérieur Mourawiew de purger te payn de Polonais^ a débuté par mettre à prix la tête des rebelles dans sor gouvernement ;
Trepow, le fameux colonel de gendarmerie de i 861 à Varsovie, congédié alors, comme Zabolotski, pour les excès un peu trop sanglants de son zèle, aujourd'hui nommé général et chargé d'organiser les milices de paysans dans l'Ukraine et la Volhynie ; ou sait ce que cela veut dire ;
Toll, le général de la guerre sans quartier, qui ne permet pas à ses soldats de s'embarrasser de prisonniers, et que des témoins oculaires accusent d'avoir fait brûler vifs des blessés.
L'énuméralion serait trop longue; Mourawiew résume tout.
Quelqu'un lui demandait, il y a bien des années de cela, s'il était parent de ce Mourawiew qui mourut sur l'échafaud avec l'héroïque Pestel, après l'insurrection de 1825, 5 Pétersbourg : «Non, répondit-il; je ne suis pas des Mourawiew c< qu'on pend ; je suis des Mourawiew qui pendent ! »
Le surnom lui est resté et il a tenu parole ; il a été, en 1831 et depuis, le plus cruel, le plus odieux des généraux de Nicolas. Tenu à l'écart, comme les principaux instruments du règne passé, dans les premières années d'Alexandre II , il reparait maintenant : on sait avec quel horrible éclat. Nous n'avons pas besoin de redire les récits que nous apportent les journaux de chaque matin et de chaque soir, les proscriptions, les incendies, les supplices, les exécutions de prêtres, les outrages aux femmes.
Cet homme va être, dit-on, nommé gouverneur général du royaume.
Ce serait logique. Le grand-duc Constantin en a fait ou laissé faire assez pour avoir sa grande part de responsabilité devant l'Europe et devant l'histoire; mais il n'est pas le dernier mot de la crise, la personnification du système \
^ Oa a jugé à Pélersbourg que la Lithuanie suffisait à occuper Monrawiei» , mais le royaume n'y a rien gagne ; le général Berg, k Varsovie, est Tadmirateur et rémule du dictateur de Vilna.
On attend la réponse de la Russie aux propositions de la diplomatie.
Qu'importe ce qu'ils diront ; voilà ce qu'ils font et ce qu'ils feront!
Contre de tels adversaires, il n'y a d'arguments que le canon.