RELIGION
On trouve dans les annales du moyen âge de nombreux détails sur la religion primitive des Slaves, et Dlugosz, un des premiers chroniqueurs nationaux, rapporte que les Polonais adoraient piusieursdieux, comme faisaient jadis les 'Romains. Jessa était révéré chez eux à l'égal de Jupiter; Mars s'appelait Liada"; Dziedzilia remplaçait Vénus ; INia , leur Piuton , avait 'un temple à Gnèzne, où les divers habitants du pays accomplissaient de fréquents pèlerinages. Les déesses Dziewanna { Diane), Zywié (déesse de la vie ) , Marzanua ( Cérès ) , possédaient chacune leur temple , entouré de bois sacrés où se réunissait le peuple pour offrir ses dons. L'historien Bielski dit
3ue de son temps (1550) existait encore ans les campagnes l'usage de noyer, le premier dimanche de carême, un mannequin de paille vêtu de longs habits et appelé Marzanna ; on accompagnait cette cérémonie de chants mé*
L'UNIVERS
lancoliques. Lelum et Polelum étaient honorés comme Castor et Pollux chez les anciens; leur temple se trouvait situé sur le mont Chauve ( Lysa-Gora), et fit place plus tard à l'église de Sainte-Croix. Lada, leur mère, recevait aussi des hommages en Pologne ainsi qu'en Russie; et bien longtemps après que son culte avait cessé, la veille de la Saint-Jean, à la cérémonie appelée sobotka, le peuple s'amusait encore à sauter par-dessus des bûchers allumés , en criant ; Lado ! Lado !
Les Lithuaniens, les Samogitiens et les Prussiens possédaient également leur mythologie , introduite dans ces contrées par deux chefs Scandinaves, Bruteno et Waydewutys (*). Bruteno s'institua lui-même le premier krywehryweyto , c'est-à-dire, grand prêtre et maître de la hache et de la hachette qui servaient aux sacrifices. C'est à Romnowe (**) , auprès d'un chêne qui avait six toises de circonférence, qu'eut lieu la première assemblée religieuse de ces peuples. Trois divinités turent introduites solennellement dans les cavités du chêne : Warpintas , dieu des moissons; Perkunas, dieu du feu et de la foudre; et Piktalis, dieu de la colère et de la mort. Devant Warpintas on plaça un vase rempli de lait , recouvert d une gerbe, et on y déposa un serpent qui devait être précieusement conservé; Perkunas eut une bûche pour offrande perpétuelle, et le soin d'entretenir le feu sacré regardait les prêtres; quant à Piktalis, on lui offrit trois têtes renfermées dans un vase , une d'homme, une de cheval et une de vache : elles représentaient toutes les trois le sacrifice de la vie.
Ces divinités étaient cachées avec le plus grand soiu aux regards du vul-
(*) Parmi les écrivains anciens ou modernes qui ont décrit ces pays et ces usages, Théodore Narbuit, auteur lithuanien, tient le premier rang.
(**) Ce temple était situé au confluent de Reislen, dans le Frisching, et près de son emplacement s'est conservé jusqu'à nos jours le village de Romitten. (Pologne pittoresque, M. SIowaczYnski.
gaire , par le moyen de voiles étendus autour dé l'arbre sacré; le krywe-kryweyto et ses lévites, nommés weïdalotes, avaient seuls le droit de franchir cette enceinte.
Le krywe-kryweyto enseignait en outre au peuple la croyance a l'existence d'un dieu supérieur à tous , qui régnait sur la terre et dans les cieux , et auquel aucune prière ni aucune offrande ne pouvaient être adressées.
Ce dieu, nommé Allfader, et inflexible dans sa volonté, régissait le monde entier, tandis que les autres dieux ne veillaient qu'au bonheur du pays qui les adorait.
Les autres divinités honorées des Prussiens et des Samogitiens étaient :
1° Szwayksztis, dieu de la lumière; 2* Puszkaytis, dieu des arbres sacrés ; 3° Atrimpas , dieu des mers ; 4° Gardaylis, dieu des pilotes; 5° Pilwitis, dieu des granges et des richesses ; 6*Pergrudis, dieu des prairies, des feuilles et des grains, auquel on rendait hommage à l'approche du printemps ; 7° Anuszantis , dieu de la santé ; et une foule de demi-dieux , gnomes et sylphes , dont on célébrait ordinairement les fêtes par de copieuses libations.
La mythologie lithuanienne, qui avait consacré des chants , dainos, à ses divinités, comprenait entre autres :
Lado ou Latone; Wellonna ou Welli- Deewe, déesse de l'éternité, que Ton célébrait lors des fêtes des morts ; Liethua , déesse de la liberté , et qui avait un chat pour symbole ; Milda , déesse de l'amour : son temple était situé à Kowno, la Cythère lithuanienne ; Pilwité, déesse de la fortune, nommée Dola chez les Prussiens; Per-
Srubie ou Melitelé, déesse des (leurs, et ont le culte a duré chez les Lithuaniens jusqu'en 1530 ; Wakariné ou Hesper, l'étoile du soir, fille du soleil; Laïma, déesse du bonheur. On comptait encore Kaunis , fils de Milda et dieu de l'amour; Goniglis, dieu des pasteurs ; Elnis , fétiche qui éloignait les maladies, etc.
Tous ces peuples brillaient leurs morts, et cette coutume se pratiqua
Jorçlemps encore après l'apparition ou catholicisme.
Depuis le dixième siècle, époque où le christianisme fut introduit en Pologne, la religion catholique fut celle de l'État ; néanmoins tous les autres cultes étaient non-seulement tolérés , mais même protégés, comme le prouve ledit de la diète de convocation de 1573. La Pologne , devenue chrétienne, chercha dès le principe à mettre de sages bornes au pouvoir hiérarchique de l'Église romaine; et le saintsiege ne put jamais vaincre ou surmonter resprit d'indépendance des peuples slaves, ni subjuguer l'Église en Pologne , comme il parvint à le faire en France, en Angleterre et en Allemagne. L'indépendance toute nationale du clergé polonais se manifesta en 1100, lorsqu'il refusa au pape la prestation dn serment d'obéissance, ne le regardant pas comme une nécessité indispensable ; et l'influence de Rome, pernicieuse à l'unité et aux droits du pays, disparut ainsi de la Pologne sans aucune de ces violentes secousses qui ébranlèrent l'occident de l'Europe.
Ce n'est qu'en 1 176 que se manifestèrent les premiers gfrmes de schisme.
Les disciples de Pierre Valdo, chassés de l'Occident , vinrent propager en Bohême et en Pologne leur doctrine , qui tendait au rétablissement de l'Évangile primitif et dégagé de toute fausse interprétation , ainsi qu'à la destruction des abus de l'Église romaine.
La première apparition des flagellants en Pologne eut lieu dans l'année 1260, et celle des frères mendiants en 1318.
La cour de Rome , jalouse de l'esprit d'indépendance qui guidait la Pologne, lança une bulle en 1327 et y institua la sainte inquisition ; mais aucun autoda-fé n'eut lieu. L'Église du pays, plus évangélique que romaine , demeura pure de sang, et le pouvoir de l'inquisition, bien que relevant du saint-siégc,fat presque nul; ce tribunal n'osa pas même poursuivre ouvertement les doctrines de Wicklef et de Huss, doc-
trines très- répandues alors dans le royaume. Introduite en 1318, tentée de nouveau en 1424 et 1438, et abolie par la diète de 1552, l'inquisition disparut à jamais de la Pologne au seizième siècle , à l'époque même où l'Allemagne, la France, l'Angleterre et l'Espagne acceptaient cette terrible et révoltante domination.
Sous le règne de Sigismond I* r , la réforme s'introduisit en Pologne et y fit des progrès sensibles , surtout dans la Prusse polonaise. Us furent 'cl s, <jue la diète de Thorn rendit en 1520, à la demande de Sigismond, un décret défendant, sous peine d'exil et de confiscation , la propagation , et même la simple lecture des doctrines de Luther.
Le premier de tous, Jacques Knade, religieux transfuge, enseigna publiquement ces doctrines dans le royaume; et bravant la sévérité des décrets, Dantzig, à sa voix . adopta avec transport la croyance nouvelle. Depuis l'année 1526, la Pologne compta dans chacune de ses parties des prédicateurs protestants. La Lithuanie suivit cet exemple en 1539, et leducMcolas Radziwill facilita de toute son influence le succès de l'œuvre tentée. La puissance de la réforme s'accrut encore sous Sigismond-Auguste par l'introduction successive des calvinistes, des frèçes bohémiens et des unitaires.
Mais dans le grand ébranlement religieux qui- s'accomplissait en Europe, en laissant partout sur son passage une longue trace de sang et de ruine, la Pologne fut la seule dont l'humanité n'eut pas à gémir du contact avec les doctrines nouvelles. Les maximes de Luther et de Calvin gagnèrent si rapidement les hautes classes , que bientôt on ne compta plus parmi les membres laïques du sénat que cinq qui fussent demeurés catholiques. Cela alla même au point de songer à éloigner les évêquesdu conseil ; mais grâce a la sage politique de Sigismond-Auguste, la Pologne sut se maintenir dans un état de paix et de tolérance, qui dura jusqu'à l'introduction des jésuites.
L'UNIVERS
L'accueil fait par les plus grandes familles du royaume à la reforme (*) et la protection accordée par Sigismond- Auguste, qui accepta la dédicace d'une traduction de la Bible de Luther, inquiétèrent vivement la cour de Rome, et Pie IV s'empressa d'envoyer à Warsovie l'évéque de Vérone Louis Lippomani , en qualité de légat; mais ce prélat , violent , emporté , manqua complètement sa mission. Plus tard , quand îe concile général de Trente, tenu de 1545 à 1563, sous les papes Paul III , Jules III et Piè IV, fut terminé, il arriva en Pologne un nouveau légat, Jean -François Commendoni, qui , avec l'appui de l'évéque Hosius , parvint à obtenir du roi et de la diète l'adoption sans examen des statuts du concile (1564).
Ces statuts n'étaient toutefois pas faciles alors à mettre à exécution, et il fallut toute la prudencedeSigismond- Auguste pour prévenir tout conflit fâcheux. Déjà, a la diète de \V ilna (1563), il avait fait déclarer que tout Polonais chrétien était apte à remplir les places de sénateur, nonce, ou tout autre emploi dans l'État. Les évéques de Wilna , de Kiiow , de Rrzesc-Litewski et de Luçk comptèrent parmi ceux qui apposèrent leurs signatures au bas de ce décret.
Un premier rapprochement eut lieu
(*) Le clergé suivit lui-même l'entraincmenl général, el au nombre des prélats polonais qui changèrent à cette époque de religion, on cite principalement : 1° Jean Koral) Laski , prévôt du chapilre de Gnèiue ; il refusa le chapeau d 'évoque en Pologne, et fut nommé, par le roi d'Angleterre Edouard, surintendant de l'église fondée à Londres par les réformés étrangers.
Laski revint en Pologne après vingt ans d'absence, et conserva des relations suivies avec Erasme de Rotterdam ; ?° Stanislas Oksza Orzeehowski, chanoine de Przemssl, surnommé le Dènwsthèiie de la Pologne, et dont les nombreux ouvrages peuvent être placés sans hésitation à côté des Gatilinaires, des Verrines et des rhilippi(|uc£.
Son panégvrique dettgismond 1 er l'a surtout élevé au premier rang des orateurs anciens et modernes.
entre les différentes sectes de la réforme, lors du synode de Kozniint k (1556); et à celui deSandomir (1570), toutes les divisions cessèrent par l'adoption d'un acte conciliateur, que Ton nomma Consensus Sandomiriensis.
Enfin, fa mémorable diète de Lublin, en 1569, déclara de nouveau les protestants et les grecs aptes à parvenir à toutes les dignités du royaume; et Sigismond-Auguste, lidèle aux principes qui l'avaient toujours guidé, donna , peu de temps avant sa mort, l'autorisation de bâtir une église du culte réformé à Krakovie même.
Ainsi , tandis qu'ailleurs la Saint- Barthélemy ouvrait au fanatisme une voie sanglante et furieuse, la Pologne, digne et calme, offrait à l'Europe l'exemple d'une habile tolérance.
L'élément naturel, inséparable de la Pologne, c'était la liberté, et Rome lançait en vain des lois qui punissaient d'exil ou de mort toute croyance nouvelle : les mosquées purent s'y élever en toute sécurité à côté des églises et des synagogues. Si dans le dix-huitième" siècle quelques rigueurs frappèrent les réformés, la politique entra pour beaucoup dans de pareilles mesures ; c'était la Russie qui , voulant alimenter les divisions, encourageait les dissidents , et savait donner à de simples discussions théologiques le caractère de guerre civile. Mais s'ils étaient exempts de tout fanatisme, les Polonais ne montrèrent jamais non plus une indifférence blâmable, et conservèrent toujours au contraire un esprit profondément- religieux. — *La terre classique du malheur a eu de iongues,dedouloureusesannéesd'épreuve; elle a vu souvent son soleil s'obscurcir, son horizon se charger d'orages, et la foudre éclater en ravageant ses entrailles. Du milieu de ces tourmentes , de ces mugissements de la tempête qui annonçaient l'ange destructeur, un chant doux et mélancolique, un hymne d'amour, de foi et de reuxet, s'est élevé sans cesse vers le ciel. Triste et sainte, cette voix était la vok des pères et des guerriers qui bénissaient leurs enfants et leur adressaient l'a»
dieu solennel au moment de remonter ws Dieu , d'à [ 1er se reposer dans son sein, après les fatigues d'une lutte longue et pénible, mais glorieuse, après avoir uourri le sol de leur sang, après l'avoir blanchi de leurs os sacrés.
Vaste cliamp de mort , immense sépulcre, la Pologne a consacré son infortune par un sentiment religieux et profond : plus le danger devenait imminent, plus le désastre était affreux, et plus ce sentiment acquérait d'intensité et de force : sa pieté et sa foi croissaient avec ses infortunes ; la foi etia piété étaient le refuge du peuple et des grands opprimés, persécutes; ils recouraient a Dieu , ils retrem-
rt leurs âmes aux sources cternel- , m foyer de la souffrance et de la prière; prière sublime que celle qui s élève du milieu des pleurs , souffrance céleste que celle qui est offerte à Dieu comme un holocauste (*) ! »
Ce caractère distinctif de la nation
a de tout temps réagi sur le clergé polonais. Jadis un des plus rirhes de ï'Kurope, il a suivi la fortune du pays; mais son influence n'a pus cesse un seul instant d'être utile a la cause nationale, aux sciences et aux arts. Toujours porté à l'indulgence, le prêtre polonais prêche dans les jours de calme la morale et la résignation, puis, à l'heure du péril, il donne le premier l'exemple du dévouement. En uu mot, le culte des autels et celui de la patrie n'ont jamais été séparés en Pologne.
Rien n'est plus explicite à cet égard que les paroles du pape Paul V, Quand, en 1621, les Polonais lui remirent les drapeaux qu'ils avaient pris sur les païens et lui demandèrent le don de uelques reliques , Paul V leur réponit : « Pourquoi me demandez-vous a des reliques ? Ramassez un peu de « votre terre ; il n'y en a pas une <« parcelle qui ne soit la relique d'un « martyr! »