VICTOIRES SUR LIS CHEVALIERS TECTONIQUES
Dès le premier moment de son admission sur le sol polonais, cet ordre monacal saisit toutes les circonstances, afin d'accroître son influence et son pouvoir. L'union avec la Lithuanie le mit en émoi, et il profita bientôt du caractère turbulent de Witold , cousin germain de Jagellon , pour abriter sous cette égide ses calculs perfides. Par suite de l'envie qu'il portait à Skirgiello, auquel le roi avait confié le grand -duché de Lithuanie, on voit successivement YVitold s'unir aux Teutoniques et ravager avec eux la Lithuanie et la Samogitie, se rapprocher de Jagellon dont il obtient un généreux pardon , feindre de revenir à l'Ordre, et, en le quittant pour la deuxième fois, faire main basse sur plusieurs de ses places fortes; puis, ne trouvant pas Jagellon dispose à lui donner la vice-royauté de Lithuanie, comme récompense, de cette dernière déloyauté, tenter d'enlever Wilna par surprise , projet que le monarque , assisté des ducs de Kiiow etdeSiéwierz, empêche de réussir. A peine Wladislas est -il de retour à Kranovie, que Witold amène une nouvelle croisade ennemie en Lithuanie, où il prend Kowno, réduit en cendres Troki et
assiège Wilna. Jagellon léchasse encore cette fois du pays , après avoir fait éprouver aux ennemis des pertes considérables; mais l'année suivante, avant réparé ses forces , Witold attaque de nouveau, avec les Teutoniques, Wilna. Toujours repoussé, il lève le siège et brûle dans sa rage Novogrodek, Wilkomierz et Kowno. Tant d'audace méritait une punition sévère; mais Jagellon , aussi faible pour Witold que l'avait jadis été Boleslas III pour Zbigniew , entre en négociations avec lui , le ramène à Wilna où il le fait couronner duc , et le nomme lieutenant du grand-duché , qu'il retire à Skirgieilo.
Celui-ci, trouvant que le duché de Kiiow et quelques places fortes sont une compensation trop insuffisante, suit l'exemple donné par Witold, et, aidé des Teutoniques, guerroie dans les pays soustraits à sa régence. Harcelé à son tour, Witold réclame l'intervention du roi de Bohême, Sigismond , intervention qu'assure le traité de Sandecz ; mais Sigismond qui convoite l'empire d'Allemagne, et qui redouteavec raison l'union de la Lithuanie et de la Pologne, ne se presse pas de répondre à l'appel. Au contraire, par d'habiles insinuations, il cherche à indisposer Witold contre son souverain, lui promettant d'intervenir s'il veut se séparer de Jagellon et se proclamer roi indépendant de Lithuanie.
Cette pensée germait bien depuis longtemps chez l'orgueilleux Witold ; ce- * pendant, soit qu'il ne juge pas le moment opportun , ou qu'il s'aperçoive de la politique perfide de Sigismond, il le quitte brusquement, et revient dire le triste résultat de sa démarche à Jagellon.
Reconnaissant alors tous deux qu'il ne fallait compter que sur les propres forces du pays, ils procédèrent un peu tard à leur urgente organisation , et parvinrent encore à réunir sous leurs bannières quatre* vingt mille combattants. De son côté, le grand maître Llrich de Jungingen commandait à cent quarante mille hommes. Les deux armées se rencontrèrent près de Grun-
wald, le 10 juillet 1410 ; et là les Polonais, après une lutte acharnée, remportèrent un des plus beaux triomphes guerriers qui ornent leurs annales. On compta , du côté desTeutoniques , quarante mille hommes tués ou mis hors de combat ; un nombre à peu près égal fut fait prisonnier ; et , en outre , cinquante et un drapeaux et deux canons, les premiers que Ton vit en Pologne, tombèrent au pouvoir des vainqueurs.
Le grand maître Ulrich succomba dans l'action ; Jagellon lui-même eût péri sans le dévouement de Zbigniew Olesnicki : ce guerrier se jeta au-devant du coup qu'un chevalier allait porter au roi , et parvint à le détourner avec un tronçon de lance, seule et glorieuse arme qui lui restât.
Dans le premier moment de cette victoire , rien n'était plus aisé que la prise de Malborg; mais les lenteurs de Wladislas sauvèrent ee boulevard de l'Ordre , et donnèrent le temps au comtor Henri de Plauen d'y jeté» un renfort de cinq mille hommes. Autrement , toute l'étendue de pays appartenant à, la Pologne depuis Boleslas le Grand rentrait sous sa domination.
Ne pouvant plus pour l'instant lutter par les armes , les rusés chevaliers eurent recours à l'intrigue, et réussirent à convaincre Witold qu'il avait agi jusque-là contre ses intérêts : jamais il ne deviendrait prince indépendant tant qu'il conserverait de bons rapports avec Jagellon, au lieu que, s'il le quittait , la Samogitie lui était promise. La trame produisit ses fruits.
L'ambition se réveillant impétueusement dans l'âme de Witold , il trahit encore une fois son souverain. Sous prétexte de maladie , il quitta le camp et emmena les troupes lithuano-russiennes qu'il commandait. Les ducs de Mazovie l'imitèrent; et, par suite de ces diverses défections, le roi dut lever le *iége de Malborg. Alors , Henri de Plauen , devenu grand maître et appuyé de l'argent de Bohême, reprit l'offensive; Jagellon fut poursuivi par lui dans sa retraite jusqu'aux environs de Bromberg. Là, à Koronowo, une bataille s'engagea , où W ladislas , malif Livraison, (pologke.)
gré la disproportion du nombre de soldats , vainquit de nouveau l'ennemi ; dix mille Teutoniques demeurèrent parmi les morts. Réduit ainsi à la dernière extrémité, l'Ordre se rendit enfin à discrétion ; et la paix de Thorn , conclue en 1411 , mit un terme à la lutte.
D'après les clauses de ce traité, le* chevaliers s'engagèrent à payer une contribution de six cent mille florins, à restituer la terre de Dobrzyn, et à rendre la Samogitie à Witold.
Ces faits d'armes si brillants auraient dû produire des résultats beaucoup plus importants ; mais la cauteleuse intervention de l'empereur Sigismond, qui s'offrit comme médiateur entre les chevaliers teutoniques et Jagellon , et les intrigues incessantes de Witold , vinrent , en tout gâtant , annuler les bons effets que l'on eût pu retirer des avantages obtenus.
DEUXIEME UlflOIT.
1413. Le règne de Wladislas Jagellon, nonobstant les fautes commises par ce souverain , fut brillant et utile au pays. La puissance nationale, affaiblie durant la deuxième période , reprit pendant celle-ci une nouvelle vigueur : le ducdeStettin et les hospodars de la Valachie et de la Moldavie devinrent tributaires de la Pologne ; la Lithuanie conserva ses conquêtes et nomma les tzars de Pérekop ; les kniaz russiens, sur le Dniéper, obéissaient aussi à ses ordres ; enfin Novogrod la Grande et Pskow s'abritaient sous sa protection. Venise, la Turquie, la Grèce, Chypre et la Scandinavie recherchaient également l'appui et la protection de la Pologne.
Le féodalisme, qui couvrait alors de ses rameaux la France,, l'Autriche, l'Espagne, l'Italie et l'Ecosse, était resté étranger à l'organisation intérieure de la Pologne. Cliez elle, comme en Danemark, en Suède, enJNorwége, en Bohême et en Hongrie , les terres étaient allodiales. L'Allemagne participait des deux systèmes : ici libre, là vassale , circonstance qui amena plus tard le morcellement de cette vaste
L'UNIVERS
contrée en petites principautés. En Italie , la fondation des grandes villes et la renaissance du commerce luttaient avec avantage contre les germes des vieilles coutumes féodales romaines ou les usurpations papales, de plus fratche date. La Moskovie seule n'avait point encore d'état politique : elle ne comptait pas en Europe.
Mais malgré tous les éléments de prospérité que renfermait la fusion des deux nations unies en 1S86, elle n'avait point encore eu bien lieu jusque-là, par suite des menées de Witold , des eicès de Skirgiello, et de la condescendance de Wladislas envers ses frères , auxquels il donnait en dotation des provinces entières. Sentant ce côté faible de la position des choses . Jagellon voulut consacrer d'une façon plus solennelle l'union avec la Lithuanie , et rapprocher la noblesse des deux États , en liant à jamais leurs intérêts communs. Une diète eut donc lieu à Horodlo (1413), et elle régla définitivement les clausesde l'acte d union entre la Pologne et la Lithuanie (*).
(*) Voici le premier article de cet acte si important , qui fut signé par le roi et contre-signé par le grand-duc Witold , ainsi que par les principales familles des deux naiions :
« Depuis que, par Ta grâce du Saint-Esprit, « nou* avons reconnu des vérités éternelles, « nous avons accepté la couronne de Polo- « gne , et , afin de propager la foi chrétienne « et pour le plus grand bien de nos terres « lithuaniennes, nous les avons incorpo- « rces , unies, réunies, ajoutées , alliées aux « États de la Pologne , du consentement de « nos frères et cousins, de tous les seigneurs, « nobles et boyards, habitants de laLithua- « nie ; mais comme nous voulons garantir « les susdites terres lithuaniennes de toute « invasion étrangère, contre la trahison des « chevaliers teutoniques , et contre tout « ennemi quelconque qui voudrait ravager m les terres lithuaniennes et le royaume de « Pologne, nous voulons que lesdiles terres, « en vertu des droits que nous avons reçus « de nos ancêtres, selon la primogénittire , « comme véritable maître et héritier, et « avec le consentement des seigneurs, no- « bles et boyards, soient réunies de nou- « veau à la Pologne, et que les deux nations
COîTC.KFS DE lttçb.
1429. Jagellon venait à peine de rentrer en Pologne , après la deuxième union des deux nations sanctionnée à Horodlo, que les tergiversations de Witold recommencèrent. Sa position secondaire lui pesait toujours; et, du caractère le plus orgueilleux , il prétait une oreille avide aux perfides aust-
f estions des ennemis du pays. Dans Je ut d'assurer la réussite de ses desseins secrets, et afin de conserver son influence sur Jagellon , il réussit à lui faire épouser sa nièce Sophie, princesse de Kiiow, espérant qu'à l'âge de soixante et dix-neuf ans où le roi était arrivé, il n'aurait pas d'héritier, et qu'après sa mort la couronne lui reviendrait. Mais Wladislas trompa cette attente , car il eut de ce mariage deux rejetons; et Witold, vivement irrité d'une telle déception, osa accuser la reine d'adultère. L'innocence de la princesse fut pleinement reconnue ; mais aucun châtiment n'atteignit le vil calomniateur : le manteau ducal était là pour lui servir d'égide.
La diplomatie étrangère accourut aussi à son aide , et l'empereur Sigismond, qui voulait absolument détacher la Lithuanie de la Pologne , convoqua un congrès à Luçk en Wolhynie, sous le prétexte apparent d'organiser une alliance chrétienne contre les invasions tatares , mais dans le but réel d'exploiter l'ambition de Witold , en lui promettant pour la seconde fois de l'aider à accomplir le réve de sa vie entière , c'est-à-dire , à devenir roi de Lithuanie, à la condition expresse qu'il romprait ouvertement avec Jagellon.
Le congrès eut lieu en 1429, et forma l'une des plus nombreuses réunions de potentats que cite l'histoire.
On y vit l'empereur Sigismond avec
«n'en forment plus qu'une; nous voulons « que les duchés , terres , lieutenances , dis- « tricts et propriétés soient indissolublement « unis à la couronne de Pologne, pour que les deux nations soient à jamais un même « tout et ne puissent combattre l'une conUe « l'autre. »
l'impératrice , le roi Wladislas Jagel- Iod , le roi de Danemark Éric X 1 1 1 , les princes de Suède, les ducs de Mazovie, les grands-ducs Bazile de Moskovie, Borys deTwer, Olga de Rezan , les grands maîtres des chevaliers teutoniques et des porte-glaives, les khans des Tatars, les ambassadeurs de l'empereur de Byzance Paléologue, les magnats de Pologne et de Lithuanie avec leurs pompeux cortèges. Durant l'espace de sept semaines, Witold déploya envers ces hôtes un faste et une libéralité inouïs; mais son espérance fut encore déçue : les remontrances patriotiques de Zbigniew Olesnicki et de Jean Tarnowski , appuyées par un grand nombre de sénateurs, triomphèrent de toutes les intrigues occultes, et le congrès se sépara sans que Witold eût' obtenu rien d'autre que de nouvelles promesses de l'empereur.
Ne se décourageant cependant pas , il invita , quelque temps après, Jagellon à venir visiter Wilna ; et là il renouvela avec tant d'ardeur ses sollicitations, que le trop débile Wladislas, las de toutes ces menées odieuses , y répondit par un acte de faiblesse : il offrit de céder à la fois les deux couronnes de Pologne et de Lithuanie ; mais , chose assez bizarre, Witold batailla pour ne prendre que la dernière. Ce débat donna le temps aux deux conseillers déjà cités d'intervenir, et ils sauvèrent de nouveau l'unité polonaise.
Le vieillard ambitieux qui , sur le bord de la tombe , rêvait encore des vanités terrestres , mourut de chagrin l'année qui suivit cette issue défavorable pour lui, à l'âge de quatre-vingts ans (*).
1434. Quatre ans plus tard, ce fut le tour de Wladislas, dont les dernières années avaient encore été empoisonnées par la révolte de son frère Swidrygiello, qui combattit en Lithuanie contre les forces royales. Doué de nombreuses qualités comme homme privé , Jaçellon posséda peu celles qui doivent distinguer un souverain. Son caractère trop bon et trop crédule le rendit constamment le jouet de l'empereur Sigismond, qui, tout à l'inverse, ne suivait dans sa politique que l'inspiration de la ruse et du mensonge. Jagellon commit surtout une grande faute lorsqu'il repoussa la couronne de Bohême, que les boyards, peu portés en faveur de l'empereur, vinrent lui offrir après la mort de Wenceslas f et qu'à son refus ils présentèrent à Witold. Certes, l'occasion était belle, et tout autre l'eût vivement saisie à la place de Wladislas, soit pour se débarrasser d'un conspirateur dangereux en lui donnant un trône qui deviendrait l'allié du pays, soit en l'acceptant personnellement , ce qui eût rendu la Pologne le plus bel empire de tout le continent ; mais Wladislas n'était point à la hauteur du rôle que les circonstances lui traçaient, et, loin de profiter d'une chance aussi heureuse , il s'offrit comme médiateur entre la Bohême et Sigismond, et contribua puissamment à mettre l'empereur sur ce trône.
Durant le règne de Jaeellon , la puissance souveraine se vit de plus en plus entamée par l'accroissement des abus
ennemi de la puissance polonaise , Witold n'offre à nos yeux qu'un homme violent , l'esclave de ses passions , et toujours prêt à tout sacrifiera son orgueil et à son intérêt particulier. Si sa conduite mérita quelquefois des éloges comme soldat, elle fut complète-
(*) La plupart des historiens ont regardé Witold comme un héros, pour lequel ili n'ont eu que des éloges. Nous différons complètement d'avis à cet égard. Portant sans
cesse le fer et la flamme au sein de sa pa- ment indigne d'un prince qui aspirait à trie , désertant après la glorieuse bataille de jouer un erand rôle politique , indigne même Grunwald le drapeau national, calomnia- du chef de l'ambitieux et égoïste parti aristeur de la reine sa nièce , n'acceptant à Ho- tocratique lithuanien, dont il était l'organe, rodlo la sanction de l'acte d'union que pour et qui , par des calculs personnels et mesmieux trahir' son bienfaiteur Jagellon, vil quins, voulait à tout prix le rappel de Vif* et constant instrument de l'empereur, cet
nobiliaires. C'est en 1404 que se tinrent
les premières diétines des terres et des districts , afin de s'y entendre sur les matières qu'on devait traiter plus lard devant la diète. J usqif alors le haut clergé et les principaux seigneurs avaient seuls paru aux réunions ; mais à rassemblée de Korczyn , la noblesse en masse commença à exercer sa part d'action dans le gouvernement; et bien qu'on ne la consultât d'abord que sur les impôts à prélever, une fois admise aux discussions elle marcha rapidement vers les empiétements les plus désastreux.
A la diète de Jedlno ( 1430 ) , Jagellon gratifia encore la noblesse de privilèges nouveaux , et ce fut alors qu'on rendit cette loi célèbre spécifiant que nul ne serait emprisonné sans avoir été au préalable déclaré coupable par une cour de justice : « Neminem ccwtivabimus nisi jure victum aut in crimine deprehensum. »
WLADISLAS Ut.
Wladislas III, connu dans l'histoire sous le nom de Varnénien , succéda à son père à l'âge de dix ans. On lui donna un conseil de régence, et ce conseil dut le défendre contre les attaques de Swidrygiello, qui convoitait le trône, et les entreprises des chevaliers teutoniques, forcés de conclure un nouveau traitéde paixàBrzesc-Kuiawski, en 1435.
A cette époque, les trônes de Bohême et de Hongrie devinrent vacants par la mort de l'empereur Albert d'Autriche; et les boyards de ces deux pays tournèrent leurs vœux vers la Pologne, malgré le couronnement de reniant mis au monde par Élisabeth r la veuve d'Albert. Tandis qu'au milieu de ces complications les esprits flottaient indécis, un homme, qui passait pour le fils naturel de l'empereur Sigismond, lit son début sur la grande scène politique : c'était Jean Korwin, plus connu sous le nom de Huniade. Possédant
de nombreuses qualités et doué d'un esprit supérieur, tout l'appelait h diriger les destinées de sa patrie; aussi, du premier moment, comprenant le véritable état des choses, il n'entrevit de salut pour la Hongrie que dans la protection du monarque polonais. C'est dans cette pensée qu'il tenta de nouer un mariage entre la veuve d'Albert et Wladislas III ; mais ce projet échoua par suite de l'entêtement d'Elisabeth , qui s'enfuit avec son fils en Autriche.
Secondé par Huniade, Wladislas arriva alors en Hongrie et y fut couronné.
Le cardinal Césarini, diplomate habile et dépêché sur ces entrefaites auprès du roi, sut se ménager ses bonnes grâces en amenant un arrangement, par lequel Wladislas s'engageait à épouser la fille aînée d'Elisabeth et à faire rendre au jeune prince couronné l'archiduché d'Autriche, dont s'était emparé l'empereur Frédéric lors de la mort d'Albert.