ACCAPAREMENT
Dl LA. KOCRLAHDS PAR LA RUSSIE.
La succession de la principauté de Kourlande tira momentanément les I esprits de leur engourdissement. Selon * le pacte confirmé par Sigismond-Auguste (1561), la Kourlande devait rentrer sous la domination polouaise au cas où le duc Kettler mourrait sans laisser de descendant mâle. Ce cas s'étant préseuté, la tzarine Anne recommanda aux électeurs son favori , le grand-chambellan Biron, et fit marcher des troupes à l'appui de cette candidature. La noblesse kourlandaise eut la faiblesse de souscrire à de pareilles injonctions; et tout ce que put faire la Pologne, après avoir vainement pro-
testé, ce fut de sauver les apparences en acceptant l'hommage fictif de Biron. Déjà ce beau ûei échappait à la puissance polonaise, vacillante sur ses bases.
Biron , réclamé bientôt par de plus hautes destinées encore, gouverna despotiuuement la Moskovie, en qualité de regent du tzar Ivan III. Mais soit que sa protectrice, Anne de Mecklembourg, eût d'anciens griefs à lui reprocher, soit qu'elle fût jalouse de cette autorité nouvelle , elle réussit , comme mère du tzar et grâce à l'une de ces commotions si fréquentes en Russie, à ravir la régence à Biron, qui se vit envoyé en Sibérie. Une seconde élection devenant nécessaire, il fut intimé aux Etats de Kourlande de choisir, ainsi que la première fois, le candidat russe , c'est-à-dire, Louis de Brunswick , frère de la régente.
Une nouvelle révolution de palais éclata à Saint-Pétersbourg, et, par suite, Élisabeth monta sur le trône.
La régente Anne, son mari, et le feldmaréchal Munich, rival de l'ancien favori , le remplacèrent en Sibérie. Mais les États kouriandais, soutenus fortement par Auguste III, obtinrent cette fois que le siège ducal devînt l'apanage du fils d'Auguste , le prince Charles. Malheureusement, la puissance de ce dernier prit fin à la mort d'Élisabeth; car Pierre III, rappelant les droits presque oubliés de Biron, prononça le séquestre des domaines.
Charles opposa bien quelque résistance; son pere négocia, gagna du temps; mais l'avènement de Catherine n'ayant produit aucun changement à cet égard dans la politique moskovite , il fallut céder. La Russie occupa bientôt militairement toute la Kourlande.
Quoique la Pologne ne prît aucune part directe aux trois guerres qui s'allumèrent successivement autour d'elle, elle eut à en subir les conséquences.
Dans ia première, celle entre la Russie et la Porte , le territoire fut violé par le feld-maréchal Munich , qui traversa
l'Ukraine. Malgré un simulacre de ré-
I)aration qu'offrit le cabinet russe, à a suite de longues plaintes , ce scandale se renouvela lors de la guerre de succession , durant laquelle un corps russe de trente-cinq mille hommes traversa encore le royaume , pour aller au secours de Marie-Thérèse, et re-
{>rit, après la paix d'Aix-la-Chapelle, a même route. Le prestige attaché aux barrières du uays était détruit, et , dès ce moment , le sol polonais fut comme un vaste champ exposé de toutes parts aux attaques et aux outrages.
La guerre de sept ans embrasant, 5 peu d'exceptions près, l'Europe entière, la sépara en deux camps : dans l'un se trouvaient l'Autriche, la France, la Saxe, la Suède, puis la Russie et l'Espagne; dans l'autre, Frédéric II, roi de Prusse , soutenu seulement par l'Angleterre. De nouvelles humiliations vinrent se joindre pour la Pologne aux violations incessantes du territoire. Frédéric , vainqueur d'Auguste, qui prit part à la lutte comme électeur de Saxe, et maître de Dresde, recruta son armée en Pologne et presque dans Warsovie même. Il pilla aussi les provinces frontières, les inonda de fausse monnaie et en exporta le numéraire national, afin d'en tirer, par la refonte, le centuple de sa valeur intrinsèque : les malheureux habitants se virent ruinés par cette honteuse opération.
Si l'avènement du tzar Pierre III mit fin momentanément aux passages de troupes, le concert occulte qui prit naissance alors entre les cabinets russe et prussien , et que cimenta plus tard Catherine II, fut encore plus fatal au pays que des empiétements matériels.
Ils étaient du moins temporaires, tandis que les menées secrètes devaient durer jusqu'à ce qu'elles eussent produit leurs funestes fruits.
Humilié et souffrant, Auguste alla passer quelque temps en Saxe, après la paix de Hubertsbourg. En Pologne, la décadence marchait à grands pas : la dissolution fréquente des diètes entravait de plus en plus le jeu des rouages de l'État , et on vit même une chose
inouïe jusque-là, la rupture des grandes assises de Piotrkow. L'acharnement des partis était porté au comble; et alors, sous le prétexte hypocrite d'assurer le cours de la justice, Catherine introduisit une armée dans le pays, et, tout en se donnant comme la "protectrice des libertés natiopales, eut l'impudence de sommer le roi de rendre compte de ses actes. La Lithuanie fut occupée militairement par les troupes de l'impératrice; et la Prusse, suivant cet exemple arbitraire et soidisant afin de réclamer les déserteurs de la guerre de sept ans, envahit la Grande-Pologne, dont les habitants subirent toute espèce d'exactions.
Puisant dans ces calamités un nouveau degré d'à ni inusité, les factions allaient en venir aux prises , lorsque le décès subit du souverain donna une autre direction aux esprits agités.
portrait d'auguste nr.
1763. Auguste III mourut d'une attaque d'apoplexie foudroyante, à Dresde, le 5 octobre 1763. Il était doux par indolence, prodigue par vanité, magnifique par habitude; soumis à son confesseur , quoique sans religion , et à sa femme , sans amour pour elle ; actif seulement à la chasse; très-beau de corps, mais dépourvu de toute expression dans les traits (*).
Beaucoup de Polonais avaient accompagné Stanislas Leszczynski en France ; d'autres allèrent le visiter en Lorraine, où, par ses soins, plusieurs compatriotes recevaient une éducation distinguée. Tous, en revenant de leur excursion , rapportaient dans le pays des idées et des opinions différentes de celles y existant. En France comme en Pologne , ils avaient vu un roi ; mais en Pologne la souveraineté était viagère et agissant dans un cercle fort limité, tandis qu'en France elle était
(*) M. de Raumer, Chute de la Pologne.
L'UNIVERS
héréditaire et absolue. Il n'y avait pas là de diètes malveillantes, et toutes les dignités partaient de la cour. Le monarque français était entouré de ministres, de pairs, de maréchaux, tous disposés à se dévouer pour son service, dans l'espoir d'être récompensés de leur zèle par des titres , des décorations et autres dignités. Il s'en fallait bien qu'il en fût ainsi en Pologne, quoique Auguste II, inquiété par Charles XII , eût réinstitué l'ordre de l'Aigle-Blanc, qui se maintint depuis sans opposition. Les opinions françaises se propagèrent donc peu à peu et librement parmi les nationaux, car la noblesse, paralysée en partie par l'influence de la civilisation , n'y apporta aucun obstacle : elle semblait ne plus connaître la république ni ses véritables besoins (*).
Nous arrivons à l'époque la plus importante de l'histoire polonaise, au règne de Stanislas- Auguste Poniatowski, sous lequel s'accomplit le triple désastre du pays. Plus libre dans ses allures que nous, un de nos corédacteurs, dont le travail a précédé le nôtre dans cette publication, a déjà présenté fort au long, à l'article Russie, le tableau d'une catastrophe à laquelle, cette puissance prit la plus grande part. Ainsi donc, et afin d'éviter toute répétition, tout en n'omettant aucun des faits précieux, puisés par nous à des sources qu'un étranger ne saurait aussi bien choisir et apprécier qu'un Polonais, nous suivrons dans notre cadre restreint les indications d'un ouvrage que l'on peut considérer comme un véritable chef-d'œuvre, sous le rapport de l'impartialité et de la concision (**).
(*) M. J. Lelewel, Annales de la Pologne.
(**) La Chute de- la Pologne (Polens Untergang) , par M. de Raumer, professeur d'histoire à la facullé de Berlin. Leipzig, «832.