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POLITIQUE ÉTRANGÈRE

Chaque jour voyait s'accroître l'influence des Russes en Pologne et s'étendre leurs progrès en Turquie; et un tel état de choses eût nécessairement dû éveiller les alarmes des autres puissances, si' chacune d'elles n'eût eu a s'occuper de sa propre situation.

L'Angleterre, toujours dévouée avant tout a ses intérêts particuliers, tentait de faire rentrer dans le devoir le nord de l'Amérique; la France n'avait plus pour présider à ses conseils la main habile du duc de Choiseul , et une faiblesse de plus en plus prononcée dictait ses décisions; l'Autriche et la Prusse pouvaient donc seules ap-

porter un terme aux envahissements de la Russie, mais les passions rivales qui les animaient depuis longtemps l une contre l'autre, les trompèrent encore cette fois sur leurs véritables intérêts. Aussi , bien loin d'amener la résurrection de la malheureuse Pologne, cette politique indécise ou envieuse ne devait pas tarder à enfanter un tissu d'injustices et de crimes.

Catherine, qui croyait être bien modéréeen demandant seulement, comme indemnité des frais de la guerre avec la Turquie, la cession des deux Kabarda et d'Azow, l'occupation d'une île de la Grèce, la libre navigation de la mer Noire, l'indépendance des Tatars, et, enfin, la création d'un duché indépendant de la Moldavie et de la Valachie, rencontrant toutefois quelque opposition de la part de Frédéric II et de l'empereur d'Autriche, reporta, pour couper court à toute résistance sérieuse , les vues des cabinets sur la Pologne.

La première idée de partage prit naissance à Saint-Pétersbourg, lors du séjour que fit dans cette capitale le prince Henri de Prusse. Afin de sonder les intentions de la tzarine, ce prince lui toucha quelques mots relativement au projet de détacher de la Pologne, et au profit de la Prusse, les provinces dites Prusse-Royale; il trouva Catherine tout à fait disposée en faveur d'une pareille violation du droit et de l'honneur, en tant que cela ne troublerait pas la balance de l'Eu* rope. Mais par un traité avec la Porte, signé le 6 juillet 1771, la cour de Vienne s'était portée garante de l'indépendance et de l'intégrité du territoire polonais. D'un autre côté, Frédéric II, effrayé des conséquences que pouvait entraîner la mesure projetée , hésitait à donner son adhésion, et pour ranimer son ardeur chancelante, il fallut que Catherine déclarât prendre sur elle tous les reproches qu'on pourrait faire (*).■

En attendant une occasion favora-

O Ferrand, Histoire deidémembriMnenU

de la Pologne,

Lie, tout se trama donc dans le plus grand mystère. Il transpira cependant quelque chose des desseins spoliateurs, et alors on mentit d'une façon impudente à la France, à l'Angleterre et à la Pologne, en disant positivement que personne ne pensait à cela!

Le premier ministre Kaunitz, qui louvoyait à Vienne entre Marie-Thérèse, désireuse de maintenir la paix et le respect de la foi jurée, et Joseph II, animé par le désir des conquêtes et de la gloire, jugea prudent, malgré le traité de 1771, de mettre en avant des prétentions exagérées, soit afin de faire échouer, par cette conduite, le

Îilan de partage ou bien d'obtenir un argelot dans la proie commune. Ainsi, tout en gardant le secret envers l'ambassadeur de la France, alors l'alliéede sq cour, Kaunïtz s'entendait parfaitement à cet égard avec l'ambassadeur de Russie.

Comme moyen préparatoire, il parut dans le courant de l'année 1771 un manifeste de Catherine II, lequel énonçait : qu'en Pologne le gouvernement était sans action et la loi sans force; gue tout y était sacrifié à l'ambition et à la cupidité ; que l'anarchie y levait la tête de l'abîme des calamités publiques et y marquait son règne par le meurtre et le pillage. Toutes choses malheureusement trop vraies, mais qui étaient l'œuvre de la tzarine. Puis, on vit paraître, le 18 septembre 1772, une déclaration des cabinets de Saint* Pétersbourg , de Vienne et de Berlin réunis. Elle annonçait que ces trois

Îmissances étaient (fécidées à prendre es mesures les plus justes et les plus efficaces, pour rétablir euPologne l'ordre et la tranquillité, et asseoir sur des bases plus solides la constitution et les libertés de la nation. On y engageait les Polonais à renoncer à de vaines illusions et à coopérer à cette oeuvre de prospérité, c'est-à-dire, en dernière analyse, à céder trois mille milles carrés de terrain aux États conjurés pour le partage de leur patrie!

Et sans attendre ni réponse ni acte de •cession, les souverains alliés prirent possession des provinces polonaises.

GRAVES ABUS fit LA RUSSIE.

1773. Cédant à l'ordre des résidents étrangers, Poniatowski convoqua une nouvelle diète, qui s'ouvrit à ^Varsovie le 19 avril. Il s'agissait d'y arracher à la nation, grâce à la trahison des membres achetés par l'or des trois puissances , la sanction désirée pour consommer la ruine du pays. Mais comme on ne put réunir l'unanimité des suffrages, on résolut de former la diète en confédération ; et tous les efforts des membres restés fidèles à leurs devoirs, furent employés à l'empêchement d'une pareille mesure. Adam Poninski , vendu à la Russie et porté seulement par quelques voix isolées à la présidence de la diète, rencontra donc une forte opposition, dirigée par les nonces Reyten, Korsak et plusieurs autres.

En vain les ambassadeurs étrangers répandirent de nouvelles largesses, en vain un décret déclara Reyten infâme, on ne put rien conclure ; alors, et au mépris de toutes les règles, Poninski fit dresser dans son hôtel l'acte de confédération.

Le 21 avril, au moment où les nonces s'assemblaient comme de coutume, Reyten , ne se décourageant pas, proposa pour la seconde lois d'élire un nouveau président; et, quoique absent du lieu de réunion , Poninski tenta , par ses affidés, de faire lever la séance.

Mais les spectateurs crièrent aux nonces : Ne sortez pas, au nom du ciel, ne sortez pas ! Ne perdez pas ta gloire nationale! ne nous livrez pas aux tyrans! Et Reyten, se jetant au-devant des membres qui s'en allaient, fit de son corps une barrière et s'écria d'une voix altérée par le désespoir : Allez, confirmez votre ruine à jamais ; mais vous ne passerez qu'en foulant de vos pieds ce cœur qui ne bat que pour l'honneur et la liberté! Malgré ces représentations, six nonces, sur les quinze qui restaient encore, persistant dans leur résolution de se retirer, Korsak, debout derrière Reyten, cria au public, que les factionnaires russes et prussiens retenaient à la porte d'entrée :

Écoutez : je proteste devant Dieu et

L'UNIVERS

en/ace du monde entier qu'une violence sans exemple a été commise sur une nation libre. Je proteste contre les actes d'une chambre entourée de soldats étrangers ; je proteste contre la levée illégale des séances. Poninski ne po uvait de son chef se nommer président, et nous sommes venus pour former une diète libre et non uné confédération. Nous ne quitterons pas la Chambre, et, dussionsnous mourir de faim, nous périrons en gardant notre conscience pure envers Dieu et envers notre patrie.

Restez donc avec nous, citoyens, et soyez témoins qu'il est encore des Polonais que la menace ne saurait faire plier.

Les neuf autres nonces demeurèrent donc à leurs places, et , ayant été invités par l'ambassadeur Stackelberg à se rendre chez lui , ce fut le soir seulement que quatre d'entre eux s'y rendirent. Mais promesses, offres, menaces de confiscation et de prison , rien ne put ébranler le courage de ces derniers défenseurs de l'honneur national; et quand le Moskovite, irrité de tant de persévérance, redoubla de fureur dans ses paroles, Rorsak se leva et, lui remettant un état exact de tous ses biens, terres, capitaux et mobilier, répondit avec calme : Je n'ai que cela à sacrifier à l'avidité des ennemis de lu Pologne ; ils peuvent m'ôter la vie, mais il n'y a point au monde de despote assez riche pour me corrompre ou assez puissant pour m'intimider.

Ces quatre patriotes retournèrent ensuite au lieu de ia diète, mais les portes en étaient fermées : Reyten défendait le sanctuaire au dedans, eux passèrent la nuit en dehors.

Le lendemain, les trois ambassadeurs étrangers se rendirent chez le roi, qui balançait encore pour donner son assentiment à la confédération, et Stackelberg lui déclara, au nom des puissances coalisées , que s'il hésitait plus longtemps, 50,000 hommes avaient ordre de marcher sur Warsovie , de réduire la capitale en cendres , et de passer toute âme vivante au lil de l'épée. Sous le coup de pareilles mena-

ces et afin d'éviter de plus grands malheurs, Poniatowskï dut céder : il signa son adhésion en pleurant. Les Chambres se réunirent alors, à coté de la salle où Reyten se trouvait encore; épuisé de fatigue et de besoin , il y était étendu sans connaissance depuis trente -six heures, et il ne retourna chez lui que lorsque la confédération fut complètement installée, après avoir ainsi défendu jusqu'au bout les libertés et l'honneur de la nation (*).

FREMtKR PARTAGE.

1773. Le traité de partage s'accomplit sous la protection des baïonnettes étrangères. Un Conseil Permanent, recevant ses instructions de l'ambassadeur russe, fut institué comme contre-poids du pouvoir rayai ; et le traître Poninski reçut le titre de prince, en échange de ses honteux services.

Par ce premier partage, Frédéric II s'appropria la Prusse-Royale, moins Dantzig et Thorn , et une portion de la Grande-Pologne jusqu'au INotetz, en tout six cent trente milles carrés et 416,000 habitants; l'empereur d'Autriche prit le comté de Spiz (Zips) et une partie des palatinats de Krakovie, Sandomir, Belz, ainsi que de la Russie-Rouge et de la Podolie, douze cent quatre-vingts milles carrés et 2,700,000 habitants ; enfin la tzarine s'empara de Poloçk, "Witepsk etMscislaw, jusqu'à la Dzwina et le Dniéper, environ dix-neuf cent soixante-quinze milles carrés avec 1,800,000 habitants (**). Par ce même acte, les puiser*) Plus tard , lorsque le parlage fut consommé, ce grand citoyen perdit la raison de désespoir, et ayant , dans un accès d'égarement, brisé un" verre entre ses lèvres, il expira le 8 août 1780.

('*) Peu de temps après l'ambassadeur prussien à Warsovie disait : « Les eaux ap- « parliennenl à mon roi lorsque le Notent « déborde, el , par conséquent , les terres « inondées lorsqu'il rentre dans son lit. »

Et, au moyen de ce raisonnement captieux, on établit "que le fleuve pouvait déborder à une distance de douze milles, par-dessus même les montagnes. (Jekel , Réformes

sance s copartageantes renonçaient formellement, pour l'avenir, à toutes prétentions passées ou présentes sur fa Pologne (*).

En examinant ce partage, aussi infâme que monstrueux, on cherche vainement cet équilibre dont parlaient les spoliateurs dans leur déclaration, et Ton s'aperçoit, au contraire, que ce vol, consommé à main armée, donnait plus au plus puissant et moins au plus faible.

« L'Europe, dit éloquemment M. de Raumer, était plongée dans une apathie si grande, dans un égoïsme si prononcé, qu'elle assista à la ruine de la Pologne sans nullement s'en émouvoir. Personne n'eut même cet esprit de prévoyance qui nous apprend que, lorsque les souverains foulent ainsi aux pieds les bases fondamentales du droit éternel , ils précipitent le corps social dans un abîme de dépravation , et que, bientôt après, les masses se ruent avec une rage révolutionnaire sur l'autorité avilie (**). »

TRAITÉ D'ALT.IAIfCK AVEC I.A TRUSSE.

1791. La crise à laquelle donna lieu ce premier partage fut donc violente, et le royaume, ainsi mutilé brutalement, fut longtemps à se remettre de la secousse terrible qui l'avait ébranlé jusque dans ses bases nationales. Mais à peine le pays, qui croyait pouvoir compter à non droit sur "son indépendance future, d'après la garantie des trois puissances", commençait-il à reprendre un peu de calme et de sécurité, que la même influence qui avait juré naguère sa perte s'agita de nouveau.

Infatigable dans ses efforts , Catherine II se chargea du soin d'entretenir à jamais en^Pologne le trouble et

I>olitiques). En outre de ce nouvel avantage, e roi de Prussse réunit insensiblement à son royaume encore 46,000 âmes , puis , l'année suivante, 18,000 habitants avec plusieurs villes et villages. (Meisner, Vie de Brenkenhof.)

(•) Herzberg, Recueil; Frédéric II, Œuvres posthumes.

(**) Chute de la Pologne.

10* Livraison. (Pologne.)

l'asservissement. Dans ce but , elle fit adopter, sans demander l'assentiment de la diète ni celui de la Prusse et de l'Autriche, un simulacre de constitution maintenant la royauté élective, le liberum veto, l'impuissance militaire, le désordre des tinances, le servage des pavsans, et le peu d'importance politique des villes. Tout le pouvoir se trouvait concentré dans les mains du conseil dit Permanent, et composé de trente -six membres (*).

Quand l'intérêt de la Russie était mis en jeu , ce conseil savait parfaitement trancher la question ; mais lorsqu'il s'agissait de quelque réforme salutaire pour le pays, on exigeait l'unanimité des votes du sénat et de la noblesse, unanimité que le liberum veto rendait impossible.

Les dissidences qui s'élevaient alors au sein des assemblées étaient tellement graves , que le favori de Catherine , Potemkin , aurait procédé sans désemparer à un partage complet du royaume , si l'opposition peu prévue de Frédéric-Guillaume ne fut venue mettre obstacle à l'exécution d'un projet aussi violent. Toutefois, ce tendre intérêt du nouveau souverain prussien pour la Pologne n'était que la suite de calculs politiques. En 1788, la tzarine s'etant alliée à Joseph II contre la Turquie , Frédéric conclut, de son côté, un traité avec l'Angleterre, puis fit aux Polonais quelques ouvertures d'un pacte d'alliance. Ce fut autour de Catherine à montrer une chaleureuse sollicitude pour les intérêts de la Pologne; mais, à toutes ses protestations, Frédéric se borna à faire répondre, par l'entremise de son ambassadeur à Warsovie, Luchessini, « qu'il avait en vue de « rendre à la république son ancienne « splendeur, sa puissance et ses liber- « tés, afin de détendre l'Europe contre « les barbares du Nord ; que, par suite « de l'alliance avec la Prusse, que lui, « Frédéric, proposait, il s'engageait à « garantir l'inviolabilité du territoire 0 polonais (**). »

(*) Mémoires trouvés à Berlin.

(*•) Oginski, Mémoires; Hereberg, Recueil.

I/tJNlVEKS.

Pour leur part, les vrais amis du pays, éclairés par les sages conseils de Koilontay et Ignace Potocki, répondirent aux avances de celle des trois puissances qui leur semblait la moins dangereuse, et bientôt la diète prit un engagement analogue. Alors Catherine II, outrée de l'éclat donné à des négociations secrètes jusque-là, déclara qu'elle regarderait tout changement apporté aux dispositions de 1775 comme une violation des traités. Mais la Prusse tint bon, et, par sa note du 19 novembre 1788, elle engagea les Polonais à ne pas se laisser effrayer par des menaces, le roi Frédéric étant toujours décidé à remplir ses propres engagements et à assurer à la république son indépendance, sans s'immiscer en quoi que ce soit dans les affaires intérieures du pays. EnGn, la proposition formelle de Frédéric-Guillaume, du 8 décembre 1789, se terminait par mots que l'histoiredoitenregistrer :

Si la Pologne porte son armée jusqu'à soixante mille hommes , et si elle se donne une nouvelle constitution, je signerai une alliance durable avec elle. Mais quand même une alliance ne serait pas contractée , la république peut compter que je ne l'abandonnerai pas. fille peut se fier à mon caractère, a ma manière de penser, et enfin à la conscience que j'ai de mes véritables intérêts (*). »

Encouragés par de telles paroles, les Polonais sentirent leur espoir et leur courage se ranimer. Le moment était en outre favorable, car la Russie, engagée dans des hostilités avec la Turquie et la Suède, laissait le champ libre aux mesures de la diète, qui proflta de ces collisions pour abolir un grand nombre d'institutions introduites dans l'Etat par les Russes et à leur profit. Poniatowski se déclara luimême en faveur du parti réformateur; mais ce ne fut toutefois que lorsque Luchessini eut dit confidentiellement que Catherine avait offert à son maître la Grande Pologne, s'il voulait de-

(*) Schôll, Histoire des traités.

meurer neutre durant la guerre avec la Turquie, que les délibérations se poursuivirent avec énergie, et que les défenseurs de l'alliance prussienne prirent tout à fait le dessus.

Par ce traité d'alliance, conclu le 29 mars 1791, les deux parties contractantes se garantissaient l'intégrité de leur territoire (la Prusse ayant pris possession de Dantzig et de Thorn , en échange des avantages offerts) , et se promettaient un appui réciproque en termes exprès, par les négociations oti par les armes , dans le cas où une puissance quelconque, dans un temps quelconque , et d'une manière quelconque, voudrait se mêler des affaires de lune d'elles (*),

COHSTITUTIOIT DU 3 Mit,

1791. La conclusion de cette alliance sembla annoncer la venue d'une nouvelle ère de çloire et de bonheur ; tous les bons citoyens se mirent avec zèle à l'œuvre de la résurrection, et l'union de la nation, vraiment admirable en ce moment, concourut à faciliter l'accomplissement d'un but aussi sacré. Les articles de la nouvelle constitution projetée furent longuement et scrupuleusement discutés, et, après que l'ensemble en eut été lu, le soir du 2 mai 1791, au palais de Radziwill, aux cris d'approbation d'un grand nombre de députés et de citoyens , la constitution fut soumise, le lendemain 3 mai, à l'assentiment de la diète, le roi étant présent. Des acclamations accueillirent l'entrée de Poniatowski ; mais quand on en arriva à la grave question politique de la réforme, un traître vendu à la Russie, le nonce de Kalisz Suchorzewski , se déchaîna avec fureur contre ce changement salutaire, menaçant, dans le cas où l'on rejetterait son'avis, de massacrer aux yeux de l'assemblée son propre lils, âgé de six ans, que le forcené avait amené avec lui et dont les gémissements étaient bien faits pour attendrir.

(*) Zajonczek , Histoire de la révolution de Pologne de 1794.

Néanmoins, on passa outre, et le projet, lu à la demande du roi, reçut la sanction des mandataires du pays, 'dont le nombre était double de celui de Tannée 1790. L'opposition ne compta en tout qu'une douzaine de voix. Le souverain et la diète prêtèrent donc serment à la charte nouvelle, et Ton se rendit ensuite à la cathédrale, afin de remercier la Providence de l'heureux résultat obtenu, qui promettait au royaume le retour d'une prospérité si ardemment désirée.

De toutes les constitutions établies depuis un demi-siècle, celle-ci est la

S lus ancienne, à l'exception toutefois e celle de l'Amérique du Nord (*).

Chacune de ses clauses est un bienfait réel et un progrès incontestable : la tolérance religieuse, l'affranchissement des villes, le règlement des charges qui pesaient sur la classe des laboureurs, une meilleure organisation de la diète , l'accroissement de l'autorité du sénat, la réforme électorale, l'abolition si nécessaire des confédérations et du liberum veto, la fondation d'une royauté héréditaire, après la mort de Poniatowski, dans la personne de Frédéric-Auguste, électeur de Saxe et fils du précédent roi de Pologne, etc., etc., que de germes d'améliorations qui auraient porté leurs fruits dans l'avenir, si une haine implacable ne fût pas venue bientôt tout entraver, tout détruire !

Votée le 3 mai par acclamations, cette constitution fut soumise de nouveau le 5 aux suffrages de la diète ; et, netif mois après, chaque diétine ou collège électoral l'accepta séparément et jura de la défendre. En agissant ainsi, on voulut couper court a toute récrimination de la part de l'opposition , et éviter tout reproche de surprise ou de précipitation. Aussi l' Europe entière, frappée de la sagesse contenue dans chacun des articles de la charte nouvelle et de l'impartialité qui avait présidé aux débats, donna-t-elle sa pleine approbation à l'œuvre de la diète (**).

(') Voyez Introduction, p. 34.

(**) Pilt et Burke, le s antagonistes les plus

Ce fut à Pilnitz que la Prusse et l'Autriche reconnurent formellement peur leur part l'existence de la constitution du 3 mai , ainsi que l'indépendance et l'indivisibilité de la Pologne.

Catherine elle-même, forcée par les circonstances, fit déclarer au contres de Yassy qu'elle n'appuierait en rien lesadversaires du nouvel ordre de choses, pour le maintien duquel le roi Poniatowski jura de répandre tout son sang. Brillantes promesses, dont les événements ne devaient pas tarder à montrer l'hypocrisie ou le néant !

COMPLOT DE TARGOWIÇA.

1792. Déjà le pavs commençait à respirer et a recueillir d'heureux résultats des mesures adoptées, quand la paix conclue à Yassy, en janvier 1 792, entre la Russie et la Porte, vint permettre à la tzarine de reprendre en toute liberté, vis-à-vis de la'Pologne, son ancienne attitude de malveillance sourde et de corruption. Catherine II connaissait bien le côté faible du caractère polonais, l'ambition et la vanité, et l'exploita cette fois avec encore plus d'adresse que par le passé, afin d'amener ses plans vers leur réalisation complète.

Comme tou jours, le motd'ordre partit de Saint-Pétersbourg, et ceux qui se chargèrent d'aller l'y recevoir furent Branicki , allié à la famille Potemkin et qui avait servi précédemment l'intrigue de la tzarine avec Poniatowski, Séverin Rzewuski, gagné, après une captivité de cinq années en Sibérie, à la cause de ses persécuteurs, et Félix Potocki, se nattant, dans son fol espoir, de parvenir un jour à la couronne. A leur retour de Russie, ces agents de discorde s'engagèrent, à Targowiça en Ukraine, par un acte de confédération, à renverser la constitu-

dérlarés de tout mouvement révolutionnaire, approuvèrent hautement les réformes opérées en Pologne. Burke dit même à ce sujet :

C'est une transition de l'anarchie à l'ordre et non de t ordre à Vanarchie. ( Burke , Œuvres.)

L'UNIVERS

tion du 3 mai; mais, malgré les secours promis, cet acte ne fût d'abord revêtu que de neuf signatures, tant l'infamie du but auquel il tendait effrayait même les traîtres et les ambitieux.

Bientôt Catherine appuya le manifeste de la confédération par une déclaration de guerre, dans laquelle elle disait que les Polonais avaient calomnié ses desseins ; que la protection accordée par elle aux anciennes institutions de la république garantissait les vieilles libertés, menacées de destruction par les novateurs du 3 mai ; que, malgré tous ses griefs, sa magnanimité et sa prudence la décidaient à protéger les droits et les privilèges de la nation : en conséquence, ses soldats s'avançaient à titre d'amis; qu'elle espérait que tout Polonais joindrait ses efforts aux siens, pour renverser une œuvre de destruction ravissant à la république ses libertés, sa sécurité et son indépendance ; qu'enûn, si la charité chrétienne lui commandait d'oublier l'offense qui lui avait été faite personnellement par cette même réforme, l'amour du prochain lui ordonnait impérieusement de protéger ceux d'entre les Polonais qui lui avaient conlié le soin de leurs destinées (*).

MAWIrESTK DK LA DIF.TH.

1792. A ce monument écrit de l'hypocrisie la plus raffinée et la plus révoltante, la diète publia en réponse, le 29 mai, un manifeste aux Polonais où l'on remarque les passages suivants :

« La Russie nous annonce une diète illégale et nouvelle que ses troupes doivent appuyer; elle appelle les pennies à la rébellion contre l'autorité légitime; elle les appelle à la guerre civile; elle sème des mensonges audacieux pour grossir des griefs sans fondement; se faisant un jeu de l'honneur et de la bonne foi , elle menace tout homme libre de la mort et de la

(*) Zajonczck, Histoire de la révolution de Pologne de 1794; Oginski, Histoire do la constitution.

persécution , et déjà elle procède à l'exécution de ses menaces.

« Vous savez ce que vous coûte déjà la protection de Catherine : vos sénateurs, vos ministres enlevés et conduits en Sibérie, votre noblesse indignement traitée, vos concitoyens traînes sur le sol étranger, la Pologne morcelée ! Et maintenant encore nos ennemis soufflent le feu de nouvelles dissensions, afin d'arriver à un second partage et à l'anéantissement du nom polonais, dernier terme de leurs barbares complots. Comme tous les nobles défenseurs d'une cause sainte , votre roi brûle du désir de verser son sang pour la patrie, et ne craint pas d'exposer son front blanchi par les années aux dangers de la guerre. Suivez ses drapeaux, ils sont ceux de l'honneur ! »

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