DEUXIÈME PARTAGE
1 793. —Par ce second morcellement, la Prusse s'empara d'environ mille milles avec onze cent mille habitants, et la Russie de plus de quatre mille milles avec trois millions d'habitants.
Le restant du pays, quatte mille quatre cents milles avec trois millions quatre cent mille habitants , fut encore appelé la république de Pologne; mais, en lui garantissant, comme précédemment, son existence et son indépendance , Catherine sembla lui annoncer un troisième partage.
« Ce traité, dit M. de Raumer, qui plaçait la Pologne sous un joug avilissant et l'excluait du rang des Etats indépendants, fut conclu dans un iour que la justice divine marqua d'un doigt sanglant sur lejivredes crimes des grands de la terre, jour qui plus tard aura son châtiment, le 14 octobre 1793.»
IICSURRECTIOW NATIONALE.
1794. La Pologne ainsi morcelée une seconde fois, il s'agissait de contenir les parties du pays non encore ravies, et la Russie et la Prusse convinrent des mesures à employer à cet effet.
En conséquence, lgelstrom, ministre de Catherine, fut nommé commandant général des troupes moskovites réparties en Pologne, lesquelles se composaient de vingt bataillons d'infanterie
(*) Dans les explications rédigées par la diète, il est, an contraire, dit expressément : « Nous sommes entourés par des soldats « russes et menacés par ceux de la Prusse , « dépourvus de tout secours extérieur, sans « troupes ni argent, et sans moyens quel- « concilies de faire face aux maux qui nous « accablent. On jette en prison nos familles; « on nous enferme jour et nuit , jusqu'à ce « que nous et notre vieux roi a\ons épuisé « nos forces. Dans une position aussi cruel- « le, nous prenons Dieu à témoin de la pu- « reté de nos intentions el nous formons le
* vœu que nos descendants, plus heureux
* que nous , puissent trouver les moyens dont
* nous manquons pour sauver la patrie. »
et de treize régiments de cavalerie, avec cinquante canons. On entoura Warsovie de trois lignes de surveillance armées; Aine grande partie de l'ancienne armée nationale se vit incorporée dans les rangs russes, et on décida que le restant de trente mille, hommes serait réduit à dix-huit mille.
Tant d'outrages nouveaux joints au souvenir amer du passé excitaient de plus en plus la fermentation dans les esprits, et tout faisait présager une explosion pour le 15 mars 1794, jour indiqué pour le désarmement complet des Polonais, déjà effectué en partie. Ce fut le commandant d'une brigade de cavalerie, Madalinski, qui donna le premier le signal de l'insurrection , le 12 mars, à Ostrolenka, devançant même l'époque fixée. On lui avait transmis Tordre de désarmer son corps, ordre accompagné de promesses flatteuses; mais Madalinski, rejetant tout avec mépris, se mit à la tête de ses sept cents cavaliers, et, longeant la nouvelle frontière prussienne, culbuta plusieurs petits corps ennemis h Szrensk, à Wyszogrod, à Inowlodz, et arriva bientôt aux portes de Krakovie.
L'impulsion était donnée, il ne s'aissait plus que de la suivre; mais , dans es circonstances aussi solennelles, il fallait à l'insurrection armée un chef qui, du premier abord, réunit à lui tous les suffrages. Heureusement que depuis longtemps l'attention du pays s'était portée sur l'un de ses plus nobles enfants, sur Kosciuszko. Retiré à Dresde, il fut appelé d'une commune voix au commandement suprême, et, partant aussitôt, dès le 23 mars il était à Krakovie. Le lendemain , 24 , la confédération le nommait généralissime de l'insurrection nationale.
Un tel nom portait avec lui la garantie du succès; aussi chaque jour voyait s'accroître les forces insurgées, mais en même temps le moment du danger approchait. Les généraux russes Denisoff , Rathmanoff et Tormansoff s'avançaient avec des troupes nombreuses sur Krakovie , et ils tentaient en chemin de séduire, par des offres
L'UNIVERS
brillantes, les chefs des corps polonais disséminés. Leur but en agissant ainsi était, tout en neutralisant des forces qu'ils redoutaient, de donner à cette guerre, aux yeux de l'Europe, le caractère d'unesimple émeute (*). Leurs calculs odieux furent déjoués. Déjà Madalinski et le brigadier Manget s'étaient réunis à Kosciuszko, qui ne tarda pas à se porter à la rencontre de Tormansoff. Le premier combat eut lieu à Raclawicé, le 4 avril, et tourna à la confusion des Russes, qui perdirent six cents hommes tués et douze canons. Zajonczek, Manget et Madalinski firent des prodiges de valeur dans cette journée dont l'effet moral fut immense, car ce premier triomphe sanctionna en quelque sorte la légitimité de l'insurrection et assura son développement. Le général Denisoff, réuni à Tormansoff, ne songea plus pour le moment à combattre le vainqueur de Raclawicé, mais bien à conserver Warsovie jusqu'à l'arrivée des renforts russes et prussiens.
Malgré des précautions inouïes, la nouvelle du succès obtenu parvint dans la capitale le 12 avril, et y fut suivie aussitôt de symptômes d'agitation.
Alors Igelstrom, redoublant de violence, lorça Stanislas-Auguste de se déclarer contre les insurges et somma le conseil permanent de lui livrer vingtsix personnes suspectes; il eut, en outre, la pensée de désarmer la garnison, de s'emparer de toutes les munitions de euerre, d'enlever le roi, et même, si l'on en doit croire divers documents , d'incendier plusieurs quartiers de la ville, afin de diviser l'attention des habitants et rendre ainsi leur énergie impuissante (**).
Warsovie ne pouvait ployer plus longtemps sous le joug des oppresseurs étrangers, et le 17 avril, à la pointe du jour, le régiment des dragons de Mir commença le mouvement insurrectionnel par l'attaque d'une pa-
(*) M. Théodore Morawski , Insurrection de Kosciuszko.
(**) Zajonczek, Histoire de la révolution de Pologue de 1794.
trouille russe. Trois heures après, la ville entière était soulevée. Le peuple, conduit par le cordonnier Kilinski et le bouclier Siérakowski, attaquait avee fureur le palais d'Igelstrom; et le vaillant régiment Dzialynski, commandé par le colonel Ilaumann, luttait, près de l'église de Sainte-Croix, contre les brigades russes réunies de Milaszewitch et de Gagaryn. La lutte la plus acharnée dura dans les rues pendant trente-six heures et puisa dans les ténèbres même un nouveau degré de furie.
« Cette nuit, dit Seume, dans ses Lettres , laissera longtemps , toujours peut-être, une trace dans mon âme.. Elle était grande et terrible. Le bruit tour à tour proche et lointain des coups de fusil, qui sillonnaient d'un écho pénétrant les rues, le cliquetis aigu de l'arme blanche , la sourde et monotone voix des tambours, le son lugubre des cloches le sifflement des balles, les hurlements des animaux, les cris des insurgés, les gémissements des blessés et le raie des mourants, tout formait un spectacle à fendre le cœur.
« Les troupes d'Igelstrom luttaient avec une ténacité et un désespoir égalés seulement par le danger qui les entourait. Habituées aux combats et étrangères à la fuite, elles s'opposaient pas a pas aux Polonais qui les attaquaient et qui étaient décidés à vaincre ou à mourir. Ne pouvant toutefois leur tenir tête plus longtemps dans les rues , les Russes envahissent les maisons, et, dans leur rage, mettent à mort toutes les personnes qui s'y trouvent.
Bientôt battus sur tous les points et vivement refoulés, ils se dirigent vers le palais d'Igelstrom et là se barricadent comme dans un fort. C'était le vendredi saint. En ce jour, les Polonais visitent d'habitude pieusement dans les églises le sépulcre du Seigneur, et un morne silence règne dans la ville entière. Mais cette fois c'est la \oix du pavs qui appelle les habitants au dehors, et de même que la foi catholique remplissait jusque-là tous les instants d'une journée aussi solennelle,
plu» sacré peut-être est encore pour forme russe, cet exemple réagit d'une
eux le devoir de défendre contre l'en- manière fâcheuse sur le peuple de War-
nemi les femmes , les enfants , le foyer sovie. Il fallut , à sa demande , ordonner
domestique et la patrie. En ce jour, le supplice de plusieurs personnes ac-
leur religion est la liberté (*)! » cusçes de trahison; parmi elles péri-
II fallut enfin que les Russes son- rent l'hetman Ozarowski, sentuagégeassent à la retraite, mais ce ne fut naire, le vice-hetmanZabiello, I évêque qu'avec peine qu'ils parvinrent à quit- de Livonie Joseph Kossakowski et Péter la ville et à gagner la frontière véque prince Massalski. Mais Kosprussienne. Les généraux Apraxin, ciuszko fut loin d'approuver de telles Zouhoff et Pistor accompagnaient mesures de vengeance populaire, et Igelstrom. Gagaryn avait été tué et lorsqu'il rentra à ^Varsovie, après la Milaszewitch pris. Dans cette lutte bataille de Szczekociny, il fit punir de terrible, les Russes perdirent deux mort cinq des principaux moteurs de mille deux cents hommes tués, quatre cette exécution, en disant qu'une pa~ mille cinq cents prisonniers et qua- reille journée de sang faisait plus de rante-deux pièces de canon. Ce triom- tort à la cause de la patrie que deux plie fut obtenu par douze cents soldats batailles perdues. polonais et à peu près autant de gens L'orage grondait au loin et ne dedu peuple (**). vait pas tarder à fondre de nouveau
Warsovie, délivrée de ses oppres- sur le pays, qui déjà rêvait le retour seurs, nomma immédiatement prési- de son indépendance. Surprises un dent de la ville et commandant deux moment par la rapidité de I instirreccitovens connus par leur patriotisme, tion, la Russie et la Prusse commen- Ignâce Zakrzewski et Mokronowski ; caient à se remettre et se disposaient puis, le 19 avril , elle accéda à la con- àagiràleurtouravecvïcueur. Frédéricfédération de Krakovie, à laquelle ar- Guillaume résolut de diriger lui-même rivèrent bientôt en foule de pareilles les opérations de la guerre, et le corps adhésions de la Lithuanie. Le roi prussien, commande par le général Stanislas-Auguste changea lui-même de Fa w rat, ayant joint lecorps russe de langage; il assura qu'il ne désirait que Denisoff, une bataille eut heu à Szczele bien de la patrie et jura de vivre ou kociny. Les forces respectives étaient de mourir avec le peuple. La nouvelle à peu* près égales; mais l'armée de de la prise de Wilna, où le général Ja- Kosciuszko fraîchement recrutée et sinski désarma les Russes et fit pri- composée en grande partie de gens arsonnier leur général Arsenieff, con- mes de faux, offrait par là une disprotribua encore à exciter l'allégresse portion fâcheuse. Aussi, après une publique. Malheureusement ce dernier mêlée sanglante, où les généraux Wodtriomphe national fut accompagne de zicki et Grodzicki périrent aux côtés quelques excès; les habitants de Wilna du généralissime, Kosciuszko fut obligé ayant fait justice d'un traître , l'hetman de céder et de se retirer sur Warsovie. Kossakowski, que l'on pendit en uni- D'autres échecs suivirent celui-ci.
Le général Zajonczek , défait au com-
(*) M. Charles Falkenstein , Kosciuszko £ at de Chelm par les généraux ennemis
dans sa vie politique et intime. Derfelden et Zagrayski, dut battre en
m. . ,r i • • retraite; et bientôt Krakovie se vit
") -Maigre I emportement duoebainesi é > Prussiens, sans coup férir,
légitime , peu de cruautés Jurent commis** „,. . . . ^ . ; , ' '
£ns cette lutte du droit contre iopyres- ^1™?*}^* événement si ut , et le désintéressement fut tellement souleou par l'enthousiasme, que l'argent trouvé dans le palais d'Igelstrom, livré aux
flammes, fut rapporté aux autorités po- jusque-là, commença à se mouvoir,
lonaises. » (M. de Raumer, Chute de la Po- afin de profiter des éventualités de la
logne.) lutte. Quinze mille Autrichiens se pré-
arriva le 15 juin.
Déjà on pouvait présumer un troisième partage; et l'Autriche, inactive
156 L'un:
sentèrent sur la frontière comme corps d'observation, mais ils ne prirent toutefois aucune part directe aux hostilités.
Enhardis par leurs succès précédents, les ennemis s'approchaient de plus en plus de la capitale. Le roi de Prusse campa le 9 juillet à Nadarzyn, à quatre milles seulement de Warsovie, dont le siège commença le 14. Les forces aux ordres de Kosciuszko se montaient à dix-sept mille fantassins et cinq mille cavaliers, mais il n'y avait dans ce nombre que neuf mille hommes de troupes régulières, avec environ deux cents pièces d'artillerie. De plus, le général Cichowski observait avec trois mille hommes les Prussiens, le long de la Karew, et le général Sierakowski les Russes, sur le Boug, avec quatre mille hommes.
L'ennemi comptait, selon Treskovv, cinquante bataillons d'infanterie et quatre-vingt-cinq escadrons de cavalerie, tous composés de vieux soldats, et trois régiments de Kosaks. Le roi de Prusse avait son quartier général au village de Wlochy, et le général russe Fersen à Sluzewieç.
Quatre camps retranchés qui communiquaient défendaient les approches de la ville; celui de Mokotow était commandé par Kosciuszko, ceux de Wola par Zajonczek et Dombrowski , et celui deMariemont par Mokronowski. Néanmoins, maigre l'habileté des mesures prises, Warsovie, attaquée par des forces aussi supérieures, devait succomber promptement, si le manque d'accord entre les Russes et les Prussiens, ainsi que. les hésitations de Frédéric-Guillaume, qui désirait s'emparer de Warsovie par capitulation et garder saine pour lui cette belle capitale, ne fussent venus, en bornant pendant longtemps les opérations à de simples escarmouches sans importance réelle, retarder le moment de la crise et donner le temps au génie de la liberté de tenter encore un effort en faveur de la malheureuse nation que l'on s'apprêtait à décimer;
Pressé par son allié, le roi de Prusse avait enfin fixé pour le 1 er septembre
le jour de l'assaut. Mais, le '25 août, les habitants de la Grande-Pologne proclamèrent à leur tour l'acte de confédération à Kosciany, et opérèrent par là une puissante diversion. Bientôt Niémojowski parut à Gnèzne à la téte de treize cents cavaliers, et le castellan Mniewski, avec trente nobles seulement, désarma la garnison prussienne de Wroclawek, et porta rapidement son corps à neuf cents faucheurs et quatre cents cavaliers (*). •
Cette nouvelle insurrection du côté de la Prusse et les mouvements des confédérés lithuaniens forcèrent Frédéric de lever le siège de "Warsovie le 6 septembre. Il retourna à Berlin, et Fersen se retira le long de la Wistule, afin de joindre les armées russes en Lithuanie. Poninski suivit la retraite de ce dernier chef avec un corps d'observation de quatre mille hommes.
Deux autres mille hommes furent envoyés par Kosciuszko pour soutenir le mouvement de la Grande-Pologne, et ils avaient à leur téte Dombrowski , qui, de concert avec Madalinski, prit le 30 septembre Bromberg, où périt le cruel Seliuli , commandant des troupes prussiennes. Mais la nouvelle du dan ger que courait Warsovie, menacée dt nouveau par les Russes, rappela chacun au secours de la capitale.
Cette fois, c'était le farouche Souvaroff, qui, après avoir battu en Lithuanie le général Siérakowski , s'avan-
(*) Dans ses manifestes, t'rédérie-Guillaume traita cette insurrection de guerre civile et les confédérés de rebelles ; mais les habitants de celte province , ravie à la Pologne lors du premier partage , élaient-ils donc Prussiens ? « La Prusse méridionale (Grande - Pologne) réduite subitement à l'état de petite province , abandonnée au caprice de fonctionnaires sans mérite et poursuivis du mépris public, placée sans transition au milieu d'un peuple qui avait d'autres mœurs, d'autres coutumes , d'autres lois , obligée de renoncer à son idiome national , assujettie au service militaire pour des intérêts étrangers, devait nécessairement délester les Prussiens et un roi dont le parjure avait produit tant de malheurs.» (M. de Raumer, Chute de la Pologne.)
çait à marches forcées. Kosciuszko se porta à sa rencontre; malheureuse» ment on ne comptait, de ce coté, sous les drapeaux polonais que sept mille hommes et vingt-deux pièces d'artillerie. Un mouvement de Fersen, le passage de la Wistule, afin d'opérer une jonction avec le corps de Souvaroff, qui était aux environs de Brzesc- Litewski, vint encore diviser les forces dont Kosciuszko pouvait disposer.
Laissant donc trois mille hommes et dix canons à Poninski avec mission d'observer Souvaroff, il vola lui-même au-devant de Fersen , qui commandait à dix-sept mille hommes et quatrevingt-dix pièces d'artillerie. Kosciuszko reconnut le péril de sa position et expédia à Poninski Tordre de venir le rejoindre, mais il était trop tard.
Le 10 octobre, à Maciéiowicé, Fersen commença l'attaque au jour naissant. Les Polonais occupaient une hauteur et de là dominaient le camp russe. Siérakowski commandait le centre, Kaminski l'aile droite et Kniaziéwiez l'aile gauche; quant à Kosciuszko, il était partout, répandant parmi les siens le désir de vaincre et le mépris de la mort. Deux fois les Russes s'élancèrent à la prise de la redoute, au cri terrible des hourras, et, deux fois repoussés, ils laissèrent dans leuj retraite des monceaux de cadavres sur leurs pas. Il fallut que Fersen les ramenât lui-même à l'attaque en colonnes serrées. Le combat s'engage alors à la baïonnette; on lutte corps à corps , chaque pouce de terrain est pris et repris; mais, malgré les masses qui les écrasent, les Polonais ne desespèrent pas de la victoire tant que le regard de Kosciuszko planera au-dessus d'eux. Un coup de lance fait jaillir son sang; déjà un cri de détresse s'élève des rangs des siens, lorsque le m chef des braves s'élance avec impétuosité vers la cavalerie qui fléchissait et rallie les escadrons déroutés. La fureur des combattants redouble de chaque Côté; les Russes massacrent tout ce qui est soldat et parviennent enfin à remporter. Mais ce triomphe sanglant ne fut obtenu toutefois qu'à
Ta prise du généralissime, dont le cheval se cabra et le jeta à terre : aiteint d'un coup de sabre à la tête et entouré de Kosaks , Kosciuszko , privé de connaissance, tomba entre les mains de l'ennemi
thmh k KoscrosZKO.
Par l'influence qu'il exerça sur les destinées de la Pologne, dont il' résuma, pour ainsi dire, dans sa personne la gloire et les malheurs, Kosciuszko a droit de notre part à une mention particulière.
Issu d une ancienne famille de Lithuanie, mais peu fortunée, Kosciuszko naquit à Mereczowszczyzna , le 16 février 1746, dans le palatjnat de Nowogrodek , où l'on conserve avec respect la demeure qui lui donna le jour. Après des études commencées à Warsovie , au corps noble des cadets , et terminées à Paris, il entra au service comme officier du génie; mais bientôt des peines de cœur le forcèrent de quitter une seconde fois sa patrie et de retourner en France, vers l'époque où éclatait la guerre de l'indépendance.
Plein d'enthousiasme,K osciuszko s'embarqua pour Philadelphie, et, à peine arrivé, il prit part à la lutte en qualité de volontaire : il se fit remarquer notamment aux batailles de Saratoga et de Jellowspring. Washington le nomma brigadier, puis gouverneur de la forteresse de Westpoint, sur la rivière Hudson.
En 1783, la paix entre les États- Unis et la Grande-Bretagne étant conclue, Kosciuszko revit la Pologne, qui n'avait pas cessé un seul instant d'occuper sa pensée. Il y mena d'abord une vie assez retirée, jusqu'au moment où la conclusion d'une alliance avec la Prusse fit croire au pays qu'il allait enfin recouvrer son ancienne indépendance. Kosciuszko fut nommé alors général de brigade, et, quand les traîtres de Targowiça eurent facilité de / nouveau aux' Russes l'envahissement du royaume, il se couvrit de gloire à Ziélencé et à Dubienka. La pusillanimité de Stanislas-Auguste vint arrêter
L'UNIVERS
un élan national qui promettait le plus brillant avenir, et tout ce qui avait marqué dans la lutte dut s'exiler afin d'échapper à la vengeance moskovite.
Koseluszko quitta donc la Pologne au mois d'août 1792, et plus de cinq cents officiers, l'élite de l'armée, suivirent son exemple.
Le respect et l'estime publique entourèrent partout à l'étranger le héros polonais; et, lorsqu'il parut sur le sol hospitalier de la France, V Assemblée nationale lui accorda, dans sa séance du 26 août 1792, la qualité de citoyen français.
Leipzig et Dresde furent choisis tour à tour par lui comme lieu de résidence, puis il parcourut en 1793 l'Allemagne ainsi que l'Italie. Le premier appel de la patrie le trouva fidèle à ses convictions en mars 1794.
Tombé au pouvoir des Russes à la suite du désastre de Maciéiowicé , Kosciuszko languit captif pendant deux années dans les cachots de Saint-Pétersbourg, et ne dut sa liberté qu'à l'avènement de Paul Y r . Le nouveau souverain vint lui annoncer lui-même sa délivrance et le renvoi de dix-neuf mille prisonniers en Pologne. Il offrit, en outre, au héros une forte pension et une des premières dignités militaires de l'empire; mais Kosciuszko , quoique ému jusqu'au fond de l'âme de tant d'égards, refusa tout.
Après environ dix-huit mois de séjour aux État-Unis, Kosciuszko visita encore une fois la France, guidé par f espérance de voir le Directoire contribuer à la restauration de la malheureuse Pologne. Mais si les chefs du gouvernement d'alors demeurèrent sourds à toutes ses tentatives patriotiques, la nation se plut, en revanche, à le combler de prévenances et d'hommages.
Les hommes les plus éminents par leur savoir et leurs vertus recherchèrent son amitié; le conseil des Cinq-Cents salua publiquement, dans une de ses séances, le défenseur de l'indépendance sarmate; et enfin, dans un banquet auquel assistaient cinq cents personnes, Bonnevilie , le président de l'assemblée , Récria , en lui portant un toast : La
liberté est sauvée, — Kosciuszko est en Europe!
Napoléon vint, et Kosciuszko renouvela avec tout aussi peu de succès ses efforts précédents. Afbrs, dégoût t des hommes et des choses, il se retira près de Fontainebleau, chez un de ses amis, M. Zeltner, ancien ministre plénipotentiaire de Suisse, et là, au sein d'une solitude profonde, passa plusieurs années de sa vie. 1814 l'arracha de sa retraite, et le revit, toujours aussi ardent et aussi chaleureux, plaider auprès de l'empereur Alexandre la cause de la nationalité polonaise.
Alexandre , qui sur le trône savait conserver des sentiments humains et qui voulait tirer la Pologne de sa tombe , le reçut avec une bienveillance toute
f)articulière; mais quand Kosciuszko ui eut indiqué, comme les véritables limites du pays, la Dzwina et le Borysthène, les courtisans, qui avaient vu froncer le sourcil du maître, traitèrent le patriote polonais de vieillard tombé en enfance.
Plus que jamais désespéré, le grand citoyen quitta la France et se rendit en Suisse, a Soleure, chez le frère de celui qui lui avait offert en France
{tendant longtemps une si généreuse lospitaiité; c'est là qu'une maladie subite vint terminer ses peines et ses souffrances. # Cet événement .arriva le lâ octobre 1817.
Les dépouilles mortelles de Kosciuszko, transportées à Krakovie, y reposent à côte des tombes royales.
Kosciuszko était d'une taille audessus de la moyenne, d'une constitution sèche, et pale de visage. Possédant une profonde intelligence et des connaissances étendues, rien n'égalait la modestie et la douceur de son caractère; mais si, dans le commerce ordinaire de la vie, on rencontrait en lui un homme d'une simplicité aimable, quand venait l'heure du péril , on reconnaissait à son coup d'oeil rapide et sûr, à la sagesse de ses combinaisons et a son courage impassible, le chef fait pour commander aux masses. Ces qualités, il les puisait dans l'amour de la liberté, qui était chez lui une véri-
uigmz
table passion. Enfin, pour tout dire, Franklin lui donna quelques-unesde ses précieuses leçons, Washington devint son modèle, èt la Fayette fut son ami.
Le nom de Kosciuszko est immortel , car il appartient à l'humanité entière,
MASSACRES DK PRAGA.
1794. La nouvelle de la captivité du
f généralissime plongea Warsovie dans a stupeur, et bientôt on apprit que les divers corps ennemis, après avoir opéré leur jonction, s'avançaient au nombre de quarante mille hommes sur Ja capitale. Souvarolf la cerna du côté du Boug, le général prussien Fa w rat du côté (je la Narew, et Szweryn du côté de la Bzoura ; ce qui obligea de disséminer les forces polonaises sur plusieurs points.
Ces forces, commandées par Zajonczek, en remplacement provisoire de Thomas Wawrzecki, nommé généralissime, se montaient à trente-trois mille hommes, mais elles étaient composées en partie de faucheurs et de cavalerie, deux corps de peu d'utilité pour la guerre de siège.
Le 2 novembre au soir, Souvaroff fit un premier mouvement vers Praga, que l'on avait fortifié à la hâte, et où Zajonczek se trouvait avec huit mille hommes. Ce ne fut néanmoins que le 4 , à l'aube du jour, que l'attaque régulière commença. La troupe polonaise, sentant de quelle importance était ce boulevard de la cité, opposa la plus vigoureuse résistance; mais plusieurs retranchements ayant été pris successivement par l'ennemi, Zajonczek, blessé lui-même, ordonna la retraite à Warsovie, et fit incendier en se retirant le pont sur la Wistule. A peine quelques bataillons polonais avaient pu traverser le fieuve, et le reste des troupes, réuni aux habitants, combattit avec désespoir. Là succombèrent les braves généraux Jasinski, Grabowski et Rorsak.
« L'aurore suivante éclaira le spectacle d'un horrible martyre. Les mal-
heureux habitants de Praga, courant tout éperdus dans les rues et implorant miséricorde, étaient massacres sans pitié par les baïonnettes russes. Souvaroff, loin d'arrêter le carnage, criait aux siens : Pohulaytie rabiàta (amusez-vous, mes enfants)! et se faisait tranquillement préparer un bain froid.
Des montagnes de cadavres s'amoncelèrent; et quand la grosse artillerie fut dirigée vers le pont, afin de menacer de là Warsovie, les os des victimes égorgées craquèrent de toutes parts sur son passage.
« Les femmes, pour échapper à l'ennemi, se jetaient dans la Wistule, en élevant au-dessus de leurs têtes leurs pauvres enfants; mais bientôt la lance des Kosaks vint rougir de leur sang les eaux du fleuve et les engloutir au fond des vagues. Un grand nombre de vieillards et de faibles créatures s'était réfugié dans l'église des Bernardins, comme dans un asile sacré, et les prêtres se mirent sur le seuil du temple, la croix sainte à la main et en entonnant le chant de la miséricorde; mais à peine leur chef avait-il pu crier aux Russes qui s'apprêtaient à violer le sanctuaire: Arrêtez, chrétiens , devant le signe du Sauveur! que déjà le fer des barbares l'avait renversé mort...
Les autels furent inondés de sang innocent... les femmes et les jeunes filles durent souffrir, avant de mourir, l'infamie... enfin le massacre ne cessa que lorsque tous les habitants de Praga eurent péri. — Vingt mille personnes tombèrent victimes du terrible Souvaroff (*)! »
Warsovie capitula, et l'ennemi y fit son entrée le 9 novembre. Les débris de l'armée polonaise, conduits par Wawrzecki dans le palatinat de Sandomir, furent désarmés le 18; et les citoyens qui s'étaient distingués par leur patriotisme ne tardèrent pas à aller peupler la Sibérie , ainsi que les prisons de la Prusse et de l'Autriche.
(*) M. Slowaczynski, Praga, esquisse historique.
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