MŒURS ET COUTUMES
Rien de positif ne se révèle dans l'histoire avant le cinquième siècle sur les mœurs et les habitudes des Slaves.
Les écrivains du moyen âge sont les premiers à en parler, et ils nous les dépeignent comme vivant dans l'état de nature, se couvrant des peaux des bêtes sauvages qu'ils avaient tuées, et se faisant remarquer déjà par leur bon sens et leurs goûts hospitaliers. Ils subsistaient du produit de la chasse et de la pèche ou des productions du sol , qu'ils mettaient en commun.
Prorope, contemporain de l'empereur Justinien, trace, vers l'an 5G2, le tableau qui suit des mœurs primitives des Slaves : « Les Slaves et les Antoves (Enetœ, Veneda?, Veneta?) n'ont point de maître et vivent dans la démocratie. Ils mènent une vie nomade et adorent le dieu de la foudre, auquel ils sacrifient des bœufs et autres animaux; ils honorent également les fleuves et les nymphes. En allant au combat, ils ne sont armes que d'une pique et d'un bouclier; ils n'ont ni chemises, ni manteaux, mais ils portent des vêtements inférieurs. Ils parlent une langue barbare; leur structure est grande et forte, leur teint brun, leurs cheveux châtains. Ils ne sont ni méchants ni perfides, et, dans beaucoup de choses, ils rappellent les mœurs des Huns dans toute leur simplicité. »
Le caractère des anciens Slaves était doux et gai, et ce que les trois joueurs de chalumeau dirent d'eux et de leurs compatriotes à l'empereur de Byzanee se trouve confirmé par tous les témoignages historiques. « Inhabiles à mate nier des armes, disaient-ils, nous ne « savons que jouer du luth. Le fer est « inconnu dans notre pays; ignorants « de l'art de la guerre et passionnés « pour la musique, nous menons une « vie joyeuse et tranquille (*). »>
Selon le chroniqueur national DIugosz, qui vécut sousWIadislas .fagellon et Kasimir IV, les Lechites n ataient
(*) Karamziue , Histoire de Russie.
11 e Livraison. (Pologke.).
aucune relation avec les nations étrangères ni par terre ni par mer. Leurs vêtements consistaient dans un habillement très-simple, confectionné par chacun d'eux; leur nourriture se composait de viande, de poisson et de laitage. Pauvresetpeu désireux d'acquérir des richesses, ils se trouvaient à l'abri de la jalousie de leurs voisins. Ils donnaient en tribut à leurs souverains des pelisses faites avec la peau des animaux sauvages, dont les forets abondaient alors, du blé, du bétail et du poisson. Les ordres du chef étaient suivis comme une loi. Leurs habitations étaient couvertes de chaume. Paisibles et n'enviant point le bien d'autrui, ils n'avaient ni guerre ni traités avec leurs voisins. « C'était, ajoute Dlugosz, l'âge d'or de la nation. »
L'incorporation de la Chrobatie Blanche à la Pologne, opérée par Ziémowit, commença à aonner aux habitudes du pays une couleur plus européenne et qui" se ressentait déjà de rinîluencc du christianisme. La loi chrétienne, en renversant les idoles et le culte sanglant qu'on leur rendait, vint achever d'éclairer les esprits et d'adoucir l'apreté des mœurs polonaises. Boleslas le Grand doit être regardé comme Je véritable introducteur de ce culte et le propagateur des premières idées de justice et de civilisation au sein de la nation. 11 fut puissamment secondé dans cette tache par les bénédictins qu'il appela de l'étranger, et qui se mirent a la tête du mouvement régénérateur.
Pour prouver qu'ils étaient prêts à défendre la nouvelle religion qu'ils venaient d'embrasser, les Polonais tiraient à demi leur sabre pendant la messe, au moment où le prêtre lit l'évangile, et ne le remettaient dans le fourreau qu'après la lecture terminée.
Cet usage, qui prit naissance sous le * règne de Aliéczylas I" , se conserva jusqu'en 1795, et ne disparut qu'avec la chute complète de l'ancienne Pologne.
L'expédition de Kiiow , entreprise
L'UNIVERS
avec succès, en 1076, par BoleslasIIie Hardi, eut un funeste retentissement en Pologne. Cette ville, de tout temps une des plus voluptueuses de l'Europe, fut pour les phalanges polonaises ce que Capoue av ait jadis été pour les cohortes romaines. Le monarque s'abandonna le premier à tous les genres d'excès, et les troupes ne suivirent que trop fidèlement son exemple. Leur absence de la Pologne se prolongea pendant près de huit années; et la plupart des femmes, se croyant oubliées, contractèrent d'autres unions. Quand cette irouvelle parvint au camp, officiers et soldats, tous, transportés de rage, sollicitèrent du roi l'autorisation de retourner dans leurs foyers, afin d'y punir les coupables. Vainement Boleslas tenta de calmer la fureur de ses guerriers : ses ordres furent méprisés, ses châtiments bravés; chacun partit de son chef, et, en peu de temps, l'armée devint à rien. Bientôt le roi dut songer jx quitter lui-même les terres russiennes, trop tard, hélas!
pour sa gloire.
Une mêlée sanglante suivit le retour des guerriers en Pologne , où chacun d'eux eut à entreprendre le siège de sa propre demeure, que défendaient à main armée ceux qui les avaient déjà dépossédés des affections de leurs coinpagnes. D'effroyables massacres eurent lieu , auxquels succédèrent des pardons partiels. Mais le souverain se montra moins généreux que les époux.
Furieux d'avoir vu méconnaître sa volonté, Boleslas punit d'une mort infamante les principaux chefs, confisqua les biens des plus riches , et plongea les autres révoltés dans d'atfreux cachots, où ils périrent tous de misère.
Les femmes , unique cause de la rébellion, ne furent pas épargnées non plus. D'après l'ordre de Boleslas , on leur arracha leurs enfants de la mamelle , puis on les condamna à allaiter des chiens. Elles ne pouvaient paraître nulle part sans avoir un de ces animaux
f>endu à leur sein , Boleslas voulant eur prouver par là qu'il les méprisait autant qu'eux.
Ces mesures, odieuses ou sanguinai-
res, replongèrent pour quelque temps la Pologne dans cet état arriéré dont elle sortait à peine.
Une noble fierté et un parfait désintéressement ont de tout temps caractérisé la nation polonaise. Quand les armées de l'Allemagne , sous le commandement de l'empereur Henri V, inondèrent toute la partiede la Pologne située entre l'Elbe et l'Oder, Boleslas I II, malgré les avantages déjà remportés sur les agresseurs , transmit des propositions de paix à leur chef. L'empereur, croyant que la vue de ses immenses trésors serait capable d'imposer aux envoyés, les lit apporter devant eux, et s f écria : « Voila les armes qui « me donneront les moyens et la force « nécessaires pour vous combattre! »
Mais Skarbek, chef de l'ambassade polonaise, retirant un anneau précieux de son doict et le jetant sur ce monceau de richesses, se contenta de dire avec calme : « Que Cor aille se réunir « à l'or ! » Henri , aussi confus que stupéfait, ne trouva que ces paroles pour répondre : « Hab' dank , je te « remercie. »
Dlugosz fait la peinture suivante des mœurs à son époque : « La noblesse polonaise, avide de gloire, méprise les dangers et la mort. Elle est prodigue, même au-dessus de ses revenus.
Fidèle au souverain , elle aime à s'occuper de la culture des champs et des troupeaux. Humaine pour les étrangers, elle surpasse toutes les autres nations en hospitalité, prévenance et bienfaisance (*); mais elle est dure pour ses paysans.
(*) Ce penchant prononcé à la bienfaisance ne s'est pas du tout affaibli ( liez les Polonais d'aujourd'hui , et nous citerons un fait à l'appui. Il est d'autant plus précieux, qu'il concerne un de ces hommes dont on aime toujours à entendre parler, Kosciuszko.
On sait que lors de son séjour en Suisse, il habita pendant quelque temps Soleure; el là, comme partout ailleurs, la noblesse de son caractère lui valut de rapides et nombreuses amitiés. Il voulut un jour faire présent à un ecclésiastique des environs de quelques bouteilles d'un excelleut vin ; mais comme il désirait éviter les nuntrcîm«nU
« Le peuple des campagnes est porté
à l'usage immodéré des boissons et aux querelles ; mais il est zélé au travail le plus pénible, et patient à supporter la faim, le froid, ou toute autre incommodité. Crédule pour les récits fabuleux , il aime les contes. Il est hardi jusqu'à l*audace, et possède un esprit naturel. Ses habitations sont mal tenues, etc. »
Ce mélange de bonnes et de mauvaises qualités s'est assez fidèlement
f>erpétué jusqu'à nos jours, comme on e verra par la suite.
La haine pour le mensonge était aussi un des traits du caractère national , et des châtiments sévères atteignaient les calomniateurs. Quelquefois ils n'étaient que plaisants , comme dans le cas que nous allons citer et que rap-
Forte Dluposz. Jaloux et passionné à excès, Wladislas-Jagellon , l'époux de la belle Hédvige, outragea parfois la reine de ses soupçons et de ses reproches. Un courtisan nommé Gniéwosz avait tellement fasciné le prince par ses calomnies, qu'un jour, lasse d'imputations odieuses, Hédvige demanda à se justifier devant un tribunal public.
L'affaire fut, en effet, soumise aux juges de Wisliça. D'une part, était l'accusateur Gniéwosz; de l'autre, Iasko de Tenczyn, champion de la reine. Ce dernier ouvrit l'audience en se portant fort pour l'honneur d'ilédvige; et,
d'usage, il chargea de la commission le fils de sonbôle et ami, M. Zellner, auquel il confia pour cela le cheval qu'il montait d'habitude.
après lui, douze chevaliers parurent dans la salle, armés de pied en* cap, déclarant qu'ils soutiendraient également de leurs épées la vertu de la princesse. Quand ils eurent jeté leurs gants, les juges se tournèrent vers 1 accusateur et lui dirent de répondre; mais, interdit, confus,. Gniéwosz garda le silence ; sommé de s'expliquer enlin , il demanda non pas justice, mais pardon. Le tribunal le condamna à révoquer publiquement ses calomnies; et, pour avilir plus encore ce lâche imposteur, la sentence porta qu'à l'instant même il se coucherait sous un banc, et aboierait par trois fois comme un chien (sub scamno judiciafiter latrare ut canis). L'arrêt fut exécuté, et dès lors rien ne troubla plus l'harmonie entre Hédvigç et son epoux.
La fondation de l'université deKrakovie, en 1347, exerça une influence extraordinaire sur la civilisation. Mais le luxe qui s'introduisit dans le pays, en 1-46G, avec l'accroissement de la prospérité commerciale, contre- balança cet heureux effet et porta une atteinte
f;rave à la pureté de mœurs des Poonais. Sous Jean Albert et Alexandre, le faste de la table et des vêtements fut poussé à l'excès; mais ce symptôme de corruption se trouvait compensé et au delà par la diffusion des lumières.
Les mœurs s'adoucissaient donc de jour en jour, et la Pologne, tolérante pour tous les cultes, se. trouvait heureuse.
Les Polonais furent le seul peuple tolérant qu'il y eût au moyen âge; ils Àu relour de l'excursion , le messager se ouvrirent leur pays à tOUS les cultes :
rendit chez Kosciuszko.
— «Une nuire fois, lui dit-il, ne me donnez pas votre cheval, si vous ne voulez pas également me prèler votre bourse.
— « Pourquoi donc? demanda Kosciuszko.
— « Chaque fois, reprit le jeune homme, que sur la route un pauvre (ire son chapeau et demande l'aumône, l'animal s'arrête couri. Impossible de le faire avancer, jusqu'à ce que le malheureux ait reçu quelque chose. Or, moi qui n'avais pas un sou vail
le protestantisme y fit sans opposition les plus grandes conquêtes; les jésuites même y furent admis : ils tentèrent
f tendant quelque temps d'y détruire à a fois la tolérance, le patriotisme, les sciences et l'union ; mais on respec ait en eux le droit et la liberté de chaque citoyen et de sa souveraineté républicaine.
Hans von Schweinichen, écuyer du
lant , je n'ai trouvé d'autre moyen que celui ^ uc de Leignitz Henri , nous a con-
de faire le geste d'un homme qui donne servé dans son ouvrage un tr.iit qui
l'aumône; alors seulement votre cheval cou- vient à l'appui de la vieille probité po-
sentait à reprendre le pas. - t lonaise. Le duc de Leignitz étant pré-
L'UlSIVERS.
tendant au trône de Pologne, s'y rendit en 1576, accompagné de son fidèle écuver. Une fois parvenu àKrakovie, il fût invité par le palatin Zborowski à un festin, où, selon l'expression du narrateur, les libations polonaiseséclipsèrent complètement la magnifique ivrognerie allemande. Tous les convives brisèrent sur leur occiput , en l'honneur du futur roi , leurs grandes coupes de cristal, remplies de vin de Tokai. Le duc ivre , comme on le pense bien, après un tel repas, essaya néanmoins de ligurer dans un quadrille ; mais sa bourse qui contenait mille florins et sa chaîne d'or, d'une valeur de dix-sept cents rixthalers, le gênantdans ses mouvements, il confia ces deux objets au premier valet qu'il rencontra. Ils passèrent bientôt de main en main parmi les assistants, et le duc, qu'on fut obligé d'emporter chez lui dans un état peu décent, eut garde de redemandereequi lui appartenait. Le lendemain, à son réveil, il avait totalement oublié le nom et les traits du dépositaire ; mais dans toute cette foule si bruyante, si nombreuse, nul n'avait songé à s'approprier les objets précieux, et, vers le milieu de la matinée , deux Polonais se présentèrent , afin de remettre entre les mains de l'écuyer la bourse et la chaîne d'or du prince (*).
A la mort de la reine Anne, épouse d'Étienne Batory, disparurent, selon l'historien Piasecki , les mœurs graves et somptueuses de la cour ; et le germanisme, commençant à prendre racine sur le sol polonais , lit de grands progrès dans toutes 1rs classes sous le règne de Sigismond Ï1I Wasa.
Les nobles étendirent aussi de plus en plus leur domination durant ce règne, et, pour juger de leur audace ,11 suffit de rappeler le trait suivant. Le palatin de Krakovie, Zebrzydowski , s'érigeant en défenseur de la cause publique à la place du célèbre JeanZamoyski, décédé, apostropha violemment Sigismond III, dont la conduite poli-
(*) Amours, plaisirs et vie des Germains au seizième siècle.
tique, il faut le reconnaître, n'était pas toujours exempte de reproches. Le souverain, blessé, ordonna à Zebrzydowski de quitter rhôtel-qu'if occupait en sa qualité de palatin, et il fallut obéira l'ordre émané du trône; toutefois l'orgueilleux dignitaire ne le fit qu'en s'écriant : « Je sortirai de l'hôtel, mais le roi sortira du royaume! »
En effet, Zebrzydowski s'occupa immédiatement de" conspirer, et ce ne fut qu'après les journées d'Ianowieç ( octobre 1606) et de Guzow (juillet 1607 ) qu'il s'humilia devant le monarque.
Avec Jean Kasimir et Louise-Marie de Gonzague, les mœurs françaises essayèrent de s'acclimater en Pologne, où elles reparurent encore sous Jean Sobieski. Tout ce qui était étranger devint alors pour la noblesse, vive et mobile , un onjet de mode et d'engouement. Vainement le castellan de Léopol, Maximilien Fredro, faisait entendre une voix éloquente en faveur des vieux usages polonais, s'écriant : « Que « la Pologne ne pouvait se maintenir « que par ses lois nationales; que les « lois nouvelles, étrangères, étant peu «appropriées au pays, au climat et « aux hommes , renversaient les bases « de l'édifice politique (*). » On négligeait des avis dictés par la prudence et le patriotisme.
« La noblesse polonaise , ajoutait Fredro, ne demeure pas dans les villes comme celle de l'étranger , mais elle est disséminée dans le pays entier.
Chacun a choisi son domicile dans la
Eosition qui lui semblait la plus agréale. Cet isolement concourt au maintien de la pureté des mœurs. Eloignés de la perversité dont les villes populeuses offrent à chaque instant le spectacle, les nobles mènent une vie indépendante et paisible , à l'abri del'envie et de la jalousie, une vie appelée à juste titre patriarcale. C'est là une des plus puissantes causes du maintien héréditaire chez cette nation des anciennes vertus polonaises. La jeu-
(*) M. Fredro, Fragmenta, scu belli et toga; notationes.
nesse croît en âge, témoin des vertus de ses parents ; elle écoute de bonne heure le récit des faits célèbres ou celui des malheurs du pays, et ces narrations allument dans son cœur le désir de la gloire, ou bien y laissent de la haine et du mépris pour les auteurs des calamités nationales. Les impressions fortes, prises dans cette vie tranquille, ne s'éteignent pas aussi facilement que celles qui effleurent l'âme au milieu du tourbillon des villes. Ce n'est que là qu'a pu et peut encore se perpétuer le véritable esprit national , l'esprit de nos ancêtres, que seul nous devons conserver. »
Bernard O'Connor, Anglais et médecin de Jean Sobieski , a tracé rapidement le tableau des mœurs et des usages de son temps : « Les Polonais sont doués de beaucoup d'esprit et d'une forte constitution. Ennemis de la mollesse, ils bravent toute espèce de fatigues. Ils s'exercent à la chasse , se rasent la téte et portent des moustaches ; leur maintien est noble. La canne en main et le sabre au côté, ils portent avec cette arme un petit sac brodé en argent, où ils renferment un couteau et une pierre à feu. Ils sont sincères, honnêtes et très-hospitaliers envers les étrangers. La noblesse s'instruit dès la plus tendre enfance. Ils comptent parmi eux des savants du premier ordre en mathématiques, en histoire, en éloquence, en philosophie, en poésie, et particulièrement dans le barreau.
Les Polonais sont tellement endurcis à toutes les intempéries de l'air, qu'ils supportèrent, malgré une neige constante, toute la campagne de 16G3 contre les Moskovites. Ils font construire des châteaux aussi magniGques que ceux d'Italie, et dont l'ameublement est en riches étoffes brodées d'or. On trouve des bains dans presque tous les villages. Les dames ne sortent ordinairement qu'accompagnées de femmes âgées, espèces de surveillantes qui ne sont là que pour la forme, car les Polonaises sont très -fidèles à leurs époux (*). »
(*) B. O'Connor , Description de la Pologue. Londres, 1696.
'<• « La liberté et l'indépendance de chacun en particulier de ces milliers de petits rois (les nobles) les remplissaient d'audace et de fierté; la surveillance jalouse de l'égalité de tous protégeait chaque individu de toute atteinte, et donnait à chacun ce sentiment de sécurité d'où naissent le courage, la franchise et l'absence de la ruse, de la méchanceté et de l'intrigue, seules armes dont se sert le faible contre le fort.
L'impossibilité d'accroître ses possessions aux dépens d'autrui éteignait la cupidité, et faisait que ceux qui tendaient à s'élever, dirigeaient leurs efforts vers les moyens qui seuls peuvent élever des égaux" les uns au-dessus des autres, vers la supériorité de l'esprit et des lumières; elle inspirait l'énergie nécessaire pour acquérir de l'honneur et de la gloire; pour rechercher la prééminence dans les diètes, par la puissance de la parole, à la guerre, par des actions héroïques. Personne ne prenait la peine d'augmenter ses richesses, puisque chacun était assez riche pour pouvoir s'abandonner en toute liberté à ses rêves d'honneur et de gloire.
« C'est ainsi que le Polonais devint libre et oisif, et par suite fantasque, chevaleresque et aventureux, plein de noblesse et de franchise, étranger à la crainte et facile à tromper ; mais avec ces qualités il devint emporté, colère, ambitieux, jaloux de ses voisins; mais il y avait tant d'élévation dans ces sentiments , il était si soigneux de sa dignité,, en respectant celle des autres, qu'il en est résulté un fait unique dans l'histoire, savoir, qu'aucune véritable guerre civile, aucun massacre, aucun assassinat dans un but politique ou religieux, n'ont souillé l'histoire de la Pologne, jusqu'à l'époque où la conduite de la Russie porta le désespoir dans l'Ame des patriotes, en leur faisant craindre de trouver dans leurs propres foyers la trahison dont ils étaient victimes par les intrigues de l'ennemi extérieur ; et pourtant il n'y a eu, dans les quarante dernières aimées , que trois journées pendant lesquelles des Polonais aient combattu des Polonais, et chacun de ces trois jours compte à
L'UNIVERS
peine trente victimes, pendant que chez les peuples les plus civilisés , dans de telles circonstances, on les compte par milliers (*) î »
M. Falkenstein a tracé le tableau suivant du caractère polonais : « Un courage inné, une âme douée de facultés élevées et énergiques , une vie continuellement agitée par les orages politiques provoqués par l'antique constitution , ont donné au Polonais ce caractère particulier qui le distingue de tout autre peuple, et qu'il a conservé pur et intact à travers les orages du temps. Souvent réduit à des moyens simples et bornés, luttant contre les mauvaises saisons et les privations, isolé presque du monde entier et entouré d'une nature monotone, ses idées tournent dans le cercle étroit de sa famille et de ses voisins; de là vient cette disposition aventureuse, ce profond attachement au sol natal, cet esprit formé pour l'indépendance , cette rapidité de résolution, cette excessive facilité à s'accommoder à toutes les positions et à en tirer parti. On a donc raison de le nommer le Français du Nord. Opiniâtre par esprit et vif par tempérament, le Polonais est enthousiaste dans tout ce qu'il entreprend , et
{>oursuit avec un courage infatigable sa utte pour les libertés de la patrie (**).»
« Les Polonais, dit M. Léon Thiessé, ont conservé les mœurs pures plus longtemps qu'aucune nation de l'Europe. Il ne fallut pas moins que deux siècles d'anarchie et le long séjour de troupes étrangères dans leurs provinces, pour altérer cette simplicité d'habitudes si favorable aux vertus qu'impose la liberté (***). »
Après avoir donné ainsi une esquisse générale de l'état des mœurs à diverses époques en Pologne, appuyée des avis de plusieurs écrivains judicieux, nous allons entrer dans de plus longs dé-
(*) Spazier, Histoire politique et militaire de la révolution polonaise de i83o.
(**) M. Falkenstein, Kosciuszko dans sa vie politique et intime.
f) M. Léon Thiessé , Résumé de l'histoire de Pologne.
tails sur chaque spécialité des usages polonais. Nous décrirons également quelques-unes des grandes solennités nationales, qui jouaient un rôle si important dans l'existence du pays et qui influaient si puissamment sur les mœurs.*
i r.ECTiOK des ROIS (*).
Au premier rang de ces solennités brillait l'élection du souverain , acte imposant et qui n'avait rien d'analogue chez les autres nations européennes.
En cette circonstance, toutes les passions, bonnes ou mauvaises, de la noblesse se réveillaient, et chacun des membres de ce grand corps politique puisait dans la lutte électorale un nouveau degré d'énergie et d'influence.
Jusques et y compris la nomination de Henri de Valois, le lieu d'élection était au delà de la Wistule, tout le long de la plaine de Praga. Les nobles s'y trouvaient répartis suivant leurs palatinats respectifs, et trois lieues de terrain suffisaient à peine pour les contenir. Par la suite, le choix du monar-
3ue se fit à Wola, sur l'autre rive du euve, aux portes de Warsovie.
Quand venait le jour de l'ouverture de la diète d'élection, le sénat et les nonces assistaient à une messe solennelle dans l'église de Saint-Jean à Warsovie, pour invoquer l'assistance du Saint-Esprit, et se rendaient ensuite au Kolo (tente d'élection), où, après l'élection du maréchal des nonces , on formait une confédération par laquelle les membres de la diète promettaient par serment de ne point se séparer sans élire un roi, de n'en- reconnaître aucun s'il n'était élu d'un consentement unanime, et de ne lui obéir que lorsqu'il aurait juré l'observation des pacta conventa et des autres lois du royaume. Cette union formée, on agitait les exorbitances. Quoique l'autorité du roi fût
(*) Dans rintroduclion, p. 3 1 , nous avons donne déjà quelques détails sur ee sujet; tnais son importance nous engage à re>em'r dessus et a entrer dans de plus longs développements.
restreinte dans les bornes les plus étroites, et que la nation, jalouse de son indépendance, examinât avec scrupule la conduite de son prince, cependant il se trouvait toujours à la fin de chaque règne quelques sujets de plainte et de réforme. L interrègne était un temps favorable où l'on corrigeait ces abus. On remettait les lois dans leur vigueur; on en faisait de nouvelles; on abrogeait les usages contraires aux immunités de la noblesse; et Ton prescrivait au roi futur des devoirs qu'il était obligé de remplir.
L'admission des ambassadeurs étrangers se pratiquait suivant Tordre de leur arrivée. Introduits par un maître de cérémonies , ils haranguaient en latin. Le président répondait pour le sénat ; le maréchal des nonces , pour la noblesse. Les confédérés juraient ordinairement de ne s'attarher à aucune faction, et il était défendu aux ambassadeurs de demeurer à Warsovie, afin qu'ils ne pussent rien tenter contre la liberté des délibérations ; mais ces règles étaient mal observées, surtout aux dernières élections. Les ambassadeurs cabalaient publiquement ; les ministres des candidats répandaient l'or, donnaient des repas somptueux, dont la magnificence dégénérait souvent en débauche. Des hommes avides et ambitieux faisaient tourner la liberté nationale à leur avantage personnel; ils vendaient impunément leurs suffrages, recevaient les dons des étrangers , et mettaient à prix le trône , après avoir enfreint la première loi de la confédération. Ces hommes mercenaires montraient d'ordinaire peu de bonne foi à l'égard de celui auquel ils s'étaient engagés : s'ils n'avaient plus rien à recevoir, ils oubliaient bientôt ce qu'ils avaient reçu, et passaient volontiers dans le parti d'un autre candidat plus opulent, sacrifiant ainsi leurs droits aux avantages que le nouveau candidat leur offrait.
« Chaque noble avait droit de suffrage, aussi bien que les villes de Dantzig, de Krakovie et de Wilna. Les voix étant recueillies, l'archevêque de Gnèzne prononçait un discours, et s'é-
criait à la fin : « Je nomme roi de « Pologne et grand-duc de Lithuanie
« N , et prie le roi céleste qu'il
«veuille aider; dans une si pesante « charge , ce roi qu'il nous a de tout « temps donné par sa providence , et « qu'il lui plaise que son élection soit « heureuse à la république, mais salu- « taire principalement pour la religion « catholique. » Ensuite il commandait aux maréchaux de publier la nomination; ce qui étant fait, il entonnait une hymne de grâces au bruit du canon , des trompettes et des tambours (*).
Ces règles générales posées, on lira avec intérêt la peinture d'une des élections les plus orageuses que la Pologne ait vues, celle qui eut lieu après la mort de Sobieski. La gravité des circonstances, le nombre des concurrents, les mille intrigues occultes ou déclarées
Î|ui se croisèrent en Cette occasion, tout orme un tableau vraiment original et curieux.
« Parmi ceux qui attendaient leur avenir de cet immense tribunal de la souveraineté nationale, convoqué pour le 15 mai 1G97, les plus impatients étaient tous ces princes étrangers qu'à chaque interrègne les lois bizarres de la republique rangeaient par nuées sur les gradins de son trône désert.
«Tousces prétendants, intimidés d'abord par les droits apparents du prince Jacques, fils du roi défunt, s'étaient réveillés à mesure que l'antipathie de la reine mère pour ce prince, l'audacieuse influence de l'ambassadeur de France, l'abbé dePolignac, et l'indécision des Polonais eux-mêmes, s'étaient déclarées, puis nettement tradu itesdans le trouble desconfédérations. Le mieux représenté de tous les candidats était le neveu du Grand Condé, François- Louis de Bourbon, prince de Conti, Agé alors de trente-trois ans. Ses partisans vantaient sa bravoure, sa prudence et sa modestie ; ils citaient a l'appui de leur opinion la guerre de Hongrie et le siège de Phi lipsbourg, où ce prince s'était distingué par de grands talents
(•) Le Laboureur, Traité du royaume de Pologne. *
LTNIVKRS.
militaires , éclos d'ailleurs sous les ailes de son oncle. L'abbé de Polignac, que son esprit observateur portail à remarquer combien ce £enre de mérite était alors commun en Europe , chercha d'autres titres à son candidat. Il les trouva dans la recommandation expresse de Louis XIV; dans les liens d'intérêt, de sympathie et d'avenir qui unissaient la France à la Pologne ; dans la nécessité de former une alliance importante contre l'ambition de l'Autriche ; enfin dans les richesses personnelles du prince , auquel l'étendue et l'indépendance de sa fortune- permettaient de satisfaire à toutes les exigences des pacta contenta, sans qu'il en coûtât rien à la république.
«Ces habiles considérations, appuyées des libéralités, de l'éloquence, de l'activité, de la réputation du prélat, auquel quatre années de séjour a Warsovie avaient révélé les faibles de la république , remportèrent sur les droits contestés par les uns, jalousés par les autres, d'un prince qui, quoique courageux et bon citoyen , ne se recommandait ni par l'éclat qui séduit, ni par l'ambition gui effraye, ni par la persévérance qui acquiert. Lorsque la reine mère , que deux ans de déception avait humanisée, voulut se réconcilier avec son (ils et se rattacher à sa fortune , il n'en était plus temps :
Conti absent avait déjà trois fois plus de partisans que le prince Jacques présent. Marie-Kasimire pleura son aveuglement , dépensa le reste de ses trésors; mais larmes ni or n'y purent rien. Les prétentions de son (ils avaient déjà fait place à celles de seize autres prétendants.
« C'étaient le prince de Lorraine, issu d'une princesse polonaise; le prince de Bade, le héros de Salenkemen, l'un des plus grands capitaines du siècle ; le prince d«iiNeubourg, beau-pèredu prince Jacques; l'électeur de Bavière, gendre de Sobieski, célèbre par ses triomphes en Hongrie et dans les Pays-Bas; le grand général de la couronne ; le grand général de Lithuanie; le staroste Opalinski; le prince Alexandre Sobieski; le prince Lubomirski ; le prince don
Livio Odescalchi , neveu du pape; enfin le moins bruyant, mais le plus habile et le plus voisin des princes étrangers, Frédéric-Auguste, électeur de Saxe.
« La jalouse méfiance de la noblesse décourageant d'avance les prétentions des candidats nationaux, les princes étrangers pouvaient seuls nourrir de sérieuses espérances.
« Dans les premiers feux de leur ambition, aucun de ces princes ne manquait de se dévouer corps et biens aux volontés des Polonais. Trésors, alliances , armées , apostasies , serments , sacrifices de toute espèce, rien ne leur coûtait : c'était un déluge d'hommages, de flatteries, de promesses, à éblouir toutes les couronnes de la terre. Celuici entretenait les troupes, reconquérait les provinces perdues, couvrait la Baltique de (lottes , chassait Turcs , Tatars et Moskovites en Asie, le tout à ses risques et périls , sans qu'il en coûtât aux Polonais autre chose qu'un peu de gratitude; celui-là reniait la religion de ses ancêtres, ses liaisons de famille , l'intérêt de ses États, pour adopter ceux de la république. Le prince de Conti allait plus loin encore : il ne voulait mettre le pied en Pologne qu'après y avoir dépensé sa fortune au profit de son futur royaume: ne recevoir la couronne qu'après avoir reconquis Kamiénieç sur les Turcs , et il s'engageait à perdre l'un et l'autre dans le cas où Dieu ne bénirait point ses armes.
« Il n'y avait point jusqu'à maestro Odescalchi , l'un des seigneurs les plus riches et les plus ridicules de l'Italie , qui n'engageât à la sérénissime république ses forteresses, ses maîtresses et ses tableaux, en échange d'une simple candidature à la couronne des Batory et des Sobieski.
« Mais pendant que ces enchères publiques agitaient toute l'Europe, un gentilhomme de la Prusse polonaise portait le sceptre à un candidat dont le nom avait été à peine prononcé dans les diétines préparatoires.
« Jean Przebendowski, castellan de Culm , d'abord attaché au parti du
,ues, ensuite à celui de Con- déric - Auguste délégua à Warsovie
ti, renonca'tout à coup à tous les deux Fleming et Przebendowski pour trai-
en faveur de l'électeur de Saxe, et par- ter avec l'ambassadeur de France, seul
tit dans le mois de février 1697 pour homme qui pût sérieusement traverser
Dresde, avec les instructions de l'élec- encore ses projets,
teur de Brandebourg et la recomman- « Mais l'abbé de Polignac refusa
dation du colonel des gardes saxonnes toute transaction, et tint ferme en
Fleming, dont ce gentilhomme avait faveur de Conti. Le jour du 15 mai
épousé la cousine germaine. arriva sans que les esprits se fussent
« Przebendowski , homme rusé et décidés entre les deux compétiteurs,
actif, représenta à Frédéric-Auguste «La .grande diète perdit un mois
qu'il lui serait facile d'évincer tous ses entier en vagues délibérations et en
rivaux par une simple apparition à la disputes sur le choix de son maréchal,
tête de son armée. Le bâton fut enfin décerné à Bielinski ,
« L'électeur était déjà préparé à cette grand chambellan de la couronne. Dix
ouverture par les insinuations de Te- jours se passèrent encore en discus-
lecteur de Brandebourg. Entreprenant, sions étrangères à la question éleeto-
ambitieux , porté par esprit et par raie. On batailla avec les envoyés de
tempérament aux choses extraordinai- Rome , de France et d'Autriche,
res, ce prince accueillit avec empres- « Enfin l'aurore du 25 juin éclaira
sèment la proposition dePrzebendow- les pointes de cent mille fers dressés
ski. Il se mit aussitôt à la tête de son autour de trois cents étendards , dans
armée, une des plus brillantes et des la plaine de Wola. Tout ce qui , dans
mieux disciplinées de l'Europe, et la république , possédait un cheval de
marcha sur Torgau sous prétexte d'en- bataille , un sabre et un cœur de ei-
trer, au nom de l'empereur d'Allema- toyen , était là, plus fier qu'un congrès
§ ne, dans les affaires alors compliquées de rois. Quelques milliers de gentils-
e Mecklem bourg. hommes campagnards, à pied et armés
« Tout en plongeant de ce poste dans de faux , étaient venus s'aligner sur
les dissensions de la république , il les revers de ce camp souverain , pour
amassa des sommes énormes en ven- protester de l'égalité de pouvoir que
dant ses droits sur les duchés de Saxe- l'antique constitution de la Pologne
Lawembourg et la Misnie, en se faisant accordait à tous ses enfants nobles
frayer trois années de subsides par sans distinction de fortune,
'empereur, et en se faisant avancer « Les évéqièes à cheval, le crucifix
par les juifs plusieurs millions sur les à la main , parcoururent les escadrons
revenus de ses États. en bénissant les étendards et en exhor-
« Après avoir pris ces mesures, il tant les palatinats à la concorde,
envoya à Rome le baron de Rose, avec « Ceux de Ploçk , de Siéradz , de
la mission de faire part au pape de sa Rawa et de Prusse , influencés par le
récente conversion a la religion catho- primat , le palatin de Culm , les Sapiéha
lique, de sa soumission spirituelle au et les Radziwill, répondirent à la ha-
samt-siége, et de sa candidature à la rangue de l'évêque de Ploçk par un
couronne de Pologne. cri unanime de / ive Conti! il s'en fal-
« Le pape, d'autant plus charmé de lut de peu que leur enthousiasme ne
cette conversion que la Saxe avait été gagnât aussitôt le camp tout entier ,
le foyer primitif du luthéranisme , en- et que la couronne ne fut décernée par
voya à l'électeur les témoignages de sa acclamation au candidat de France.
f)lus vive satisfaction , et donna à son Mais Przebendowski , charmé de cette
égat à Warsovie l'ordre d'appuyer de précipitation , s'écria , au milieu des
toute son influence les prétentions de escadrons de Prusse , que les lois
ce prince à la royauté. Armé ainsi de la étaient violées, car les palatinats ne
quadruple puissance de l'épée, de l'ar- pouvaient opiner qu'après que les can-
gent, de la foi et du voisinage, Fré- didats avaient été proposés par le pri-
L'UNIVERS
mat. Il vola vers les étendards de Mazovie, et leur persuada que la constitution étnit menacée par l'emportement irréfléchi des contisles. Il parvint ainsi à gagner du temps , et rien ne se résolut ce jour-là.
« Le 26, le primat, siégeant au milieu du sénat et des ambassadeurs, dans In tente élective appelée Szopa ou Kolo, nomma tous les candidats et fit l'eloge de tous, excepté celui de l'électeur de Saxe, qu'il cita le dernier comme luthérien, et par conséquent non éligible. Beaucoup en effet doutaient de sa, conversion , ou au moins de la sincérité de cet acte. Après avoir rempli cette formalité , le cardinal mit un genou en terre, bénit les quatre régions du camp , et resta sous la tente avec le maréchal , pendant que les évêques , les palatins et les castellans montaient a cheval pour se rendre à la téte de leurs palatinats.
« Trois escadrons de Krakovie et un dePosnanie crièrent : Vive le prince Jacques ! Trois autres de Krakovie, cinq de Posnanie, tous ceux de Wilna, et cinq autres palatinats, répondirent avec fureur : f 'ive Conti!
« Deux escadrons de Samogitie, ceux de Mazovie et quelques-uns de Prusse , se prononcèrent en faveur de Saxe; d'abord faiblement, puis avec des clameurs forcenées. Le camp, ébranlé dans son immense profondeur par ces trois acclamations différentes, se mêla, s'étreignit, se replia sur luimême comme les tourbillons d'un incendie. Les pointes des sabres , levées d'abord vers le éiel , s'inclinèrent pour livrer passage aux cris des cavaliers.
La poussière soulevée par le galop de ces sauvages pscadrons, s'abattit sur la tente sacrée, comme un linceul de mort sur l'autel des lois. L'écume des cavales vint souiller la pourpre du primat, et un citoyen , nommé Papieski , tomba mort dans l'enceinte du Kolo, frappé par un contiste, pour avoir crié : rivât Jacobus !
« Au milieu de cet épouvantable chaos apparut Przebendowski , escorté d'une nombreuse cavalcade, et portant à la main un bref signé par le
nonce du pape , Davia , et par lequel
le saint -père, reconnaissant la conversion de l'électeur, engageait les Polonais à appeler ce prince sur leur trône; mais l'impossibilité de vérifier la légalité de cet acte dans un pareil tumulte permit aux contistes de le faire
Casser pour une imposture, et Przeendowski faillit être massacré.
« Le primat et le maréchal étant enfin parvenus à calmer l'orage, il fut convenu que les partis se sépareraient par drapeau , et se rangeraient en deux masses à droite et à gauche du Kolo.
Les contistes y représentés par deux cent vingt étendards, s'alignèrent aussitôt à droite, pendant que les Saxons, parmi lesquels se trouvaient même quelques Neubourg, Bade et Ijorraine, se rangeaient en lace , au nombre de trente à quarante escadrons seulement.
« Cette épreuve décisive atterra les ennemis de Conti. Przebendowski seul ne perdit point courage , et mit tout en œuvre pour gagner encore une nuit , pendant laquelle il espérait effrayer, corrompre ou jouer l'ambassadeur de France. Quatorze escadrons de Mazovie et de Sandomir, dans lesquels consistait toute la force de Saxe, consternés de leur impuissance, envoyèrent des députés au primat, en lui promettant de passer, à la faveur de la nuit, dans les rangs opposés. C'en était fait en apparence du parti allemand, et le prince Jacques, entièrement oublié dans la dernière répartition des suffrages , n'avait plus un seul étendard vers la fin de la journée.
Conti triomphait avec un éclat presque sans exemple dans l'histoire des élections. L'ambassadeur, enivré de ce succès, expédia le jour même des courriers à sa cour et aux amis de France. Le nonce du pape, persuadé de sa défaite, se résigna et envoya féliciter les vainqueurs. Le primat monta à cheval et bénit leurs escadrons. Tout semblait décidé.
«Mais les magnats, que plusieurs expériences avaient initiés aux étranges versatilités de la multitude , désiraient que l'on profitât aussitôt des
avantages que cette journée avait donnés à leur parti. Ils convinrent avec l'abbé de Polignac de supplier le cardinal de ne pas différer sa sanction , et de décerner le soir même la couronne à leur candidat, sans permettre au parti opposé de se reconnaître.
« Radziéiowski , qui , jusque-là , avait paru soutenir le parti de Conti avec un zèle déclaré , commença à hésiter.
Il devint évident que son but unique, en favorisant un prétendant que la distance rendait moins dangereux , avait été de retarder une élection qui devait le priver de cette splendide autorité , dont l'anarchie des interrègnes revêtait les chefs de l'Église polonaise.
Mais , comme c'était un homme plein de pénétration d'esprit et d'adresse, il sut couvrir son dépit du prétexte de l'observance des lois , et sut faire accroire à tous les partis qu'en ajournant une élection qu'il avait jusqu'alors aidée de tout son pouvoir, il voulait laisser aux opposants le loisir d'avouer leur impuissance et le mérite d'honorer la royauté future d'un suffrage universel. Il ordonna que lès deux partis passeraient la nuit à cheval , chacun à son poste, et la passa lui-même endormi dans son carrosse.
« Przebendowski court , à la tombée des ténèbres, à Warsovie, chez l'évéque de Passau, ambassadeur d'Autriche, où s'étaient déjà réunis les envoyés de Rome , de Saxe , de Bavière, de Brandebourg, de Neubourg, de Lorraine et de Venise. Il les décide tous à abandonner leurs prétentions en faveur de l'électeur de Saxe. Il revient ensuite au camp, accompagné de nombreux émissaires et de Pévéque de Kuiavie, connu par son opposition au primat, sa vaste ambition et une énergie tracassière, qui lui avaient va'u la crainte et l'estime de toutes les factions. Le prince Sapiéha , tourmenté par son orgueil et par sa haine contre toute autorité triomphante, accueillit avec empressement cette occasion de faire briller son influence. 11 entraîna les escadrons de Lithuanie, de Wolhynie et de Wiélun , et vint se placer avec eux entre les deux troupes.
La plupart des palatinats , ébranlés par
ce mouvement, s'élancèrent sur ses traces, puis dépassèrent sa colonne neutre pour aller se mêler au parti allemand. Les historiens contistes expliquent cette tumultueuse désertion , en l'attribuant aux moyens corrupteurs de Przebendowski , qui , disentils, fit voiturer à travers le camp des chariots d'argent , fournis par tous les envoyés allemands conjurés en faveur de Saxe. Ceux qui ont sérieusement étudié les mœurs singulières de cette époque, n'ont point besoin de recourir a ce honteux commentaire, pour comprendre une révolution suffis,amment autorisée par les habitudes du temps et par une légèreté excusable chez une multitude à la fois impressionnable, irrésolue et ombrageuse, dont aucun argument plausible n'avait jusque-là fixé les sympathies.
« Rien ne saurait peindre l'étonnement, la surprise, l'effroi, la consternation de l'ambassadeur de France et des magnats attachés à son parti , lors-
3ue le soleil du 27 vint jeter sa pourpre ivine sur cette immense, apostasie.
- « Les deux camps , devenus d'une force à peu près égale, se contemplèrent longtemps avec une haine sinistre.
Ils se menacèrent, s'injurièrent, apprêtèrent leurs armes pour un combat fratricide , et l'arène des lois fdt devenue une arène de carnage, si les chefs les plus influents dans les deux partis n'eussent été les premiers effrayés de leur rôle , et n'eussent senti l'énorme responsabilité qu'en cette conjoncture fatale leur léguait la Providence. Les contistes, espérant en imposer par leur audace, s'attroupèrent autour du primat en le suppliant d'en finir. Radziéiowski , pressé par tous ses amis , se trouva enfin obligé de hasarder] ce jour,cequ'i! aurait pu légaliser la veille.
Vers les six heures du soir, il proclama François-Louis de Bourbon roi de Pologne", puis il se rendit à l'église de Saint-Jean , s'en fit ouvrir les portas par la violence, et y entonna le Te Deum dans l'obscurité et sans aucune drs cérémonies usitées dans les élections royales.
L'UNIVERS
« Quelques heures plus tard le parti
de Saxe, ayant en téte l'évéque de Kuiavie , se rendit à son tour à l'église cathédrale, où le prélat opposant proclama Auguste II roi de Pologne, et chanta l'hymne de louange , à laquelle répondirent les acclamations de la foule et soixante et dix coups de canon.
« La Pologne avait deux rois (*) ! »
Tant que le principe électif exista, non-seulement comme un droit, mais comme un fait, comme un déhat souvent renouvelé, les haines de famille à famille, de parti à parti, y trouvèrent un aliment perpétuel; et le champ de "VVola, où se nommaient les rois, fut, comme on a pu en juger, plutôt une arène qu'un congrès national. Les dissidences, exprimées d'abord par des discours virulents, se terminèrent plus d'une fois avec l'argument du $abre.
Si le patriotisme, qui est une vertu polonaise innée, ne souffrait pas de ces épreuves, la patrie en devait périr peu à peu : elle ne pouvait que s'énerver au mi lieu de ces querelles orageuses, de ces intermittences continuelles, de ces secousses politiques qui laissaient le pays sans force d unité.
-Le droit d'élection, dans ces temps d'absolutisme compacte, et le droit fatal du liberum veto conduisaient insensiblement la Pologne vers le démembrement. Mais quelle que fût son organisation intérieure, on l'aurait respectée si on l'eût vue puissante et unie; faible et divisée, on l'attaqua.
Le conflit électoral était d'ailleurs une occasion et un prétexte des plus favorables pour s'immiscer dans ses affaires. Chaque prince du dehors , prétendant à la couronne polonaise quand une vacance survenait, avait son parti , parti national défendant un étranger, et sacrifiant souvent l'intérêt général à des sympathies particulières. Ce fut là un germe de mort pour la Pologne, il faut savoir l'avouer aujourd'hui.
Mais, si le manque d'une combinaison politique forte et durable faisait
(*) Pologne pittoresque, M. Louis Miéroslawski.
renaître fréquemment dans l'ancienne Pologne ces périodes d'anarchie que l'on ne cesse de lui reprocher avec amertume, quelle gloire n'est-ce donc pas pour les Polonais d'avoir su , dans la crise même la plus désespérée, se donner cette mémorable constitution du 3 mai, dans laquelle les véritables principes de la raison et de la science politique semblent réalisés , et devancer sous ce rapport les nations les plus civilisées de r Europe occidentale?
La constitution du 3 mai 1791, qui assura la tolérance religieuse, l'affranchissement des villes, le règlement des charges qui pesaient sur les paysans , la nouvelle organisation de la diète, l'accroissement de l'autorité du sénat, la réforme des élections, l'abolition des confédérations et du liberum veto, la fondation d'une royauté héréditaire, est une réponse sufûsante à tous reproches, qui auraient dû s'éteindre le jour même où cette charte fut connue de l'Europe. Il n'y a qu'une infernale calomnie qui , après cet acte de sagesse incontestable et de progrès, ait pu encore soutenir « que les Polonais étaient « incapables de se donner une consti- « tution ferme et régulière, et de vivre « paisibles et indépendants sous l'auto- « rité des lois. (*). »
SACRE ET COUROIÏIÎEMEUT. '
Le prince élu arrivait à Warsovie, où, après avoir fait serment dans la cathédrale , à genoux, d'observer les conditions que les ambassadeurs avaient accordées en son nom , le primat lui remettait entre les mains le décret de son élection. Les généraux publiaient alors à la porte de l'église que le roi légitimement élu avait accepté son élection, et l'archevêque entonnait le Te Deum.
Le sénat délibérait ensuite avec le primat sur le jour du couronnement, que l'on envoyait signifier aux particuliers de chaque province; et le roi leur écrivait , parce qu'il ne pouvait dépécher encore ni députés , ui ambassa-
(*) Déclaration des trois puissances copartageantes , du 3 janvier 1 795.
deurs. Il y avait encore d'autres différences entre un roi élu et un roi couronné : les maréchaux ne tenaient pas devant le roi élu leurs bâtons de cérémonie levés, mais baissés; il ne pouvait remplir aucune fonction royale avant d'avoir obtenu les insignes , qui étaient la couronne et le sceptre; les chanceliers ne scellaient rien que le roi défunt ne fdt inhumé , qu'ils n'eussent rompu leurs sceaux sur sa tombe , et qu'ils n'en eussent obtenu de nouveaux.
En arrivant à Krakovie pour son couronnement, le roi élu y faisait une entrée royale. Il descendait au château , et se rendait ensuite à l'église de Saint-Stanislas, où le chapitre le recevait avec les honneurs royaux. On chantait le TeDevm, et quelques jours .après on faisait la cérémonie du sacre.
Auparavant, il allait dans un char à un lieu de dévotion nommé Skalka , où saint Stanislas, évêque de Krakovie, fut martyrisé par les soldats du roi Boleslas en 1079; la couronne royale, dont la Pologne avait été longtemps privée pour ce meurtre, ne lui ayant été rendue qu'à cette condition. De là le roi allait à pied à l'église cathédrale, et le lendemain il devait y retourner encore pour communier devant le tombeau de ce saint martyr. Le jour suivant était celui du couronnement. L'archevêque de Gnèzne, dans léglise duquel la cérémonie se faisait autrefois, l accomplissait, comme primat du royaume, dans la cathédrale de Krakovie. Il disait la messe solennellement, assisté des principaux évêques ; donnait la communion au roi, lui mettait sur la tête une couronne d'or, lui plaçait le sceptre en la main droite, et en la gauche une pomme d'or, avec une croix pareille à celle de l'empereur. Le roi montait ensuite sur un trône élevé, et le Te Deum était chanté.
Le joursuivant, le nouveau roi faisait une cavalcade parla ville, la couronne sur la tête, et suivi des évêques et des sénateurs qui venaient de lui prêter serment de lidélité. Arrivé sur la pince Bracka, il montait sur un trône dressé sur un échafaud très-haut. Le sénat
occupait des sièges plus bas; et on présentait de nouveau au roi le sceptre , la pomme d'or et l'é|>ée. Il se levait , tournait cette épée vers les quatre parties du monde; après quoi il en donnait l'accolade à ceux des nobles qui se présentaient à genoux devant lut pour la recevoir, et qui ensuite pouvaient se qualifier chevaliers dorés , c'est-à-dire de V Éperon d'or. Les magistrats de la ville prêtaient serment a leur tour ; et le roi retournait au château, où, pendant plusieurs jours, il tenait table ouverte.
La reine était aussi couronnée à Krakovie. Elle recevait des présents de la noblesse et des communautés; mais on ne lui devait ni hommage ni serment de fidélité. Son douaire était assigne par les états sur le revenu de plusieurs castellanies. Le roi avait l'usage d'accorder les charges à sa prière, et ceux qui en étaient pourvus lui faisaient présent d'une ou deux années de revenu (*).
Cette dernière coutume , qui semblait avoir pour but, en apparence, de ne point augmenter les charges du pays, n'avait pour résultat réel que de ravaler la dignité de la souveraine en la faisant entrer dans de vils calculs avec ses sujets. Elle encourageait, en outre, l'avidité et la corruption, qui ne furent jamais poussées aussi loin que sous la reine Bona, femme de Sigismond I er . On a vu précédemment, dans le courant de l'histoire, la réponse virulente et méritée qu'elle s'attira un jour à cet égard de la part de l'évéque Zebrzydowsk».
Voici le tableau du couronnement de Henri de Valois, qui eut lieu à Krakovie en 1574, et que nous avons puisé dans les œuvres du célèbre président deThou(**).
Le 19 février 1574, le sénat et toute la noblesse sortirent de Krakovie pour se rendre au-devant du roi qui avait passé la nuit à Balice, aux environs de la métropole. L'archevêque
(*) Le Laboureur, Traité du royaume de Pologne.
(*") J.-A. de Tliou , Hisloire universelle.
L'UNIVERS
de Gnèzne , devant qui l'on portait la croix, ouvrait le cortège; les évêques de Posnanie et de Ploek étaient dans ie carrosse du prélat; ils avaient avec eux deux cents piqueurs, vêtus à la hongroise, d'habits (ie velours broché d'or. L'archevêque de Léopol marchait ensuite avec les évêques de Krakovie et de Kamiénieç , et suivi de deux cents chevaux équipés à l'italienne. Puis venaient les évêques de Ruiavie, de Culm et le palatin de Lenczyça , avec une suite nombreuse. Le castellan de Krakovie avec deux cents cavaliers, à casaques brochées d'or et d'argent.
Suivaient tous les palatins avec des équipages superbes : eelui de Krakovie, accompagné du sUroste de Sandomir son frère, menait trois cents cavaliers, vêtus les uns à la hongroise, les autres à la manière desTatars Le palatin de Sandomir, avec le grand écuyer, son frère , en avait deux cent cinquante , équipés de même. Le palatin de Kalisz avait une troupe toute brûlante de bijoux et de perles , et vêtue à la manière des Huns. Mais ceiui qui parut le plus, fut Albert Laski, palatin de Siéradz, avec cent cavaliers magnifiquement vêtus à la manière des Hongrois et des Tatars. Il était suivi du palatin de Podolie, qui menait cent cinquante cavaliers; ensuite marchaient quelques magistrats de Litbuanie, et, immédiatement après eux , ftrcolas-Christophe Radziwill, vêtu à l'italienne, et, après lui, les officiers de la cour, puis le duc et palatin de Kiiow, avec ses deux (ils et trois cents cavaliers; ensuite le palatin de Braslaw, avec deux cents hommes de la province de Wolhynie , en habits de Tatars. Puis les palatins de Cuhn, de Marienbourg et de Poméranie, avec leur suite habillée à Tallemantle. Ils étaient accompagnés de Dulski de Prusse, qui menait trentesix cuirassiers, et du palatin de Lublin, qui en avait deux cents habillés à la hongroise , mais en différentes manières, lis étaient suivis du comte de Tenczyn et des castellans de YVoynicé et de fielz, qui avaient deux cent cinquante cavaliers avec eux. Ceux qui marchaient ensuite étaient Herberton,
avec une troupe de deux cents hommes, les castellans de Kamiénieç et de Zawichost avec cent cinquante, André Wapowski avec cent, les castellans de Bieçk et de Radom avec quatre-vingts, puis Stanislas, comte de Tarnow, avec deux cents hommes.
Venaientensuite le chancelier du royaume; puis enfin André Opalinski , maréchal de la cour, avec soixante et quinze cavaliers vêtus à l'italienne. Cette marche était fermée par Ips commandants des villes et par les chefs des officiers du roi, chacun avec leur troupe.
Le reste des seigneurs marchait sans ordre, et après eux, la bourgeoisie et le petit peuple armé à l'allemande, au nombre de six cent vingt cavaliers et de quatre cents hommes de pied.
Le roi vint au milieu d'eux, entouré de sa garde composée de Gascons et de Suisses et d'une foule de seigneurs français. L'évêque de Ploçk harangua le nouveau monarque, au nom duquel répondit le sieur Gui du Faur de Pibrac. Sur le soir, tout le cortège se mit lentement en marche vers la ville qui était toute illuminée. Le roi, monté sur un cheval très-richement enharnaché , entra par la porte de Saint- Fiorian, sous un dais porté par lès consuls de la ville, au bruit des trompettes et du canon , qui tirait sans discontinuer. Les ducs de INevers et de Mayenne suivaient immédiatement le roi", ensuite lcmarquis d'Elbœuf et les autres seigneurs français, chacun entre deux palatins qui les accompagnaient par honneur; puis enfin les ambassadeurs étrangers. Le roi marcha ainsi jusqu'au château, par des arcs de triomphe élevés d'espace en espace, et au milieu d'une foule innombrable de peuple qui, non-seulement remplissait toutes les rues, mais qui couvrait tous les toits pour voir ce spectacle. A chaque arc, il rencontrait l'aigle blanc, fait si artificiellement qu'il venait voler et battre des ailes autour du roi.
On alla droit à la cathédrale, dédiée à saint Stanislas, pour y entendre le Te Deum. Ainsi finit la journée de l'entrée.
Le leudeoiain soir, après plusieurs
cérémonies de cour, le roi alla à la grotte de Kasimir, qui est une église dédiée à saint Stanislas, le patron de la Pologne ; après avoir baisé les reliques, suivant une coutume très -ancienne, il ût sa prière. C'est une cérémouie que les rois de Pologne ne manquaient jamais de faire avant leur couronnement.
Enfin arriva le jour du sacre. Le sénat et les grands étant réunis, le palatin de Krakovie chercha à se venger d'avoir échoué à la diète d'élection. Il avait toujours tté déclaré contre la France, et ce fut par son conseil qu'on amena Montluc, avant l'élection, a accepter les conditions en faveur des
Ï protestants polonais et français, que 'ambassadeur français signa le 4 mai 1573 , d'accord avec Gilles de Noailles et Saint-Gelais. Sachantque I exécution de celles qui regardaient les prolestants polonais avait été différée jusqu'à l'arrivée du roi, le palatin saisit cette occasion pour s'en plaindre hautement devant son parti; il observa qu'il fallait serrer avec des liens plus forts ce matois. (C'est ainsi, dit de Thou , qu'il appelait le roi). Il joignit des menaces aux plaintes.
La messe dite, lorsque le roi monta sur un échafaud élevé au milieu de l'église, et au moment où l'archevêque de Gnèzne allait commencer les prières du sacre, le palatin de Krakovie se leva tout d'un coup avec un visage féroce, et jetant les yeux sur ceux de sa faction : «C'est en vain, s'éeria- « t-il, que vous et moi nous sommes « libres, si, par un silence infâme, nous « nous condamnons nous-mêmes à un « esclavage éternel. A quoi servent « tant de vœux si justes formés par « la noblesse, et les demandes si équi- « tables qu'elle a faites, si le roi s'en « moque et ne les exécute pas? Le voilà « venu, on lui a donné presque toutes « les marques de la dignité royale et • tout ce qui peut l'y affermir, et l'on « ne parle point d'exécuter ce qu'on a « promis de sa part. Je ne souffrirai « pas un plus long délai. Il faut ac- « cepter les conditions qu'il a accor- « dées et en jurer l'observation, ou
« je déclare que je m'oppose à son
« sacre ! »
Cette sortie véhémente et inattendue donna lieu à un murmure générai dans toute l'église. La hardiesse des factieux augmentait, et déjà on entendait des paroles menaçantes et qui sentaient la sédition, quand le sieur de Pibrac, sans perdre contenance, ayant dit un muta l'oreille du roi, qui voyait bien que sa patience, au lieu d'apaiser l'émeute, ne ferait que l'aigrir, se tourna vers l'archevêque et lui commanda, de la part du roi, de faire la cérémonie pour laquelle on était assemblé, en disant que le prince réglerait le reste, de l'avis du sénat. L'archevêque obéit de suite, et continua les prières du sacre, qui fut achevé avec de grands applaudissements, à la vue de ceux mêmes qui s'y étaient opposés, et qui même parurent consternés d'avoir contribué a cette scène irréfléchie. Des que le roi fut sacré, on lui mit la couronne sur la tête.
Le palatin de Krakovie mourut quelque temps après : on ne sait si ce fut naturellement ou du déplaisir qu'il éprouva de voir l'autorité du roi si bien affermie.