‹ PologneChapitre 77 sur 103 · AMBASSADES · texte numérisé non relu

AMBASSADES

Les rapports du gouvernement de l'ancienne Pologne avec les autres cours n'étaient pas suivis. Loin donc de ressembler à ces relations extérieures qui entrent dans l'organisation des cabinets modernes, les ambassades polonaises n'avaient lieu que dans des circonstances extraordinaires et se rapportaient à une démarche tout à fait spéciale.

Pendant longtemps, les rapports les plus fréquents furent avec Rome, et chaque fois qu'ils se renouvelaient, les Polonais déployaient ce penchant au faste et à la magnificence qui formait une des bases principales de leur caractère. L'entrée brillante que fit, en 1633, dans la métropole du monde chrétien l'ambassadeur de la république, Ossolinski, est surtout cftée comme une des plus splendides et des

(*) Cetle église, qui rappelait à la Russie son humiliation, fut démolie sous le régime

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carquois, la somptuosité des" équipages , les riches harnais des chevaux, tout concourait a former un coup d'oeil étrange et éblouissant.

Dès les premiers entretiens avec les ambassadeurs, on fut frappé de leur facilité à s'énoncer, pour la plupart, en latin, en français, en allemand et en italien; quelques-uns même parlaient avec tant de facilité la langue française, qu'on les eut plutôt prs

S dut" des habitants des bords de la eine ou de la Loire, que pour des hommes nés dans les contrées qu'arrosent la Wistule et le Dniéper. La noblesse de Charles IX eut à rougir de son ignorance, car il ne se trouva à la cour que deux de ses membres, le ba'on de Millau et le marquis de Castellanau-Mauvissière,qui tussent capables de leur repondre en latin, et encore y avaient-ils été mandés exprès pour soutenir l'honneur du corps. Les autres nobles, quand les nouveaux venus In interrogeaient, ne leur répondaient que par signes ou en balbutiant.

Deux jours après leur entrée, le vendredi, les ambassadeurs eurent audience de Charles IX. Après le baisemain, l'évéque de Posnanie prononça au nom de tous un di cours, auquel le roi répondit qu'il se soin iendrait toute sa vie du présent magnifique que les Polonais avaient fait, à sa recommandation, à un frère qu'il aimait tendrement, ajoutant qu'il ne perdrait aucune occasion de leur en témoigner sa reconnabsance, afin de faire connaître non seulement à la Pologne, mais à tout I univers et à tous les siècles, que jamais prince n'a eu plus d'amitié pour aucune nation qu'il en aura toujours pour les Polonais.

Au sortir de cette audience, les ambassadeurs rendirent également visite à la reine mère, Catherine de Médicis, et à la reine Elisabeth. Ils remirent au lendemain à aller chez leur nouveau souverain , voulant le voir un jour à part pour lui faire plus d'honneur, comme ils le devaient. Le samedi 22, dans l'après-dlner, ils montèrent donc tous à cheval , et vêtus de

longues robes tissues d'or. Ce costume , joint à la gravité convenable à des ambassadeurs, rappelait la majesté des membres 'le l'ancien sénat romain.

Le cortège de chaque envoyé marchait di vant lui , et se composa t de jeunes gentilshommes , tous en robes de soie , et précédés d'officiers porteurs de masses de fer de deux coudées de haut.

Les seigneurs de la cour de France les « ondui»irent en cet équipage vers Henri de Valois, qui les reçut dans la grande salle du Louvre. Après la lecturedes lettresdecréai ce, l'évêquede Posnau e , Konarski , harangua Henri , et finit en ces ternies : « Que le roi ne « devait qu'à son mérite la couronne « qu'ils venaient lui offrir ; et qu'ils ne « doutaient pas qu'il n'ajoutât à ses « premières vertus toutes celles que « l'hcnneur et le devoir allaient bien- « tôt lui rendre nécessaires. Quant au « décret d'élection , ils ne pouvaient « s'en dessaisir, que le roi son frère et « lui n'eussent confirmé, par leurs ser- « ments \ tous les articles dont les am- « bassadeurs de France étaient conve- « nus avec le sénat et la république. »

Henri répondit en latin , avec force remercîments du choix fait en sa personne, et. donna sa main à baiser aux ambassadeurs , qui prirent ensuite congé de lui.

De longs débats s'élevèrent bientôt sur les promesses faites et signées avant l'élection par les diplomates français ; débats qui commencèrent à dégoûter Henri de sa couronne étrangère, en voyant avec quelle énergie les ambassadeurs défendaient les conventions arrêtées, à tel point que l*un d'eux , Zborowski, interpellé par Henri relativement à l'article qui assurait la liberté de conscience, s'écria: «Je « dis, sire, que si votre ajnbassadeur « ne s'était engagé à vous faire agréer « cet article, vous n'auriez pas été élu « roi de Pologne; je dis même plus : si « vous ne l'acceptez pas comme tous « les autres , vous ne le serez jamais ! »

Déjà des murmures éclataient parmi les courtisans français; mais, d'un geste, Henri s'empressa de les apaiser.

et il sut cacher, sous un gracieux sourire , le dépit qui agitait son âme.

Les divers points débattus et arrêtés , un grand banquet fut donné par lui; et on fixa pour le 'lendemain , 10 septembre, le jour de la prestation du serment. Cette cérémonie se fit en

grande pompe à Notre-Dame. La messe ite , les deux rois de France et de Pologne s'approchèrent du maître-autel , se. mirent à genoux, et, la main sur l'Evangile, prêtèrent serment : Henri de Valois, comme souverain de Pologne, et Charles IX, comme garant des promesses faites en son nom par ses envoyés Montluc, de Ps'oailles et Saint-Gelais.

Trois jours après eut lieu , dans la grande salle du Palais de Justice , la lecture publique du décret d'élection.

Toute la cour et les grands corps de l'État y assistèrent; on évalue à dix mille le nombre des spectateurs présents. Les ambassadeurs n'arrivèrent qu'âne demi-heure après Charles IX , et ils tirèrent avec beaucoup de grav ité le décret d'élection du coffre en argent doré où il était renfermé; une gaine de velours vert contenait ellemême le coffre, et un drap d'or frisé recouvrait le tout. Le castellan lut lentement chacun des articles , tandis que les castellans Tomicki et Gorka tenaient les deux bouts du décret, scellé de vingt-six sceaux. Konarski et Radziwili parlèrent ensuite ; et , les réponses des chanceliers prononcées , on chanta un Te Deum en musique ; puis les cloches furent mises en mouvement, et l'artillerie retentit de toutes parts.

Le lendemain, par les ordres de Charles IX, le nouveau souverain fit une entrée solennelle dans Paris.

Armé de toutes pièces et précédé du duc de Guise, qui portait le sceptre, Henri de Valois , a cheval , marcha sous un dais depuis la porte Saint-Antoine, où on lui présenta les clefs de la ville, jusqu'au palais. Le roi de Navarre et le duc d'Alençon se tenaient à ses côtés; et on remarquait dans le cortège les autres piinces du sang, les ambassadeurs de la république avec

toute leur suite, le parlement en robes rouges, les premiers officiers de la couronne, et les ministres étrangers.

Tout le long de sa route, ce brillant cortège fut accueilli par les acclamations d'un peuple immense, qui criait:

/ ive le roi de Pologne! De distance en distance, les magistrats de la ville avaient fait élever des arcs de triomphe , ornes de statues , de tableaux et d'inscriptions, les unes à la gloire du nom 1 polonais , les autres relatives à l'union des deux frères et à l'amour de leurs sujets.

Le soir decette journée remarquable, la reine de France donna un grand souper aux ambassadeurs polonais, dans son palais des Tuileries, sur le rempart auprès du Louvre. Quand les tables furent desservies et enlevées , il surgit tout à coup un rocher furt élevé , qui tourna de lui-même autour de la salle. Sur son sommet, on voyait seize filles de la maison de la reine , déguisées en nymphes , et représentant les seize provinces de France. Après qu'elles eurent fait admirer la fraîcheur et le charme de leur voix , elles récitèrent des vers composés par Bonsard et Dorât , en l'honneur de la France et du roi de Pologne; puis elles descendirent du rocher afin d'offrir des présents à ce prince. Des danses dessinées pour la circonstance, et exécutées par elles, hur fournirent encore, avant de se retirer, l'occasion de déployer leurs grâces et leur légèreté.

Le jour suivant , Jean Zborowski partit, pour rendre compte au sénat de ce qui avait été fait, et lui annoncer la prochaine arrivée dans le pays du souverain.

Dans un discours adressé à Zamoyski, et publié, le célèbre jurisconsulte français Baudouin parle de cette ambassaue comme de la plus éclatante qui ait jamais été faite par aucune nation.

El e fut pourtant encore surpassée en pompe et en magnificence par celle envoyée à Marie-Louise de Gonzague, et qui vint en France en 1645. Tous les écrivains du temps sont unanimes

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à cet égard ; et quelques - uns même , tels que Théophrasle Renaudot, ne trouvent pas d'express : ons suffisantes pour pouvoir rendre compte de leurs sensations à l'aspect d'un spectacle aussi pompeux.

Wladislas IV, veuf en premières noces de Cécile d'Autriche, tomba éperdument amoureux de Marie-Louise de Gonzague, princesse de Mantouc, à la vue d'un simple portrait d'elle; et, presque aussitôt, il dépêcha des envoyés à Paris pour demander sa main". Cette ouverture ayant été accueillie, une seconde ambassade, beaucoup plus nombreuse que la première, se forma, à la tête de laquelle étaient l'évéque de Warmie, Wenceslas Leszczynski , et le palatin de Posnanie, Christophe Opalinski.

La cour, qui habitait depuis quelque temps Fontainebleau , s'empressa de revenir, dès qu'elle apprit que les ambassadeurs étaient arrivés aux portes de la capitale. En attendant le jour de leur entrée solennelle, qui fut fixé au dimanche 29 octobre 1645, ils se tinrent à Reuilly, dans une maison de plaisance appartenant à M. de Rambouillet.

Au jour dit, M. de Berlize, introducteur des ambassadeurs, s'en fut prendre à leur hôtel le duc d' El neuf et son Hls, le comte d'Harcourt , choisis par le roi et la reine régente pour accompagner les envoyés polonais.

Quantité de noblesse se joignit à eux ; mais des différends touchant l'étiquette, et qu'il fallut régler, vinrent nuire à l'effet de la fête, car ils furent cause que le jour était sur son déclin quand les ambassadeurs firent leur apparition par la porte Saint-Antoine.

Quoi qu'il en soit, dès l'abord, ils excitèrent une flatteuse surprise; et les Parisiens , qui , suivant madame de Motteville, étaient accourus à leur rencontre avec le dessein de se moquer d'eux , durent bientôt changer de rôle et admirer au lieu de critiquer.

En tête du. cortège marchait Girault, adjoint de l'introducteur, chargé de veiller au maintien du bon ordre et à l'exécution des mesures arrêtées par

son supérieur. Derrière lui s'avançait Chlapowski , capitaine des hayduks ou gardes du palatin de Posnanie, vêtu d'un dolman ou justaucorps de satin jaune, et d'un long manteau écarlate , doublé de zibeline. Son bonnet était en drap d'or, fourré de même, et sur le sommet flottaient des plumes degrue, blanches et toutes droites, attachées au moyen d'une agrafe en pierreries. Il avait à la main une espèce de massue appelée busdlgan, offrant par le haut six .angles d'argent doré.

A sa gauche pendaient un cimeterre avec son fourreau d'argent , tout couvert de turquoises; et à sa droite une longue épée à semblable enveloppe.

Le superbe coursier qu'il montait était sellé et housse de broderie d'or à fleurs ; les deux étriers fort larges et d'argent massif; la bride , le poitrail et la croupière en chaînons d'argent du plus beau travail.

Trente hommes à pied, composant sa compagnie, le suivaient, tous vêtus d'un zupan ou sorte de jupon de drap rouge, avec un manteau par-dessus, de même étoffe et couleur, relevé sur l'épaule et retenu de chaque côté par huit grosses boucles d'argent. Leur bonnet était orné d'une laine d'argent en forme de plume. Une carabine reposait sur leur épaule droite et une hache d'armes sur leur épaule gauche.

Ils avaient tous la tête rasée à la polonaise, c'est-à-dire, à la réserve d'un bouquet de cheveux au sommet et de deux longues moustaches sur la lèvre.

Quatre gardes habilles de même les précédaient, portant chacun une enseigne mi-partie rouge et jaune; six autres étaient en queue de la compagnie et jouaient du litre.

Le capitaine des gardes de l'évéque de Warmie, Pieczowski, paraissait ensuite. Son costume ne différait de celui de Chlapowski que par la couleur, qui était rouge cramoisi.

La même remarque s'appliquait à sa compagnie, composée de vingt-cinq hommes, armés et vêtus comme les précédents, à l'exception que leur habillement était vert et qu'il y avait seize boucles en forme de fleurs de lis

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à chaque manteau nu lieu de huit.

Cinq joueurs de fifre les accompagnaient également.

Del Campo se montrait immédiatement avec les gentilshommes de son académie, qui , pour faire honneur aux ambassadeurs, s'étaient joints à leur cortège.

Choinski, écuyer du palatin et capitaine de ses carabiniers, les suivait.

Son dolman était en satin écarlate et son manteau en velours vert, brodé d'or; une aigrette, surmontant son bonnet et garnie de six plumes de grue, enrichie de pierreries, ajoutait encore à l'éclat de son costume et au brillant de ses armes.

A quelque pas de lui venait sa compagnie, au nombre de vingt-six hommes à cheval parfaitement montés. Outre leurs épées et cimeterres , ils portaient une carabine.

On voyait ensuite l'académie du sieur de Vaux , dont les chevaux étaient ornés d'une infinité degalands (rubans).

Puis se présentaitïrzeciécki, premier gentilhomme de la chambre du palatin , vétu d'un dolman de satin violet et d'un /.ont us z, long manteau sans collet, en tabis ondé, de même couleur et doublé de zibeline. Il tenait à la main un grand marteau d'acier, au manche d'argent doré. Des pierres précieuses scintillaient sur son épée et sur son cimeterre; la selle de son cheval était en broderie d'or et d'argent , ainsi que la housse , qui tombait jusqu'à terre ; tout le reste de l'harnachement était en chaînettes d'argent.

Vingt-quatre gentilshommes de la chambre nu même ambassadeur le suivaient à cheval. Leur costume était de satin jaune et de velours cramoisi, avec des boutons en or. Ce qui les faisait particulièrement remarquer, c'étaient les grands arcs et les narquois en velours rouge, garnis de flèches dorées , dont ils étaient porteurs.

Une nouvelle académie, celle du sieur Arnolfini , venait à leur suite et précédait Gowarzewski , écuyer de révêque de Warmie , et premier gentilhomme de sa chambre. La mise de ce dernier se composait d'un zupan de

13* Livraison. (Pologne.'

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satin blanc et d'un manteau de velours rouge cramoisi , doublé de toile d'argent. La massue d'or qu'il tenait à la main offrait des ciselures de très- bon goût , et on admirait également l'élégance et la richesse de sa monture.

Son entourage comprenait seize gentilshommes de Ta chambre de révêque , aux dolmans de satin gris de lin, et aux manteaux de velours vert. Des plumes blanches d'autruche , enrichies de joyaux , couronnaient leur coiffure.

Leurs armes et leurs chevaux étincelaient aussi d'or et de pierres précieuses. A mesure que le cortège poursuivait sa marche, de nouvelles merveilles venaient frapper les yeux des spectateurs éblouis.

Six trompettes à cheval , savoir : trois appartenant au palatin, et trois à révêque, attiraient ensuite l'attention.

Les premiers avaient des zupans de satin jaune, avec des kontusz et des bonnets en drap rouge ; les seconds , des zupans de satin blanc , avec des kontusz et des bonnets en drap vert.

Ils sonnaient tous les six de leurs instruments, ornés sur les banderoles des armes de leurs maîtres , en broderie d'or et d'argent.

Après eux, Bilinski, un des écuyers du palatin, faisait admirer son costume de toute beauté, mais d'un choix plus sévère que celui des précédents.

Son zupan, en satin rouge pourpre, était bordé en martre brune, à reflets argentés; son manteau, fourré de même, était de velours gris de fer, et retenu sur ses épaules par des torsades en or, aux extrémités desquelles pendaient des glands non moins précieux. De l'or mat avait servi pour la confection de son bonnet.

Bilinski faisait conduire devant lui, à pas lents, un magnifique cheval turc, par deux valets à pied qui le tenaient par les rênes d'une main et par le cavecon de l'autre. La selle de ce cheval était toute resplendissante de lames d'or, parsemées elles-mêmes d'une grande quantité de turquoises, rubis et diamants; sa housse, en broderie d'or, sa bride, son poitrail et sa croupière , ces trois derniers objets corapo-

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tés de chaînettes d'or, étaient ornes de bassadeurs , tels que Opalinski , cousin

lames du même métal, si habilement du palatin, Alexandre Sielski, maftre

travaillé, due, malgré sa dureté, grâce d'hôtel diTévêque, et Stanislas Kostkn,

à la multiplicité des entrecoupures, comte de Steimberg; tous trois cou-

il n'était pas moins flexible en tout verts de splendides vêtements de toile

sens que le cuir des harnais ordi- d'or à fleurs, avec des boutons enri-

naires. Ce cheval , ferré d'argent , por- chis de diamants et autres joyaux ; de

tait sur sa téte un gros bouquet de grandes aigrettes noires en plumes de

plumes de héron, et sur son front une héron paraient leurs bonnets. Pour

énorme rose en rubis. A la selle pen- monture ils avaient des coursiers turcs,

dait une épée , dont le fourreau , d'ar- harnachés en lames d'or incrustées de

gent massif et doré, était semé en diamants; au cou de chaque cheval

abondance d'émeraudes et de tur- pendaient trois chaînes d'or,

quoises. Beaucoup d'autres seigneurs de l'am-

Trois joueurs de surmacs , ou mu- bassade suivaient, vêtus non moins risiciens de guerre, à cheval, précé- chement. On remarquait surtout parmi (1 nient plusieurs gentilshommes polo- eux Jean Traginski, et le brillant équinais, résidant à Paris et vêtus à la page de son cheval, dont la beauté française , qui avaient cru convenable toutefois ne plut pas tant que l'intellîde se joindre en cette circonstance aux gence : en passant devant le Palaisreprésentants de leur pays. Royal , il agita son panache de plumes

Les comtes de Noailles et de Bar- et de diamants, courba les genoux, râult, envoyés par Marie de Gonzague inclina la téte jusqu'à terre, et eut au-devant des ambassadeurs , parurent l'air de saluer avec respect le roi et la alors avec les gentilshommes du car- reine régente, placés à un balcon pour dlnal Mazarin. Beaucoup d'autres voir passer le cortège, nobles et l'académie du sieur de Poix Kuii n , après une longue et éblouisles accompagnaient. t santé déOlade de seigneurs polonais ,

Puis le colonel Szodrowski , capi- parurent ies deux ambassadeurs , pré-

taine des gentilshommes d'honneur du cèdes de M. de Berlize, et se tenant

palatin, se présenta, monté sur un entre le duc d'Elbeuf et le comte d'Har-

superbe cheval turc , blanc , mais ayant court.

la moitié de sa robe peinte couleur L'évêque de Warmie, la main apisabelle, sellé et boussé de broderie puyéesur son collègue, était à droite. d T or et d'argent , avec de petits crois- Une robe de soie violette tombait jussantsd argent doré. Szodrowski < tout qu'à ses pieds; un bonnet gris lui vêtu de toile d'araent, portait sur le couvrait la tête, et on voyait sur ses dos une aile blanche , si grande qu'elle épaules une large pèlerine en fourrure passait par-dessus sa tète, que couvrait d'hermine, doublée de satin blanc, un bonnet en toile d'argent , doublé A son cou brillaient un collier de dinde zibeline, et garni d'une très-belle niants, et, sur sa poitrine, une croix plume de héron , ornée de pierreries en or, d'un travail magnifique, en formé d'étoile. Le palatin de Posnanie portait une

Deux hommes à pied , et vêtus à la casaque de brocard d'or, tout étince-

turque, se tenaient à ses côtés. Ils lante de pierreries et de diamants,

portaient sur leur tête des casques do- ainsi que son épée et son cimeterre ;

rés, et dans leurs mains de longues jusqu'aux étriers qui étaient ornés de

haches , au manche précieux. saphirs du plus beau bleu. Son cheval ,

Une partie des seigneurs français , sellé et housse de toile d'or, avait éga-

cités plus haut comme ayant accompa- lement des fers en or, l'un desquels

gné les princes délégués par la cour, se détacha à dessein durant le trajet,

se montra à ce moment. Au milieu Parmi la totalité des chevaux, on en

d'eux se trouvaient les Polonais que comptait quarante de race turque,

leur qualité rapprochait le plus des am- dont vingt-trois ferrés en argent. Plu«

sieurs étaient peints aussi en rouge ; et cette mode, quoique bizarre, ne fut point trouvée disgracieuse.

Des gardes à cheval et les carrosses, tant de la cour que des ambassadeurs, terminaient la marche. Les derniers attirèrent particulièrement les regards de la multitude par leur magniGcence :

l'argent massif avait pris partout la place du fer ; et les attelages , malgré la longueur du voyage, ne semblaient nullement futigués.

Ces voitures étaient remplies par les confesseurs, secrétaires, médecins, et les of liciers attachés à la personne des ambassadeurs. Il y avait en outre un si grand nombre de chariots chargés de meubles, que la nuit surprit le cortège dans les rues. L'itinéraire suivi fut celui-ci : la rue Saint-Antoine, la Place -Royale, les rues des Francs- Bourgeois, de Paradis, de Braque, Sainte- A voie, Neuve Saint- Merri, Saint - Martin , des Lombards , de la Ferronnerie et Saint -Honoré, où, après avoir passé devant le Palais- Royal, les ambassadeurs furent descendre à l'hôtel de Vendôme, vacant par l'exil de ceux qui en étaient les maîtres.

Le 31 du même mois, deux jours après leur entrée, les ambassadeurs polonais eurent audience du roi Lou is XIV et de la reine régente , au Palais-Royal, dans la grande galerie. En sortant de là, ils furent saluer, à l'hôtel de Nevers , leur future souveraine. L'évéque de Warmie la harangua en latin , au nom des deux ambassadeurs , qui lui présentèrent ensuite ensemble, avec la lettre du roi de Pologne, une croix formée de six diamants, pareils en grosseur et en beauté, estimée plus de cent mille écus. L'évéque d'Orange répondit pour la princesse à la harangue, par un discours également en langue latine. L'audience finit par de nouveaux compliments , et les ambassadeurs se retirèrent.

Le mariage fut célébré le 5 novembre suivant. Ce jour-là , l'évéque arriva sans bruit au Palais-Royal , sur les neuf heures du matin , afm de veiller aux préparatifs de la cérémouie.

À midi , le palatin partit de l'hôtel de Vendôme, accompagné des gens de sa suite à cheval, tous vêtus d'habillements encore plus riches et plus éclatants que ceux du jour de l'entrée.

L'évéque célébra l'office nuptial dans la chapelle du Palais-Royal, et unit Marie-Louise de Gonzagne au palatin , ce dernier tenant lieu et place du roi de Pologne , qui , par les mains de son représentant , donna un anneau estimé valoir plus de cinquante mille livres.

Après la bénédiction, on mit sur la tête de la princesse une couronne fermée , faite à l'instar de celle de Pologne, et enrichie des perles et diamants royaux.

Le moment du départ ne devant pas tarder à arriver, la reine régente réfléchit à la position difficile où se trouverait, durant son vovage, la nouvelle souveraine entourée de gens qui , peu de jours auparavant, lui étaient encore entièrement inconnus , ainsi qu'à son apparition dans un pays dont les usages différaient tant de ceux de la France.

C'est alors qu'Anne d'Autriche songea à madame de Guébriant. Cette dame, d'un grand mérite et veuve du maréchal de ce nom , vivait , depuis la mort de son mari , dans une profonde retraite. Malgré son peu de penchant pour les dignités , elle ne put résister au désir qu'on lui témoignait. En conséquence, elle fut envoyée en Pologne, en qualité d'ambassadrice extraordinaire et de surintendante de la conduite de Marie de Gonzague(*).

/ (*) Voici la lettre que, d'après l'inspiration de sa mère , Louis XIV écrivit à cette occasion à Wladislas IV. Rapprochée des paroles de Charles IX , elle nous a paru précieuse, comme une preuve que, de tout temps, il a existé des liens de sympathie et d'attachement entre la Fiance et la Pologne.

«Très-haut, très-excellent et très-puis- « sant prince, notre très-cher et très-aimé bon hère et cousin ,

« Ayant plu à Dieu de donner sa béne- « diction à votre mariage nouvellement « contracté avec notre bonne sœur et cou- <♦ sine la reine de Pologne et de Suède, « nous avons pris soi» très-particulier de « lui faire rendre par les princes et grands

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Le 27 novembre 1G45, après de nombreux banquets et fêtes offerts par les ministres uu roi et par les principaux seigneurs de la cour, les ambassadeurs

« de notre royaume, cl par tous nos offi- « ciers et sujets, tous les honneurs conve-

- nahles à sa dignité. Et maintenant qu'elle «• est prête à se mettre en chemin pour aller « en vos États, y prendre la part que vous « lui avez donnée , c'est le dernier office « d'amilié que nous pouvons lui rendre, « nue de la remettre entre les mains d'une m dame de grande naissance et de haute

- vertu, pour l'accompagner dans son voyage « et la consigner à qui elle appartient. Nous « avons pour cet effet choisi notre très- « chère et bieu-aimée cousine la maréchale « de Guéhriant, veuve de noire très-cher et « bien-aimé cousin le maréchal de Guéhriant, « qui a commandé nos armées en Allema- « gne avec tant de réputation de valeur, et « de conduite, que son nom est à jamais •«illustré; et comme elle a d'ailleurs des « qualités relevées qui l'ont rendue digne « de notre affection et de notre confiance,

nous l'avons chargée volontairement d'un « si célèbre emploi , duquel elle s'aquittera « sans doute à votre satisfaction. "Vous rece- « vrez par sa main celle-ci , que nous vous «« écrivons par l'avis de la reine régente , m notre très- honorée dame et mère, pour « vous dire qu'après avoir tant contribué à « l'accomplissement de vos désirs , nous au- « rous toujours une entière disposition à « vous donner aux occasions d'autres marm quesde notre bonne volonté. A quoi nous « nous sentons d'autant plus excité , que « cette nouvelle alliance se rencontre jointe « à notre parenté, pour confirmer davan- « tage les anciennes confédérations qui sont « entre nos États et sujets. Mais parce que « notre dite cousine est bien informée de « nos bons sentiments, elle pourra s'étendre « davantage sur ce sujet, s'il vous plaît de •< lui donner créance entière aux choses « qu'elle aura à vous dire de notre part.

« A quoi nous remettant , nous prions « Dieu , très-haut , très-excellent et très- « puissant prince, notre très-cher et très- « aimé bon frère et cousin, qu'il vous ait en « sa sainte et digne garde.

- Écrit à Paris , le vingt-quatrième jour « de novembre mil six cent quarante- cinq.

« Votre bon frère et cousin ,

« Loues. »

partirent avec leur souveraine pour la Pologne.

Ainsi finit une mission diplomatique qui avait fait tant de bruit , et produit une si vive impression sur l'esprit des habitants de Paris. Ils s'en entretinrent par la suite encore longtemps, pour citer l'entrée des ambassadeurs polonais comme la première chose remarquable du siècle (*). Les classes élevées se laissèrent également aller à l'enthousiasme ; mais , tout en louant le faste et la splendeur déployés en cette circonstance , elles ajoutaient qu'il y avait encore, au milieu de tout cela, quelques vestiges de l'ancienne rudesse des Scythes : tel est , du moins , le témoignage d'une femme de la cour d'Anne d'Autriche (**). Un autre écrivain , que nous avons consulté longuement, n'admet pas de bornes aux éloges , et , dins son admiration , va jusqu'à comparer les Polonais venus en France en 1645 aux Romains d'autrefois (***).

COCRS ET CHATIAUX.

La cour, dans les temps anciens, signifiait le lieu où arrivait le ro! et où il célébrait les solennités, réunissait les citoyens, jugeait les causes, donnait des tournois ou des banquets.

Ce ne furent donc que les souverains qui eurent d'abord des cours; mais bientôt on se pressa à la cour des chanceliers, pour s'y instruire dans les affaires publiques, et à celle des hetmans ( grands généraux ) , pour s'y exercer dans l'art militaire. Par conséquent, les châteaux des magnats ne tardèrent pas à devenir le séjour de nombreux courtisans, car l'orgueil des grands leur commandait de tenir un somptueux train de maison ; et, en outre, la vieille hospitalité polonaise leur faisait accorder facilement aux solliciteurs l'autori-

(*) J. Le Lalwurcur, Relation du voyage de la reine de Pologne.

(•*) Madame de Motteville, Mémoires pour servir à l'histoire d'Anne d'Autriche.

(*•*) Théophraste Ken au dut, Recueil de gazettes et nouvelles. *

sation de pincer leurs fils auprès d'eux, quelque magnat, pour y recevoir le Il arriva de là que les demeures des dernier vernis et s'y exercer dans le seigneurs puissants comptèrent un nom- service public ou militaire. Là, il apbre infini de commensaux. prenait à respecter la religion, en

Niésiccki dit que le majordome de voyant comment les hommes les plus la cour du magnat prince Ostrogski , éminents du pays remplissaient ses seigneur lui-même, avait soixante-dix saintes pratiques et avec quel zèle ils mille florins d'appointements annuels, suivaient ses principes pieux. Il y de- Deux mille jeunes gens étaient atta- venait moral, car il n'avait pas d'au-

chés à cette cour et entretenus aux très exemples devant lui que ceux des frais du prince. antiques vertus polonaises, de la di-

Le vice-chancelier de Lithuanie, gnité, de la justice, de )a stricte exé-

prince Léon Sapiéha, envovepar Wla- cution des devoirs. Il y formait son

dislas IV pour recevoir la nouvelle caractère de bon citoyen, en écoutant

souveraine sur les confins du royaume, les graves entretiens des conseillers

était suivi de quatre mille gentils- du gouvernement, en se pénétrant des

hommes à cheval, faisant tous partie sentiments qui les animaient, c'est-à-

de son entourage ordinaire. dire du respect envers le trône et de

Selon Le Laboureur, secrétaire de l'amour de la patrie, à laquelle les Po-

madamc de Guébriant durant son am- lonais sacrifiaient leurs vies et leurs

bassade, la cour du maréchal Stanis- fortunes. Là un jeune homme s'ini-

las Lubomirski comptait six mille ser- tiait aux chroniques nationales et

viteurs et soldats ; et, en temps de étrangères, presque tous les châteaux

guerre, le nombre des gens armés ayant une bibliothèque nombreuse, ou

s'élevait à neuf mille. bien copiait les précieux manuscrits

Le chancelier Tomicki divisait en des ouvrages non imprimés et dont les

trois catégories la jeunesse attachée à auteurs étaient connus par leur vaste

sa personne : les plus indigents étaient érudition. La famille du maître de la

élevés à l'école, à son château de Kra- maison lui représentait un exemple de

kovie; les riches résidaient à sa cour, simplicité patriarcale réunie à une

sous la direction des professeurs les dignité véritable. Les vieux Polonais

plus distingués de l'université; et il étaient, comme les sénateurs de l'an-

envoyait étudier à l'étranger, à ses cienne Rome, toujours imbus de cette

frais', ceux qui tenaient aux grandes idée, qu'ils devaient offrir le modèle

familles (*). des vertus civiques et de famille à la

Le palatin Stanislas Jablonowski jeunesse sur laquelle reposait tout l'es-

entretenait trois mille soldats et qua- poir futur du pays (*). » tre mille courtisans, valets, esta- Tels furent les courtisans des ma-

fiers, niqueurs, meutiers, faucon- gnats polonais jusqu'à l'époque de la

niers, cnasseurs, pécheurs, musiciens, mort d'Etienne Batory. Mais l'intro-

acteurs, etc. duction de la monarchie élective chan-

Sous Stanislas-Auguste, les cours gea la face de la vie des cours et des

des Czartoryski, Potocki, Radziwill, châteaux. La prérogative qui élevait

et del'évéque deKrakovieSoltyk, bril- chaque noble à l'égal du roi fit perdre

laient encore par leur éclat et par leur de vue le bien public pour s'occuper

magnificence. des intérêts privés, comme cela se re-

« Les châteaux ou' cours , dit Go- marque dans l'histoire depuis Sigis-

lembiowski, étaient jadis l'école su- mond III jusqu'à la fin du règne de

préme de la jeunesse. Après avoir ter- Jean Sobieski. Les cours prirent dès

miné ses études, un jeune homme était lors un nouvel aspect, et gagnèrent en

placé par son père dans la cour de nombre, en apparence, en luxe, qui le

(*) Starowolski , "Vitae antistifum Krako- (*) L. Golembiowski, Domy i Dwory.

viensis. (Maisons et Châteaux.)

L'UNIVERS

disputait à celui de l'Orient; mais les vertus antiques, l'amour du bien public disparurent peu à peu; des partis se formèrent ; chacun oublia le roi, la patrie, et ne vit plus qu'un Zebrzydowski, un Radziwill ou tel autre seigneur dont il admirait la grandeur et devenait l'instrument, secondant les querelles des magnats, et alimentantsou vent leurs écarts et leursfautes.

La bravoure seule y était encore, car celle-ci ne quittait jamais les Polonais.

* Pendant les diètes, les courtisans des magnats et leur suite forment deux armées polonaises et lithuaniennes.

Toutes deux ont leurs maréchaux et généraux. Elles entrent en arène au son des trompettes , se battent , se poursuivent* s'assiègent dans les maisons et reviennent en triomphe (*). »

Formés par de tels exercices, les Polonais faisaient de bons soldats quaiîvl il fallait se mesurer avec l'ennemi ; mais les vertus nationales étaient négligées de plus en plus, et cela ressortit surtout au temps des deux Auguste, où la morale et la décence trouvèrent peu d'accès. Le goût du luxe et de la sensualité, répandu par Auguste II particulièrement (1606- 1733), devait devenir doublement funeste à un peuple déjà trop porté naturellement vers ces penchants.

L'ouvrage intitulé la Saxe galante caractérise parfaitement le souverain, la cour et l'époque. Les mœurs furent foulées sans pudeur aux pieds, et le sort de chaque victime d'un caprice passager du monarque était une leçon

fierdue pour celies qui la suivaient :

es plus déplorables conséquences ne produisaient ni réflexions ni regrets.

En voyant celte perversité générale, on aurait dit que toute la nation était entraînée par un vertige de débauche, contre lequel la voix de la raison , de , l'expérience et de la religion, ne pouvait plus rien.

Il existe en polonais un écrit où la Spécialité des mœurs qui nous occupe est représentée sous des couleurs moins graves et moins sévères. Dans

O L'abbé Coycr, Vie de Sobicski.

ces feuillets, tracés par une femme, on retrouve toute la grdee et tout l'abandon de son sexe. Nous en extrairons quelques passades curieux et complétant notre travail.

« Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de maisons en Pologne qui surpassent la nôtre en magnificence.

Notre cour se compose de courtisans , dworzanin, et des gens de la suite, platny, c'est-à-dire, des employés ayant fonction dans le château ; les premiers sont plus considérés, parce qu'ils servent par honneur, et que les autres sont gagés; mais comme ils sont tous gentilshommes, ils portent tous le sabre au côté. Quelques-uns pourtant sont d'une très-basse extraction; mais mon père dit qu'un noble sur son territoire (et notez bien que ce territoire n'a souvent que quelques pieds de longueur) est légal d'un palatin.

Alors on doit passer outre; cela augmente toujours la suite des seigneurs, et ce sont des voix pour les diétines :

c'tst bien chose à considérer.

« Les devoirs des courtisans consistent à venir dans les appartements du seigneur, à attendre son arrivée, à se présenter devant lui dans un costume convenable, ayant toujours l'air d'être prêts à le servir et à exécuter les ordres qu'il lui plairait de donner; mais si le seigneur n'a rien à leur commander, ils sont obligés d'entretenir la conversation avec esprit, s'ils peuvent, ou de jouer aux cartes; ils doivent aussi l'accompagner dans ses promenades ou visites, le défendre dans toutes les occasions difficiles, et lui donner toujours leurs voix aux diétines; enfui l'amuser au besoin, lui et tout ce qui l'entoure.

« Outre les courtisans, nous avons six demoiselles de familles nobles; elles demeurent dans le château et sont sous la surveillance de Madame (nom de la gouvernante française).

« Les courtisans non gagés sont presque tous de familles riches ou aisées; ils acquièrent à notre cour les belles manières , et cela leur sert d'acheminement vers les emplois civils ou militaires. On leur paie la nourriture

de leurs chevaux, et deux florins par semaine pou r leurs palefreniers. Ils ont encore un domestique qui fait leur service particulier; ce domestique est habillé à la hongroise ou à la kosake.

Rien ne m'amuse comme de voir leur figure quand ils sont debout derrière leurs maîtres; pendant le dîner, leurs yeux sont fixés sur les assiettes, et c'est chose naturelle, ils n'ont pour toute nourriture que les restes de leurs maîtres.

« Les courtisans gagés sont en plus grand nombre que ceux-ci et n ont point les honneurs de notre table, excepté le chapelain, le médecin et le secrétaire. Le maître d'hôtel, marszalek, et le gardien de la cave , piwniczn, sont toujours sur pied pendant le dîner; ils se promènent et regardent si le service se fait en ordre; ils servent le vin au maître du château et aux visiteurs; mais les courtisans n'en ont que le dimanche et les jours de fête.

Le commissaire, le trésorier, l'écuyer et V offreur de bras, renkodajny, c'est-à-dire, celui qui a la charge d'offrir son bras au maître ou à la maîtresse de la maison toutes les fois qu'ils veulent sortir, ceux-là dînent à la table du maître d'hôtel. Les courtisans qui dînent à la nôtre ont certainement beaucoup d'honneur, mais guère de profit; ils puisent bien dans les mêmes plats que nous, mais ils ne mangent pas la même chose. Le cuisinier arrange pyramidalement le rôti; au sommet, il place la volaille et le gibier; dessous, il met le bœuf et le porc , triste pâture pour les courtisans, à qui on ne porte les plats que quand nous sommes servis; aussi on appelle le bout de la table où ils se placent le bout gris {szary koniec). Quand on sert les plats , ils sont si énormes, qu'on pense que chacun pourra avoir une bonne part; mais ils disparaissent si rapidement, gu'il y a de pauvres courtisans qui ont à peine de quoi émietter leur pain; il y en a quelques-uns qui mangent d'une manière incroyable et qui dévorent tout avant que les autres se soient servis.

« Les courtisans gagés ont une très-

forte paye; on leur donne de trois cents a mille florins par an , mais aussi mon père exige qu'ils soient bien habillés, surtout quand il y a réception au château. Mon père les récompense grandement quand il est content de leur service. Si l'un d'entre eux se fait remarquer par son zèle et son exactitude, il lui donne une gratification le jour de sa fête, ou en argent, ou en effets tirés de sa garde-robe. Les courtisans gagés sont soumis à la juridiction du maître d'hôtel , qui a le droit de les réprimander et de les punir.

« Les chambreurs, pokoiowieç, dépendent aussi du maître d'hôtel; ils sont gentilshommes, et font leur service pendant trois ans ; on les prend de l'âge de quinze à vingt ans. Leurs devoirs consistent à être toujours habillés dans un costume convenable; ils peuvent entrer dans les appartements; « ils nous accompagnent a pied ou à cheval quand nous sortons en voiture; ils sont toujours prêts à porter nos lettres d'invitation ou nos cadeaux, quand nous avons à en faire à quelqu'un.

« Lorsqu'ils se sont rendus coupables de quelque faute, le maître d'hôtel leur donne des coups de martinet. On commence par faire étendre par terre un tapis , car le parquet découvert n'est bon que pour les domestiques qui ne sont pas nobles; ensuite on châtie Je coupable. Le maître d'hôtel est trèssévere, et dit qu'on ne peut maintenir la jeunesse que par de tels moyens, sans cela qu'elle s'écarterait de la dépendance convenable. Mon père nous raconte souvent qu'il n'y a pas une chambre dans tout le château de Maleszow où il n'ait reçu des corrections :

c'est sans doute pour cela qu'il est si bon!...

« Dernièrement, un gentilhomme du voisinage est venu présenter sa jeune femme à mes parents. Il avait fait partie autrefois de notre cour. « Mon « cœur, dit-il à sa femme devant nous, « si je suis un bon mari , si je suis un « bon père , rends-en grâce d'abord à « monsieur le staroste et ensuite au « maître d'hôtel : le premier ne m'é-

« pargnait pas les réprimandes, et le « second ne m'épargnait pas les coups f de martinet. » Cette naïveté me plut beaucoup, et mes parents firent de très-beaux cadeaux au gentilhomme.

« Nous avons une douzaine de chambreurs; l'un d'eux, Michel Chronow.sk i , aura fini son noviciat le jour des Rois, et on fera une cérémonie à cette occasion.

« Quant aux autres serviteurs du château J'aurais peine à les énumérer ; j'ignore même le nombre des musiciens , des cuisiniers , des lieiduks , des Kosaks, des garçons et filles de service. Je sais seulement qu'on sert tous les jours cinq tables, et que deux distributeurs, szafarz, sont occupés du matin au soir à donner tout ce qui est nécessaire pour la cuisine. Ma mère est souvent présente à la distribution des comestibles; elle garde près d'elle les clefs des armoires où se trouvent les épiceries, les liqueurs et les confitures, apteczka.

« La cérémonie qui a eu lieu pour l'émancipation de Michel Chronowski m'a beaucoup divertie. Quand toute la société fut réunie dans la grande salle, mon père prit place sur le siège le plus élevé; cela fait, on ouvrit les deux battants de la porte, et le maître d'hôtel , accompagné de quelques courtisans, introduisit le jeune émancipé, habillé à neuf et fort richement. Il se mit à genoux devant mon père, qui le toucha légèrement à la joue en signe de ses bontés; ensuite il lui attacha le sabre au côté, vida une coupe de vin, et lui fit présent d'un beau cheval, avec son palefrenier bien monté aussi et bien équipé. Les deux chevaux étaient dans la cour du château. Mon père demanda à Chronowski s'il aimait mieux courir le monde que rester près de lui.

D'une voix timide, il répondit qu'il se trouvait très-bien dans le château, mais qu'il désirait voir du pays, et qu'il osait solliciter une recommandation auprès du prince Lubomirski, palatin de Lublin, beau-frère de mon père. Sa demande fut accordée, et mon père lui glissa dans la main un petit

rouleau de vingt ducats en or, en l'invitant à passer le reste du carnaval avec nous. Chronowski parut tréscharmé de la proposition, et, après avoir déposé ses hommages aux pieds de mon père et de ma mère, il baisa la main à toutes les dames. Dès ce moment, il fut admis dans notre société (*). »

fc FOCS.

Lesfousoubaladinsquelesseigneurs entretenaient autrefois dans leurs châteaux , pour leur distraction , n'avaient égard, dans leurs discours, ni à Dieu maux hommes; ils se moquaient de tout, et plus ils montraient d'insolence, plus ils acquéraient de valeur.

Nombre de rois en possédèrent également à leur cour.

Leur costume était galonné et se composait de morceaux d'étoffes de diverses couleurs; ils portaient en ou-, tre une ceinture garnie de breloques et de clous pendants , un bonnet avec des oreilles semblables à celles du chevreuil et ornées de sonnettes, et une canne vernie bariolée, avec une pomme entourée de queues de renard.

Les fous étaient envoyés parfois en mission, par le motif sâns doute que tout en riant et plaisantant ils parvenaient à savoir la vérité. Les archives royales polonaises renferment à cet égard un document curieux : c'est une lettre qu'Henné, le fou du grand maître teutonique Rusdorff , dépêché auprès du grand -duc de Lithuanie Witold , écrivit à son maître pour lui rendre compte de la tournée raite par Witold dans ses États. Il signe : Hernie, avant dîner chevalier, et après dîner fou de votre illustrissime cour.

Jean Kochanowski , Gornicki et Bielski nous ont conservé quelques traits assez plaisants du fou de Sigismond I er . Ce fou, nommé Stanczyk, avait déjà vécu à la cour de ses prédécesseurs, Jean Albert et Alexandre. En voyant poser des sangsues à Sigismond, il s'écria : Voilà les plus vrais courti-

(*) Journal de Françoise Krasinska, année

sans et amis du roi ! Un jour que le monarque assistait à un combat de chiens contre un ours , et qu'il faisait la remarque que les chiens avaient probablement trop mangé, vu leur peu d'ardeur, Stanczyk riposta : Magnanime Majesté , faites seulement lâcher vos employés : Us s'attaqueront à tout ; à jeun ou repus à satiété, Us savent toujours bien prendre. Il fut une fois dévalisé dans la rue par des mauvais sujets, et quand le roi Ht semblant de le plaindre, le fou prit sa revanche et dit : On vous dépouille bien plus encore, Sire, et vous vous taisez ! Le nouveau roi Sigismond-Auguste ne lui ayant pas donné, suivant la coutume, un costume neuf au jour de l'an , Stanczyk répétait à voix basse aux courtisans, mais de manière que le monarque l'entendît : Pour moi Vannée n'est pas nouvelle, car l'habit est vieux. Stanczyk eut son costume.

Voici ce que Françoise Krasinska rapporte dans son Journal, du fou qui était au château de son père : « Le pe- « tit Mathias s'acquitte à merveille de « cette dernière fonction ( celle d'a- « muser ) ; c'est en vérité un homme « singulier. On dit qu'autrefois toutes « les cours avaient un être de cette « espèce et qu'elles ne pouvaient s'en « passer. Mathias est soi-disant stupide « et dépourvu de raison; cependant il «juge de tout avec une rectitude et « une sûreté parfaites ; ses bons mots ■ sont impayable». Aucun des courti- « sans n'a autant de privilèges que lui ; « lui seul a le droit de dire la vérité « sans la farder. Toute notre cour l'ap- « pelle le fou, mais nous, nous l'ap- « pelons notre petit Mathias : il ne « mérite pas le sobriquet qu'on lui a «donné. »

L'usage des seigneurs d'avoir des fous à leurs cours se perdit peu à peu dans les temps modernes.

WAIIfS.

Une autre habitude des souverains et des seigneurs polonais était celle d'avoir des nains parmi leur entourage.

Ces nains portaient ordinairement des habits à brandebourgs et un bonnet en fourrure de renard blanc. Ils suivaient leurs maîtres dans leurs voyages ou leurs plaisirs; et c'est ainsi qu'on vit aux tournois de Vienne , en 1560, un nain porter le bâton d'un chevalier polonais.

Celui de tous qui devint le plus célèbre fut Krasowski, qui, à raison de sa gentillesse, avait été amené en France et donné à la reine mère. Cette dernière le prit en affection ; et toute la cour, à l'exemple de la souveraine, l'accabla de soins -et de caresses. Il méritait d'ailleurs un tel accueil, ainsi qu'en fait foi plus d'un témoignage.

Ses traits étaient délicats, et ses bras, ses mains, toute sa figure dans une proportion exacte. On ne pouvait le voir sans intérêt , lors même qu'on ne cherchait à le voir que par amusement, comme un jeu des plus singuliers de la nature.

Accueilli par la reine Catherine de Médicis, il sut gagner ses bonnes grAees ; et , ce qui était peut-être plus difficile , il sut les conserver. Une sage vivacité compensait en lui ce que les années lui avaient refusé d'expérience.

Souple et adroit, il n'eut d'abord en vue que sa fortune , et il la fit d'autant plus vite et plus sûrement qu'on lui soupçonnait à peine assez d'esprit pour sentir qu'il avait les moyens de la faire.

Sigismond - Auguste vivait encore quand Krasowski retourna dans son pays pour jouir des biens acquis , et ne se doutait pas que cet homme, à peine connu dans le royaume , venait y décider du choix du prince qui devait régner après lui , et forcer en quel-

3ue sorte la république à l'acquitter es grâces qu'il avait reçues à la cour de Charles IX.

Il n'était rien , selon Krasowski , qui pût être comparé à l'éclat et à la magnificence de cette cour. Il louait la religion, la droiture, la valeur de Charles I X , son amour pour les lettres; il parlait du courage et de l'adresse de Catherine de Médicis , et s'étendait sur les vertus du frère du roi , Henri, duc

L'UNIVERS

d'Anjou, et racontait ses exploits à Jarnac et ^ Montcontour. Bientôt les Polonais prirent de la France l'idée que leur en avait donnée Krasowski, qui n'attendit, pas la mort de Sigîsmond-Auguste pour faire savoir à Catherine de Médicis l'opinion où l'on était en Pologne en faveur du prince Henri (*).

Bientôt André Zborowski conçut le premier le projet de renvoyer Krasowski en France avec des lettres pour Henri , dans lesquelles il lui promettait son appui et l'invitait à dépêcher des ambassadeurs en Pologne à l'occasion de l'interrègne. Le nain redoubla d'adresse en cette circonstance ; et bien reçu , comme on le pense , de la cour de France , il ne tarda pas à revoir son

Says natal , muni de pleins pouvoirs et 'engagements formels. Il fut donc le principal agent des négociations qui amenèrent un prince français sur le trône de Pologne (**).

Sigismond III avait huit nains et naines attachés à sa cour ; et on voit sur le bas-relief ornant Je tombeau de la reine Cécile , épouse de Wiadislas IV, cette princesse qui s'avance vers le roi , suivie d'une naine.

Dans une visite que Le Laboureur fit avant son départ au maréchal Kazanowski , cette particularité des mœurs polonaises le frappa beaucoup.

« Ce qui me surprit , dit-il , plus que toutes ces merveilles ( l'ameublement somptueux du palais) en entrant dans une des chambres , ce fut de voir deux naines extraordinairement petites* qui étaient debout comme en sentinelle, pour garder deux petits chiens qui n'étaient pas moins nains en leur espèce, car ils étaient de la taille des souris , et tous deux reposaient dans un panier blanc un peu plus grand que la main, sur un oreiller de satin parfumé, d'où ils sortirent pour aboyer au bruit de notre entrée , puis retournèrent au moindre signe d'une de ces naines. Celle-là était mariée , et on me

(*) Solignac, Histoire générale de Pologne.

(") Mémoires du cardinal Conwnendoni.

fit voir son mari , qui n'est de guère plus grand ; mais il est moins accompli de taille pour être un peu plus gros (*). »

Ce goût suivit Stanislas Leszczynski sur la terre d'exil ; et l'histoire du nain français Bébé , qui brilla a la cour de Lunéville, est assez connue.

Un autre nain que l'on vit également a nette cour, mais dont l'intelligence était de beaucoup supérieure à celle de Bébé, ce fut le gentilhomme polonais Boryslawski. A l'âge de vingtaeux ans, il n'avait que vingt-deux pouces de hauteur; mais, d'une santé parfaite, il résistait à la fatigue et levait avec facilité des poids qui paraissaient considérables pour sa structure.

Il possédait , en outre , toutes les grâces de l'esprit , une mémoire excellente et un jugement très-sain. Parlant avec facilite plusieurs langues, ingénieux dans ses entreprises , vif dans ses reparties , Boryslawski pouvait être regardé, suivant l'expression du comte de ïressan, comme un homme fait, quoique petit, et Bébé comme un nomme manqué. Aussi Boryslawski écrivit lui-même son histoire, et sa réputation s'étendit dans toute l'Europe. Dans sa vieillesse , il présenta le phénomène d'un accroissement de taille.

Au château de Maleszow, demeure de Françoise Krasinska , il y avait deux nains : l'un âgé de quarante ans et haut comme un enfant de quatre , habillé à la turque; l'autre âgé de dixhuit ans, d'une charmante figure, et portant le costume kosak. On permettait souvent à ce dernier de monter sur la table durant le dîner; et alors il se promenait entre les plats et les bouteilles comme dans un jardin.

Le comte Branicki , beau-frère du roi Stanislas- Auguste, possédait aussi à sa cour un nain remarquable par sa petitesse. A l'âge de trente ans, il n'avait qu'une demi-aune de hauteur, et la tête à proportion. Pour l'amusement des convives , on le posait sur la

(*) J. Le Laboureur, Relation du voyage de la reine de Pologne.

table, dans une tourte en sucre ou dans une corbeille on argent, parmi des fleurs; il jouait du violon et distribuait ensuite les fleurs aux dames.

Le dernier nain polonais connu , attaché à la maison du prince Czartoryski, mourut dans l'exil, après la révolution polonaise de 1831 , et à Paris, où il avait suivi son maître.

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