‹ PologneChapitre 82 sur 103 · MARIAGES DES NOBLES · texte numérisé non relu

MARIAGES DES NOBLES

Nulle part peut -être les mariages n'étaient célébrés d'une manière plus imposante qu'en Pologne. En cette occasion les magnats, déjà si prodigues dans les autres, se surpassaient en luxe et en magnificence. Quelquefois même le monarque honorait ces solennités de sa présence ; dans le cas contraire, il s'y faisait presque toujours représenter "par un envoyé, qui apportait, de sa part, des présents aux mariés. C'est ainsi que certaines circonstances , réunissant le trône, les grands et la noblesse, formaient, pour ainsi dire, des liens de famille entre ces trois nuances de la société.

Les mariages de la petite noblesse se distinguaient également par beau-

(*) A l'occasion Je ce jeu , nommé aussi jadis /Itiss, Jean Kochauowski rapporte le fait suivant : « Sigismond f r jouant au fluss «avec deux sénateurs, compta trois rois, « bien qu'il n'en eût que deux dans son jeu ; « mais c'est qu'il se comptait lui-même , et, « par ce moyen, il gagna la partie. »

coup d'éclat et une hospitalité sans ches; des tuyaux en argent versaient

bornes, traitant avec profusion tous dans la baignoire des eaux parfumées,

ceux qui se présentaient. Jamais noces La fiancée , ayant achevé de prendre

ne se passaient chez elle sans festins ~son bain , trouva dans une pièce voi-

splendides, sans musique, et sans de sine une magnifique toilette , ornée de

nombreuses réjouissances, auxquelles riches dorures et de perles, puis une

prenait part tout le voisinage. robe de toute beauté, dont elle se para.

D'autres usages étaient encore oh- Douze pages la conduisirent ensuite,

servés. Jamais on ne donnait en ma- à la lueur des torches allumées, aux

ringe la fille cadette avant l'aînée. La appartements de son fiancé, où l'atten-

liancée, prête à partir pour l'église, daient un somptueux déjeuner et un

s'asseyait sur un tapis, puis on lui concert.

posait sur la tête une couronne de ro- Le jour fixé pour Je mariage, en se marin, tressée autour d'une branche rendant de son palais à la cour, où se bénite, et on plaçait entre les feuilles trouvait encore sa fiancée , Zamoyski un ducat d'or ou un morceau.de sucre, déploya une pompe vraiment orientale. Celle qui désirait acquérir de l'empire Cent hayduks ouvraient la marche du sur son époux , tâchait de mettre , sans cortège ; puis venaient cent valets à la qu'on le remarquât, le pied la première livrée du grand général ; quarante coursur le tapis en avant de l'autel, ou bien tisans montés sur des coursiers mas'efforçait d'avoir la main au-dessus gnifiquement harnachés; vingt-quatre de la sienne , quand le prêtre les unis- écuyers conduisant les plus beaux chesait. Pendant le repas, le jeune marié, vaux de ses écuries ; six trompettes ; voulant faire preuve d'adresse , décou- dix-huit pages en satin à ses couleurs; pait une volaille en l'air : c'était un deux cents de ses amis et courtisans, moyen de plus de plaire à sabien-aimée. rangés deux à deux. Enfin paraissait à Au dessert, les jeunes gens rivalisaient cheval Zamoyski, vêtu d'un zupan à qui le premier se glisserait, inaperçu, d'étoffe perse, bordé de zibeline; son sous la table et enlèverait le soulier bonnet et la garde de son épée étinceou la jarretière de la mariée. On rem- laient de perles et de riches pierreries; plissait ensuite la chaussure ravie de son cheval avait un harnais d'une vavin , et cette coupe improvisée faisait leur immense. Vingt magnats, non \^e tour parmi les hommes. Plus tard, moins splendidement habillés, l'entou- *cet usage, qui blessait la délicatesse de raient et lui servaient d'escorte, quelques-uns, fut modifié : on plaça L'archevêque Leszczynski donna la un verre dans le soulier, et dès lors bénédiction aux nouveaux époux. Le nul n'éprouva plus de répugnance à roi les traita ensuite avec magnificence, porter la santé de l'héroïne de la fête, et, accompagné de la reine, les recon- Le mariage de Jean Zamoyski avec duisit, dans ses propres carrosses, à la marquise d'Arquien , en 1657, offrit leur demeure, quelques particularités dignes de men- Lorsque la fille du célèbre grand tion. maréchal George Lubomirski épousa Arrivé à Warsovie , Zamoyski offrit à Lançuta , en 1G61 , Stanislas Potocki, le premier jour à sa fiancée*, en pré- douze canons tirèrent pendant plusieurs sence du roi et de la reine, une bague jours de suite des salves d'artillerie, en diamants, et, le lendemain, une Douze cents soldats se tenaient jour couronne composée des mêmes pierres et nuit sur les parapets du château ,

firécieuses. Le troisième jour eut lieu ainsi que six cents Hongrois. Le service

a cérémonie du bain de la fiancée, de la table était fait par six cents fan-

qui invita ses amies à venir lui tenir tassins. Plus de quinze cents person-

compagnie. Dans un salon disposé nés de distinction , qui avaient apporté

à cet effet , était une vaste baignoire de riches présents à la mariée, furent

en marbre , placée sur une estrade où traitées durant trois jours par le ma-

l'on parvenait au moyen de six mar- réchal. Le château ne suffisant pas pour

L'UNIVERS

les loger, elles et leurs suites , on dut construire quarante salles en bois.

Le journal de Françoise Krasihska contient, au sujet des* mariages de la noblesse, des détails intimes remplis de charme. Ih offrent un tableau complet de tout ce qui avait trait aux fiançailles et aux cérémonies nuptiales.

« Ma sœur Barbe va se marier à la fin du carnaval ; elle épouse M. le staroste Michel Swidzinski , fils du palatin de Brada w. Hier, il a demandé la main de Barbe à ma mère , et demain les fiançailles !

« Les fiançailles ont été célébrées hier. Le dîner a été servi à l'heure ordinaire. Quand Barbe est descendue au salon , ma mère lui a donné une pelote de soie à défaire; elle était rouge comme une flamme ; ses yeux étaient fixés à terre; tous les regards se dirigeaient sur elle ; M. le staroste ne la quittait pas; le petit Mathias (le fou) riait avec son air malin , et faisait mille plaisanteries qui divertissaient toute ta société ; on riait aux éclats ; moi , je ne comprenais pas la finesse de ces plaisanteries , mais je riais plus que les autres.

« Quand , après le dîner, les gens de service se furent retirés, le palatin, aidé de son neveu l'abbé Vincent, amena M. le staroste devant mes parents , qui étaient assis sur un sopha. Le palatin adressa à mon père un discours, en lui demandant la main de Barbe pour son fils. Après quoi, il plaça sur un plateau, soutenu par l'abbé Vincent , une bague enrichie de diamants, qui lui venait de ses ancêtres.

L'abbé prononça. aussi son discours, mais il y mêla tant de latin qu'il m'a été impossible de le comprendre.

« jtaon père répondit d'une manière favorable aux deux discours; et ma mère , eh v joignaut quelques paroles, plaça sur fe plateau une bague garnie de superbes diamants , avec la miniature d'Auguste 11 , que son père avait reçue de ce monarque.

« Barbe , viens auprès de moi , v dit -àtdrs liiOh père ; mais ïa pauvre

était si confuse , si tremblante , qu'elle pouvait à peine marcher; je ne cbh> prends pas comment elle a pu faifè ces trois ou quatre pas; enfin, èjle s'est mise près de mon père, et Kan'hé Vincent a donné la bénédiction nuptiale en latin. Un des anneaux a été remis à M. lé staroste , et l'autre à ma soeur; c'est son fiancé qui Ta placé au petit doigt de sa main gauche , appelé cordial, serdeczny; -ensuite le fiancé a baisé la main de Barbe, et celle - ci lui a, à son tour, offert sa bague; mais elle était si émue, qu'elle ne put la faire entrer au bout de son doigt. M. le staroste lui a baisé la main encore une fois , après quoi il s'est jeté aux pieds de mon père et de ma mère, en jurant de se consacrer au bonheur de leur fille chérie. Mon père a rempli une grande coupe de vieux vin de Hongrie ; il a porté le toast des nouveaux époux, et tous les assistants ont bu à la ronde dans la même coupe.

« Mon père a fait écrire les lettres de communication du mariage, et les expédie par les chambreurs sur plusieurs points de la Pologne. Le plus grand de nos chambreurs et un écuyer richement équipé partent dans deux jours, pour aller porter des lettres au roi et aux princes , ses fils , au primat et aux principaux sénateurs.

«Hier, il y a eu un grand souper d'apparat; la musique n'a pas cessé de jouer; on a porté des toasts â l'heureux couple, et les dragons ont tire force coups de carabine.

«Ce matin, toute notre cour est allée à la chasse, pour ne pas manquer au vieil usage qui dit que cela porte bonheur aux mariés; et, avant la chasse , la fiancée était obligée autrefois de montrer le bas de sa jambe aux chasseurs. Dieu merci ! cette dernière coutume n'existe plus.

«Ma mère est tout occupée dû trousseau; elle ouvre ses armoires, ses coffres; elle en tire de la toile , des draps , des fourrures , des rideaux , des tapis.

« Dans le garde-meuble il y a quatre

grands cofïres d'argenterie, qui nous sont également destinés. Mon père s'est fait apporter celui de Barbe , puis l'a ouvert et examiné attentivement; il sera envoyé à Warsovie pour faire nettoyer les pièces qui le composent.

« Le trousseau sera magnifique»

« J'ai parlé d'une pelote de soie que ma mère avait remise à Barbe le jour de ses liançailles ; eb bien, c'était pour faire une bourse à M. le staro.ste. Barbe travaille à cette bourse du matin au soir : c'est comme une épreuve de son soin et de sa patience, car il lui a fallu d'abord débrouiller la soie sans qu'elle perde rien de sa fraîcheur et sans la casser. Tout cela s'est lait admirablement. Barbe peut se marier en toute sûreté, le petit Mathïas convient de sa vocation.

p Presque toutes les personnes qui ont été invitées pour le jour du mariage ont répondu qu'elles acceptaient; niais le roi et les .princes ses (ils enverront leurs représentants, à mon grand regret.

« Les invités commencent; à arriver,; on vient des endroits éloigués. Malgré la grandeur des appartements, tout le inonde ne pourra pas être logé au château; on fait des préparatifs à la ferme, chez le. curé, et même dans les meilleures, chaumières des paysans , i>«ur recevoir quelques-uns Je nos liâtes. . »

. .«Les cuisiniers et les pâtissiers sont en rumeur; la blanchisserie est pjans une activité perpétuelle ; le trousseau est à peu près terminé , et aujourd'hui on a expédié à Sulgostoy (demeure du (lancé) les lits, deux caisses remplies de matelas, des oreillers, des tapis, un coffre d'argenterie , et mille autres choses. Les lits sont en fer et d'un très-beau travail ; les rideaux sont en damas bleu et retenus aux quatre coins par des bouquets de plumes d'autruche, panachés bleus. et blancs. Mon père a inscrit dans un grand livre la note exacte du trousseau.

« C'est donc demain le mariage de Barbe! Il y a foule au château. Le ministre Borch, le représentant du roi, est arrivé; celui du duc de Kourlande aussi : c'est Kochanowski , fils du castellan. Les invitations étaient faites pour hier au soir, et tout le inonde a été exact au rendez-vous.

« L'entrée des nouveaux venus étaii magnifique ; tout avait été préparé pour Jeur réception; des exprès les avaient devancés, et nos dragons, rangés en bataille, présentaient les armes a chaque seigneur qui arrivait. On tirait des coups de canon, et la mousqueterie faisait un feu roulant. La musique se faisait entendre par intervalles ; enQn, je n'ai jamais rien vu de si beau , de si animé et de si imposant que cette réception. On pense bien qu'on avait réservé des honneurs tout particuliers à M. le représentant, du roi; mon père, la tête découverte, l'attendait sur le pont-levis, et, pour arriv er au château , il traversa une haie composée de notre cour, de nos botes et de tous les gens de la suite ; il recevait de droite et de gauche de profondes salutations , et les vivat n'ont pas cessé de se faire entendre.

» Aujourd'hui, au milieu d'un grand concours de monde et en présence des témoins désignés, ou a dressé l'acte de mariage. Les cadeaux faits à la mariée sont superbes et du meilleur goût.

M. le staroste lui a offert trois rangs de perles d'Orient et des boucles d'oreilles en diamants, avec leurs girandoles ; je palatin , son père , une grande croix en diamants, une aigrette êt un diadème ; son frère le colonel , toujours aimable et plein de galanterie, a donné à Barbe une montre et une charmante chaîne venant de Paris. M. l'abbé Vincent lui a fait un présent bien digne de lui, il lui a offert plusieurs reliques ; enfin on la comble.

« Motre petit Mathias dit : « Que « cent chevaux lancés après Barbe ne « sauraient plus l'atteindre. » Elle est madame la starostine!

« Hier, dès le matin, nous sommes?

allés à l'église de Lissow; les deux

MO

époux se sont confessés et ont communié à la grand'messe ; ils étaient à genoux devant le maître - autel , et, après la messe , le curé leur a donne sa bénédiction.

« En rentrant au château, on déjeuna, et le repas fut servi avec un luxe extrême.

« Après le déjeuner, Barbe monta dans son appartement , et ma mère , suivie de douze dames, présida à sa toilette. Elle mit une robe de satin blanc avec des raies moirées , garnie d'une blonde de Brabant brodée en argent. Sa robe avait une longue queue.

Elle portait à son côté un bouquet de romarin , et sur sa tête un petit bouquet des mêmes fleurs , retenu par une agrafe en or, sur laquelle étaient écrites en vers la date du jour de son mariage et les félicitations qu'elle reçut à cette occasion. Barbe était fort belle avec cet ajustement, mais ma mère ne voulut pas qu'elle mît ses bijoux. Elle croit que cela porte malheur. « Celle * « qui porte des bijoux le jour de ses « noces, dit-elle, pleurera des larmes « amères tout le reste de sa vie. »

a Dans le bouquet que ma mère avait

S lacé au côté de Barbe, il y avait un ucat d'or frappé le jour de sa naissance, un morceau de pain et un peu de sel. On a chez nous cet usage, et on dit que , lorsqu'on l'observe, on ne manquera jamais de ces trois choses de première nécessité. On a encore une autre précaution symbolique : on ajoute un petit morceau de sucre , pour adoucir les peines du mariage.

« Nous avions précédé Barbe dans le salon; nous étions douze jeunes filles, toutes habillées de blanc, avec des fleurs dans les cheveux. La plus âgée de nous venait d'atteindre sa dixhuitième année. Le colonel et l'abbé Vincent nous attendaient près de la porte d'entrée; puis vint au-devant de nous M. le staroste, avec douze chevaliers; on portait derrière eux un grand plateau couvert de fleurs. Chaque bouquet était composé de romarin, de myrte , de branches de citronnier et de fleurs d'oranger, et était attaché par des rubans. Nous avions chacune des

épingles en or et en argent pour les fixer au côté.

« Ceux qui n'avaient aucun droit aux bouquets nous en ont demandé, et nous les donnions de bonne grâce. En un instant, la pyramide de fleurs a disparu. Tout le monde était enchanté, et le salon, tout rempli de fleurs, paraissait un jardin.

« Toute la société avait les veux fixés sur la porte d'entrée. Bientôt les deux battants s'ouvrirent, et Barbe, tout en pleurs, entra soutenue par deux dames. M. le staroste la regardait d'un air touchant, et, s'approchant d'elle, il lui prit la main pour la conduire devant nos parents; ils se mirent tous deux à genoux pour recevoir la bénédiction paternelle. Tout cela se passait au milieu d'un attendrissement général. Après avoir reçu la bénédiction, les mariés ont fait 1e tour du salon, et chacun leur a adressé des souhaits; ensuite, on s'est rendu à la chapelle du château. L'abbé Vincent se tenait debout devant l'autel.

Le ministre Borch, représentant du roi , et Kochanowski , représentant du duc de Kourlande, offrirent la main à Barbe, et M. le staroste offrit la sienne à mademoiselle Malachowska , fille du palatin, et à moi. Mes parents, le reste de la famille et nos hôtes marchaient deux à deux. Le silence était si profond, qu'on entendait le frôlement des robes de soie. Des cierges en grande quantité brûlaient autour de* l'autel, et un riche tapis, brodé d'or et d'argent, en recouvrait les marches; deux prie-Dieu en velours rouge, l'un brodé aux armes des Kradsinski, l'autre aux armes des Swidzinski , étaient destinés aux époux.

« Ils se mirent à genoux; les demoiselles étaient à droite et les cavaliers à gauche de l'autel; moi, je soutenais un plateau d'or sur lequel étaient les deux anneaux nuptiaux; mon père et ma mère se tenaient debout derrière Barbe, et M. le palatin derrière son fils.

« Après l'échange des anneaux, les mariés se sont jetés aux pieds de mon père et de ma mère, pour leur de-

mander de nouveau leur bénédiction; et, à un signal du maître des cérémonies, les musiciens et des chanteurs italiens, amenés exprès, se mirent à jouer et à chanter, tandis qu'au dehors nos dragons tiraient des coups de carabine et de canon.

« Quand ce bruit cessa et qu'il fut possible de s'entendre, mon père adressa aux mariés un discours fort attendrissant, qu'il termina en bénissant ses enfants ; puis vinrent de toutes parts des félicitations, et l'on rentra dans le salon, où l'on ne tarda pas à venir annoncer que le dîner était servi.

« La table était très-grande et formait la lettre B; le service était magnifique : au milieu , il y avait une pyramide en sucre , haute de quatre pieds , et à laquelle un confiseur français avait travaillé pendant deux semaines; elle représentait le temple de l'Hymen, orné de figures allégoriques; 'mais, par-dessus tout, on remarquait les armes ues Krasinski et des Swidzinski entourées d'inscriptions françaises.

Outre cela, il y avait une quantité d'autres belles choses, des figures en porcelaine, des corbeilles d'or et d'argent ; enfin notre table était tellement encombrée, que notre nain Pierre n'aurait pas pu y circuler. Il m'a été impossible de compter les plats, et l'échanson aurait grand' peine à dire le nombre de bouteilles qui ont été bues :

c'est à l'infini; mais, pour en donner l'idée, je dirai qu'un tonneau de vin de Hongrie a été vidé pendant le repas :

on l'appelait le via de mademoiselle Barbe. Mon père l'acheta le jour de la naissance de Barbe pour qu'il fut servi a son mariage, suivant l'ancien usage des Polonais. Chacune de nous a son tonneau de vin, et notre échanson m'a dit que si le mien reste en cave encore deux ans, il sera parfait.

« Il y a eu des toasts innombrables :

on a bu aux nouveaux mariés, à la république , au roi , au duc de Kourlande , au prince primat, au clergé, au maître et a la maîtresse de la maison, aux dames; et, après chaque toast, on brisait les bouteilles, on sonnait la trom-

pette et on tirait des coups de canon.

« A la fin du dessert, un calme profond succéda à tout ce bruit; nous pensions que mon père allait donner le signal pour qu'on se levât de table, mais nous nous trompions fort : il appela le maître d'hôtel , lui dit quelques mots, et celui-ci revint portant une boîte en maroquin noir que je n'avais pas encore vue. Mon père l'ouvrit; il en tira une coupe en or, enrichie de

Kierreries : elle avait la forme d'un coreau; il la montra à toute la société, et dit qu'elle lui venait par succession des anciens Romains de la famille des Corvins, et qu'il ne l'avait jamais touchée depuis le jour de ses noces ; ensuite, il prit des mains de l'échanson une grande bouteille toute couverte de sable, attestant une respectable antiquité. Il nous dit avec un certain orgueil que ce vin était centenaire; il le vida tout dans la coupe sans en laisser une goutte; mais, comme elle n'était pas suffisamment pleine, il la remplit avec le même vin d'une autre bouteille ; ensuite, il but le tout d'un trait à la prospérité des nouveaux mariés. Le toast fut reçu avec enthousiasme, et la musique recommença à jouer de plus belle et le canon a gronder de son mieux. La coupe fit le tour de la table , et sa vertu était telle, qu'elle parvint a faire boire encore une centaine de bouteilles de vieux vin; après le coup de grâce, chacun quitta la table comme il put.

« Il faisait déjà tout à fait nuit. Les dames montèrent dans leurs appartements pour changer de toilette; mais la mariée et nous autres demoiselles nous restâmes comme nous étions.

Vers sept heures, quand les vapeurs du repas commencèrent un peu à se dissiper, on parla de danse, et le re-

Ê résentant du roi ouvrit le bal avec arbe. On dansa d'abord des polo.naises, des menuets et des quadrilles; mais, comme on s'animait de plus en

Elus, on en vint aux mazureks et aux rakoviaks. Selon l'usage, celui qui est en première ligne chante des couplets que les autres répètent. Au moment où il dansait avec Barbe, le

représentant du duc de Kourlande en improvisa un dont voici à petf ptfs )ê sens : « Aujourd'hui, je ne voudrais « être ni roi, ni palatin; je n'amWî- « tionne que le/bonheur du storoste :

« il â su mériter la pîus accomplie des « femmes. »

« On suspendit le bal et les toasts, qui se succédaient comme si de rien n'était, pour' placer une chafse au milieu du salon. La mariée y prît place, et les douze demoiselles se 1 mirent à défaire sa coiffure en chantant d'Un ton lamentable : « Ah! Barbe, c*en est « donc fait, nous te perdons. »» ltla mère lui ôta sa guirlande, et madame] la palatine MaTachowska lui mit a la place un bonnet de dentelle.

« La cérémonie du bonnet achevée, on se remit a' danser, et, par respect pour rasage" introduit par la nouvelle cour, on fit danser le drabant a la mariée avec le représentant du roi, puis la musique joua une grave polonaise :

le palatin Swidzinski offrit la main à la mariée, et tour à tour elle dansa avec tous les hommes de la société, cé qui termina le bal.

« Les vieilles dames s'emparèrent de Barbe et la conduisirent dans la chambre qui était préparée pour elle et pour son mari. On m a dit que ce fut encore l'occasion de nouveaux discours trèstouchants, de recommandations, de félicitations, de pleurs...

«« Barbe est allée habiter la demeure de son époux; je l'ai accompagnée.

« Un peu avant d'arriver cà Sulgostow, nous renoontrAmes le palatin et l'abbé Vincent, qui nous avaient devancés pour recevoir les jeunes époux.

« Les paysans, ayant l'homme d'affaires du staroste à leur tête, nous attendaient à la frontière du domaine de Sulgostow; ils arrêtèrent notre carrosse et nous offrirent le pain et le sel.

Le doyen d'âge des paysans prononça un discours, après lequel ils crièrent tous: f ivent cent ûns les nouveaux epnuxï

*A notre entrée dans la cour du château, une compagnie"' de hustfarfts tira des coups de fiisil, et leur Vnjw-

taine nous présenta les armes. L latin , avec toùfft sa côùy/rfô

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la nremîçre porte; les accïam partaient de tous les cTttésT^'

« M. le staroste offrit ensuite à madame la starostide un ériprmé tf oiseau de clefs, et dès 1 Te fénde^m.am'elle avait pris les rênes de son gouvérjfêment/> ' ' ' 1 * **** *

Ceci se passait en 1759. La marche des événemèms abbrtt'o'ejfeîs foaïnt usage et modifia les aWeT/Ên consultant les archivas \|e sa fhmih>, un habitant du palatfnat d , e v K.ràkbvîe pnf établir, en' |8?8, l'échelle décroissante que voirî : les 'noces de" son* trisaïeul ourçrent huit jours, et on y vida dfr tonneaux de vin ; celles de son bisaïeul cinq jours, on vida ~sèpt : tonneau t; celles de son grand -père trois jours, on vida un tonneau ; celles (îe son nére vingt-quatre heures, on nuf : cènf hou teilres^ les. siennes une soirée, on but du vfn de Champagne seulement, "en petite quantité, au soupe et enfin, J celles de son fils, faites sans bruîtf; ori se contenta de douze tasses' d* thé.

obsèques des wobi.es.

Les obsèques des magnats polonais ne le cédaient guère en pompe" et en magnificence aux funérailles des rois.

Comme à celles-ci , trois cavaliers portaient le glaive, la lance et une flèche appartenant au défunt; ils entraient au galop dans l'église , vers la fin de la cérémonie , et brisaient ces" armes contre le sarcophage élevé. '

La présence des envoyés que les souverains députaient souvent, et qnl étaient' chargés de tenir leur plane*; ajoutait eneore à l'éclat de ces solennités. Les annales du pays fourmillent d'exemples spmblâbres ; nous nous contenterons de rapportèr celui qui concerne lés obsèques du grand général de la couronné Joseph Po^ôckrV mort en 1751. *

On les recula du mois de mai, époque du décès , au mois *de Septembre, ét tout ce temps fut ênlhlové "aux préparatifs de la cérénïonîe fime W\ qui sé fit à Stanislawow" et dura

quatre jours entiers. On y comptait , réunis, dix évéques, soixante chanoines, douze cent soixante quinze prêtres du rit latin et quatre cent trente durit grec. Pour l'aide qu'ils prêtèrent durant les obsèques, les chanoines reçurent chacun vingt ducats de Hollande (onze francs le ducat), et les autres ecclésiastiques douze ducats. Les largesses ne s arrêtèrent pas là envers eux, et, pendant les trois jours suivants, on distribua un ducat à chaque membre attaché à l'église, lequel se vit, en outre, traité d'une manière splcndide dans des habitations disposées à cet effet : l'hydromel, la bière, le vin, Peau-de-vi'e coulèrent en abondance , et quant aux autres parties du sTr\ ire, rien ne fut négligé pour donner une haute idée de la libéralité du défunt.

Il y avait également au château douze tafrles constamment couvertes de mets, et à chaque dîner on buvait vingt tonneaux de vin de Hongrie et onze de vin de Bourgogne, de Champagne et du Rhin.

Ont vingt canons, appartenant depuis des siècles et par droit de conquête à la famille nu grand général, ne cessèrent pendant six jours de suite de lancer des salves d'artillerie.

SKMAlNh SAINTE.

Chez un peuple aussi pieux que le peuple polonais, les cérémonies de l'Église devaient nécessairement avoir un grand retentissement; celles qui se rapportaient à l'époque la plus vénérée des lidèles, la semaine sainte, étaient surtout scrupuleusement suivies. Durant ce laps de temps, les Polonais mettaient qe côté tout plaisir, toute affaire , et se livraient exclusivement aux pratiques religieuses; se préparant par la confession et la prière a la grande solennité de Pâques. Les souverains donnaient les premiers l'exemple de là piété ; et l'archiduchesse Constance d'Autriche, épouse de Sîgismond III , avait coutume de visiter, pendant les jours saints, les pauvres

les malades, auxquels elle portait des secours; elle passait même toute la

nuit du vendredi saint à l'église, où elle restait jusqu'au moment dé' l'alléluia.

Chaque jour de cette grande semaine offrait quelques particularités nationales, que nous allons relater.

Le jeudi saint , en souvenir du Sauveur qui prêcha l'amour du prochain et en donna uri exemple touchant envers ses disciples, un haut dignitaire ecclésiastique lavait les pieds à douze pauvres vieillards , qui prenaient ensuite place à la table royale. Le monarque, aidé des grands dê sa cour, les servait lui-même; et chaque convivç recevait, en cette occasion, un habillement complet, un couvert d'argent et une serviette, dans laqueUe était noué un ducat en or. H arriva , sous le règne de Stanislas - Auguste , que, sur les douze vieillards auxquels l'archevêque ISaruszewicz lava lès pieds , onze avaient dépassé la centaine ; le douzième comptait cent vingttrois ans d'existence: à eux tous, ils formaient un total de treize cents années.

Durant ce même jour, les cloches ordinaires des églises se voyaient remplacées par des cloches envois et des grelots. A peine le grand grelot de la cathédrale se taisait- il entendre, que les jeunes gens couraient dans les rues, en agitant de petits grelots, et remplissaient de ce bruit la cité entière.

Le vendredi saint était consacré à visiter, en habits de deuil, à peu d'exceptions près, les tombeaux élevés dans les diverses églises, en l'honneur du martyre de Jesus-Christ. Il éf ait aussi d'usage, dans nombre de villes et méVne de villages , de représenter ce martyre en action. On chargeait de chaînes celui qui devait remplir le personnage du Sauveur; on lui attachait une couronne d'épines sur la tète et une croix sur le dos; puis, escorté de soldats et assisté d'une autre personne qui jouait le rdle de Cyrène, il était conduit par la ville; et, lorsqu'il succombait sous le fardeau , on le battait de verges, en criant : Marché, Jésus !

Les jeunes gens de Warsovie habillaient également un mannequin en Jù-

das, dans la (>oche duquel on mettait une bourse remplie de trente morceaux de verre, rappelant les trente pièces de monnaie données à l'apôtre .qui trahit son maître. Ce mannequin , après avoir été traîné par les rues, où on lui faisait mille outrages, et précipité du haut des tours de l'église Notre-Dame, était noyé dans les flots de la "Wistuie.

Jadis *les flagellants, vêtus de capes grises, faisaient ce jour-là des processions, et se fustigeaient publiquement dans les églises, au moment du Mite* rerpy en mémoire des souffrances endurées par Jésus -Christ. Cet usage révoltant, quoique affaibli par la disparition de la secte, fut continué encore pendant longtemps par nombre de personnes, et ne reda entièrement que devant 1rs progrès de la civilisation (*}.

(•) La première apparition authentique des flagellants en Pologne date de l'année 1260, et celte secte fanatique, jusque-là secrète, compta bientôt un grand nombre . d'adeptes. Leur costume était orné d'une croix , et une espèce de capuchon cachait presque entièrement les traits de leur visage. Ils se découvraient jusqu'à la ceinture, dans les moments de ferveur, et molliraient leur corps tout meurtri par les coups. C'est dans cet état, qu'après s'être fustigés à l'église , ils se rendaient au cimetière , où ils s'agenouillaient, le front courbé dans la poussière. Bientôt paraissait leur chef, qui s'écriait, en touchant chacun d'eux : Relèvetoi, Dieu fait grâce à tes fichés! Ils entonnaient alors un pieux caulique et se prosternaient de nouveau, toutes les fois qu'ils arrivaient à la passion du Sauveur.

Ces dehors d'austérité exercèrent une grande influence sur l'esprit du peuple; aussi les flagellants, se recrutant de jour en jour et d'une manière formidable parmi les deux sexes , inspirèrent des inquiétudes. Le clergé prit l'initiative de la répression, vers i35i, par l'entremise de l'archevêque de Guèzne Jaroslau ; quelques années après, en 137a, uii synode, convoqué à Kalisz, supprima complètement cette secte. On pense toutefois qu'il eu restait encore quelque débris dans le pays, lorsque le duc d'Anjou , plus lard Henri III, y vint, et que c'est d'eux qu'il prit le goût des moraeries religieuses importées par lui en France.

Golembiowski rapporte que le samedi saint, dernier jour de carême et d'abstinence, les gens attachés aux cours des seigneurs avaient pour coutume de pendre, au moyen d'une longue corde, un hareng à un arbre, comme punition des tourments que ses pareils avaient fait subir à leurs estomacs pendant six semaines.

Dans la soirée de ce même jour commençait pour les fidèles un retour de joie, sous le nom de Résurrection.

On tirait autrefois, à cette occasion, le canon et les mortiers: o« brûlait du goudron devant les églises; et la cour entière assistait à l'oflice, durant lequel 1e roi et les hauts dignitaires suivaient la procession , qui se faisait dans l'intérieur de la cathédrale. Les mêmes cérémonies avaient lieu, à la même heure, dans toutes les autres églises.

Avec Pâques arrivent les nombreuses réunions et les grandes réjouissances; peu de nations célèbrent cette solennité avec autantd'entraînement et d'apparat. Après avoir entendu la messe, chaque famille se réunit, avec ses amis, pour prendre part au banquet du béni (swiençoné) , usage que uolembiowski dit être particulier à la Pologne. Chez les riches , les tables ploient ce jour-là sous le poids des mets, qui, sans exception , sont tous froids. Les plus pauvres ont sur la leur un gâteau , du porc, des œufs durs; et, en offrant à leurs convives le quart d'un œuf, ils leur souhaitent beaucoup de bonheur.

Un agneau en beurre, souvent de grandeur naturelle, est le plat fondamental de toute table bien garnie, à part la représentation culinaire de nombre de choses analogues à la circonstance. Ainsi au béni donné par le conseiller Nicolas Chroberski, et dont le courtisan Pszonka a laissé une description, on voyait un gâteau énorme, de quatre aunes de circonférence, sur lequel se trouvaient placés, à distance les uns des autres, les douze apôtres en pâtisserie; on admirait surtout Judas avec sa plaisante figure de safran et ses cheveux roux. Au milieu du

Sâteau était Jésus-Christ , et au-dessus e lui un ange, suspendu par un fil

imperceptible, planait dans les airs et portait cette devise : Resurrexit, sieut dixit, AUeluial Plus loin, à un autre endroit de la table, Ponce-Pilate ravissait une saucisse de la poche de Mahomet; et chacun riait de cette double épigramme lancée contre les juifs et les Turcs, qui, d'après les préceptes de leurs religions, ne doivent point manger de viande de porc. Une œuvre plus remarquable, était une pièce de pâtisserie renfermant dans son sein un lac d'hydromel blanc, où nageaient des poissons en or et des nymphes, sur lesquelles Cupidon décochait des flèches. La nappe recouvrant la table était cousue en forme de croix.

Vers la fin du repas, déjeunes garçons entrèrent, qui, en échange de leurs oraisons, oracya, se virent comblés de viandes, d'oeufs et de gâteaux.

Le béni donné à Dereczyn par le palatin Sapiéha, sous le règne de Wladislas IV, et auquel assistèrent beaucoup de dignitaires de la couronne, mérite également d'être cité. UAgnus Dei, avec son drapeau, y tenait la place de rigueur; les seules personnes qui en goûtèrent furent les dames , les membres du clergé et les hauts fonctionnaires. On y voyait quatre énormes sangliers rôtis , représentant les quatre saisons, et renfermant dans leur sein, en grande quantité, des saucisses et des jambons; puis douze cerfs, aussi rôtis en entier et farcis de gibier de toute sorte , tel que lièvres, alouettes, perdreaux, faisans, etc. Ces cerfs figuraient les douze mois de Tannée. Autour d'eux étaient de superbes gâteaux , en nombre égal à celui des semaines , et trois cent soixante-cinq babas, représentant les jours. Toutes ces pâtisseries étaient ornées de devises et inscriptions amusantes. Quant à la bibenda, il y avait quatre bocaux (les saisons) remplis de vieux vin qui datait du temps de Batory ; douze cruches en argent (les mois) pleines de vin du temps de Sigismond; cinquante-deux barils en argent (les semaines) de vin de Chypre, d'Espagne et d'Italie; trois cent soixante-cinq grandes carafes (les jours) de vin de Hongrie; enfin, pour f

15* Livraison. (Pologne.)

les personnes attachées à la cour du palatin et les gens de service, huit mille sept cent soixante litres d'hydromel (les heures) fait à Bereza, lieu renommé pour cette boisson.

Les Polonais qui se trouvaient en Espagne, lors du règne de Napoléon, continuèrent d'y célébrer, selon leur coutume, le banquet du béni, auquel ils invitaient les prêtres du pays. Dans cette circonstance, le caractère national ne se démentait pas, et tous les Espagnols admiraient la piété et la généreuse cordialité des Polonais.

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