‹ PologneChapitre 83 sur 103 · PAYSANS · texte numérisé non relu

PAYSANS

La classe des paysans est la seule qui offre encore, en Pologne, le véritable cachet des anciennes mœurs; et tandis qu'une nombreuse partie de la noblesse n'a conservé dans ses vêtements , ses mœurs et ses usaçes , que très-peu de vestiges de l'antique forme, on la retrouve encore sans altération chez les habitants des campagnes.

La nation polonaise ne connaissait dans l'origine aucune distinction de rang , de classe ou de caste. Les termes de noble, de bourgeois, de paysan, lui ont été apportés par les étrangers , qui, accueillis avec grande faveur, firent tort, par les avantages qu'on leur accorda, à la portion la plus inté-»

ressante du pays, celle qui le nourrissait.

Plus d'une fois les paysans cherchèrent à secouer le joug; mais bientôt, abusant de leur bonne foi et de leur loyauté, leurs oppresseurs savaient les dominer de nouveau et couvrir leurs iniquités du voile de la justice. L'abus fut porté à un tel point, qu'il fallut y

fiorter remède; et l'assemblée de Wisiça se chargea de ce soin (1347). Les lois que cette diète rendit assurèrent la propriété aux paysans comme aux nobles, et les assujettirent aux mêmes tribunaux et aux mêmes arrêts.

C'est à Kasimir le Grand que furent dues toutes ces améliorations. Dlugosz rapporte que ce prince, le cœur navré des plaintes touchantes des paysans,

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leur répondit un jour: « fous venez vous plaindre des cruautés et des exactions des seigneurs, mais n'avezvous pas des pierres et des bâtons dans vos cfiamps pour en frapper les injustes et les oppresseurs ? »

Malheureusement, une fois Kasimir mort, les adoucissements apportés au sort des paysans disparurent peu à peu par suite de l'influence des grands.

Toutefois, au commencement du règne de Jean-Albert, ils jouissaient encore de certaines libertés , quand la diète de Piotrkow (1496) vint les leur ravir, en leur interdisant de devenir propriétaires de terres. Une autre loi fut rendue, qui, sous. prétexte d'arrêter la diminution du nombre de bras nécessaire à l'agriculture, ordonna qu'un paysan ne pourrait mettre qu'un de ses (ils à l'école ou en apprentissage: on leur défendit, en outre, de porter des habite trop riches et d'afficher du luxe.

Ces dernières atteintes portées au statut de AYisliça réduisirent de nouveau les paysans à l'état de servage et d'esclavage; et ce système d'oppression légale, poursuivi sans entraves sous les rois électifs, produisit bientôt ses fruits. En détruisant le principal attrait du travail, la propriété, il réagit d'une manière bien funeste sur l'aspect général du pays, et nuisit à ses moyens de défense, lorsque sonna l'heure du danger.

Avec le progrès des lumières et l'imminence du péril, on sentit combien cet état de choses était inhumain et préjudiciable, mais il était trop tard.

Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, l'esclavage proprement dit fut aboli en Pologne; et aujourd'hui il n'existe plus dans l'ex-royaume créé par le traité de Vienne, ni dans la Galicie et le duché de Posen, dépendances actuelles de l'Autriche et de la Prusse. Le sort des paysans de ces provinces, sans être considérablement amélioré, a néanmoins subi quelques modifications favorables. Ils sont libres et peuvent devenir propriétaires dans le duché de Posen , mais se trouvent soumis à toutes les conséquences de la corvée; en Galicie, sans être

esclaves, ils subissent toujours la loi

du seigneur.

Le seul gouvernement russe a conservé le servage dans les provinces qui lui sont échues en partage v c'est-à-dire dans la Lithuanie, la Wolhynie, la Podolie et l'Ukraine polonaise. Le paysan qui habite ces contrées y est traité comme une marchandise, on peut même dire à l'égal de la béte. On le désigne sous le nom d'âme; non pas âme , cette précieuse parcelle de nousmêmes, don du ciel qui vivifie notre corps et ennoblit nos destinées, mais âme signifiant, en langage officiel de Russie , serf } vilain. Et la femme d'un paysan n'est même pas là une âme, mais bien une demi-âme; et si, comme cela arrive fréquemment, un seigneur engage ses âmes à la banque de l'empire, elle lui prête sur chaque serf la valeur dè deux cents roubles (francs), tandis que la femme ne représente à ses yeux que la moitié de cette somme, c'est-à-dire cent roubles.

Malgré la barbarie trop fréquente de ses maîtres , et après quelques tentatives infructueuses d'affranchissement, le paysan polonais se résigna à son sort; tout mal vêtu, mal nourri, mal logé qu'il était, il ne jeta pas un regard d'envie sur la fortune de son seigneur, et travailla même à l'entretien de son luxe. Un danger le menaçait-il, le* paysan s'empressait de voler à son secours, pour peu qu'il se montrât juste et humain envers lui. Cet attachement et cette fidélité , une fois voués au seigneur bienfaisant , étaient à toute épreuve.

Si l'injustice deshommes influa d'une façon si funeste sur la condition du paysan polonais, la nature se plut, en échange, à le douer du caractère le plus

§ai et le plus insouciant. Élevé au sein es travaux agricoles, il n'a jamais eu et n'aura jamais de penchant pour les opérations commerciales. Fervent catholique et des plus scrupuleux en fait de conscience, il a conservé ce préjugé du moyen âge : que l'argent gagné par le trafic n'est pas un gain honorable, et que Dieu ne le bénit pas. De là vient que, depuis les temps les plus reculés,

tout le commerce de la Pologne se trouve concentré dans les mains des juifs et des Allemands. Le bien-être du pays en a sans doute souffert beaucoup; mais, d'un autre côté, le caractère national a conservé dans toute leur pureté sa franchise et sa loyauté :

deux qualités précieuses que l'appât du bénéGce altère trop souvent en d'autres contrées. Il engendre aussi l'égoïsme; et ce sentiment est tellement inconnu en Pologne, que la langue indigène, quoique très-riche , ne possède pas un mot pour le rendre.

Bien que son sort soit des plus médiocres, puisque, à très-peu d'exceptions près, il n'est pas encore possesseur aujourd'hui du terrain qu'il cultive, le paysan polonais partage de bon cœur son dernier morceau de nain bis et sa dernière jatrê de lait avec l'étranger qui frappe à la porte de sa demeure. Dans nombre d'endroits , notamment en TJ kraine, les chaumières, délaissées tou t le jour pour les travaux des champs , restent ouvertes au voyageur fatigué,

?ui, y entrant, trouve toujours préparés son intention, sur la table, que recouvre une nappe bien grossière , mais bien propre et bien blanche, du pain , du miel , du fromage , des fruits , de l'eau de-vie. On a souvent comparé, et avec raison, l'hospitalité du paysan polonais à celle que l'on rencontre sous la tente de l'Arabe du désert ; chez tous deux, elle est innée et sans bornes.

Quoique très-disposé à croire aux apparitions et aux choses surnaturelles, comme on le verra plus loin dans un article spécial , le paysan polonais n'ajoute pas foi à des choses moins idéales , entre autres, à la médecine. Quand il se sent indisposé, il jette quelques charbons éteints et un peu de poudre de chasse dans un verre rempli d'eau, au-dessus duquel il dispose deux pailles en forme de croix pour rompre le charme, et boit la potion. Un autre remède plus usité, et qui sert pour toutes les maladies, est celui-ci : on

du temps aurait plutôt besoin de boissons rafraîchissantes, Mais uu fait à constater, c'est que, soit par suite du

Kuvoir de l'imagination ou bien de la nne constitution naturelle, le remède opère très-souvent dans un sens favorable et remet le patient sur pied.

Le dimanche et les jours de fête, le paysan polonais oublie complètement la misère et les privations qui l'assiègent pendant toute la semaine. Sa toilette achevée , sa première pensée est pour Dieu; et si, comme cela n'est pas rare, le village ne possède pas d'église, toute la iamille monte dans une charrette et s'en va entendre la messe au prochain village; là, chacun agenouillé adresse de ferventes prières au ciel, non en latin, mais dans un langage compris de tous, en polonais.

Après le recueillement vient la dissipation, et, une fois ses devoirs de chrétien remplis, le paysan polonais commence à songer à lui-même. Un poète national qui connaissait bien son pays, Krasicki, a dit: Quand Dieu bâtit une église, le diable jette visà-vis les fondements d'un cabaret.

En effet, dans les villages, le bâtiment Je plus proche du temple est toujours une auberge tenue par des juifs.

C'est là, dans cette autre église, où, suivant l'expression polonaise, on cloche avec des verres, que le paysan entasse rasade sur rasade, au bruit de la musique et des chants. Les uns boivent, les autres dansent, et le di- r vertissement se prolonge fréquemment jusqu'au soleil levant. Il faut alors quitter, hélas! les beaux habits deféte et se remettre, pieds nus, au travail.

Le nom français 'est le plus populaire de tous en Pologne, et, pour les paysans, tous les étrangers sont ou Français ou Allemands. Us détestent cordialement ces derniers, et cela se conçoit, car ils n'ont connu d'Allemands que les Prussiens et les Autrichiens, qui concoururent, à deux reprises différentes, au partage du pays,

met dans un vase de l'eau-de-vie, du et se lirent plus tard les auxiliaires de miel et de la graisse; le tout bout pen- - son ennemi le plus acharné, la Russie, dant environ une heure, après quoi on | Aussi, par une vengeance bien inno- Je fait avaler au malade, qui la plupart -cente, lorsque les paysans veulent

injurier quelqu'un, ils lui jettent à la tête ce reproche :-Ju es un Allemand!

D'autres fois, en racontant un événement, il leur arrive de dire : // y avait deux hommes et un Allemand. Il existe même à ce propos un conte assez plaisant et très-repandu, que voici : Le (ils d'un paysan revenant de la ville, son père lui demanda ce qu'il y avait de nouveau. Rien, répondit tranquillement le fils. — Vraiment! rien? — Si ce n'est qu'on a pendu quelqu'un.

— Et pourquoi? — Parce qu'on s'est aperçu qu'il était allemand.

L'incrédulité des paysans à l'égard de la médecine n'a pas d'autre base; suivant eux , cet art a été inventé par les Allemands, et ne peut point, par conséquent, être utile a des chrétiens.

Enfin , un dernier trait au tableau , le diable du paysan polonais s'habille à l'allemande et s'exprime en langage germanique.

Comme on le voit, c'est là une haine bien prononcée. Plus tard, bientôt, espérons-le, les paysans polonais apprendront à établir une distinction équitable entre les spoliateurs de leur pays et les populations de l'ouest et du midi de l'Allemagne, si chaleureuses dans leurs vœux pour la cause de la Pologne, "durant la dernière lutte, et si hospitalières, après la défaite, envers ses enfants malheureux.

Les quelques teintes moins favorables qui obscurcissent les bonnes qualités du paysan polonais ne proviennent pas de son fait, mais bien de celui des seigneurs, si longtemps ses maîtres absolus.

« Le noble polonais lui-même ayant un éloignement prononcé pour tout métier, pour tout art mécanique , n'exigeait de ses serfs que le travail strictement nécessaire; aussi les paysans esclaves, à l'instar de ceux de la Moskovie, imitant l'exemple de leurs sei-

Sneurs, devinrent indolents, ennemis e tout métier, de toute industrie, et ne cultivèrent un sol fertile, qui récompensait amplement la fatigue la plus légère, qu'autant qu'il fallait pour ne point mourir de faim. Sachant que, lorsqu'ils n'avaient plus rien, leurs

seigneurs étaient obligés de les nourrir, ce qui arrivait pendant plusieurs mois de l'année, ils se laissaient aller doucement à tous les rêves de la vie oisive. Si toutes les conséquences de la paresse et de l'oisiveté, la malpropreté la plus révoltante et la plus crasse ignorance , les exposaient à la risée de leurs voisins occidentaux, ils n'en conservaient pas moins tous les avantages dont sont privés les esclaves exténués par le travail. Semblables aux lazzaronis, ils nourrissaient dans le loisir dont ils jouissaient toute l'énergie de leur âme, et conservaient le sentiment de tout ce qui est grand et noble , -sans affaiblir, comme ces modèles de la mollesse napolitaine, leurs forces physiques par une oisiveté complète (*). »

Ainsi donc, d'après tout ce que nous venons de rapporter, l'ensemble du caractère du paysan polonais le rend digne d'intérêt et d'estime. Plein de franchise, d'humanité, chérissant son semblable, la vengeance est un sentiment qui lui est presque inconnu. A ces qualités, il joint la prudence, et se montre toujours prêt à tout sacrilicr

Eour la religion , la patrie et la liberté; ien qu'il appartienne à la classe la plus maltraitée, il n'a jamais terni son nom en trahissant le pays, tl tient beaucoup à la pureté des mœurs; et, accoutumé dès son enfance aux privations et à la fatigue, il ignore les raffinements de la sensualité. Il respecte scrupuleusement les édifices publics et les églises, où des sommes considérables et des objets précieux se trouvent réunis, et la plus grande sûreté règne dans les campagnes : c'est à peine si , malgré les querelles qu'engendre nécessairement l'abus de la boisson , il se commet dix meurtres par an. Les défauts qu'on lui reproche, tels que la malpropreté, l'ivresse et la superstition , sont une conséquence inévitable de sa malheureuse position et de l'ignorance qui en résulte. Que l'autorité et les propriétaires s'entendent pour soulager sa misère, que, par un système

(*) Spazier, Histoire politique et militaire de la révoluliou polonaise de i83o.

d'instruction bien entendu, on réveille en lui le sentiment de la dignité humaine, qui n'est qu'engourdi, et Ton verra disparaître les tristes penchants du paysan polonais. Il est impossible qu'avec son esprit si droit et son intelligence naturelle, il ne se mette pas bientôt au niveau des populations agricoles de la France et de l'Allemagne.

Ce que nous avons dit jusqu'ici s'applique au paysan polonais en général ; mais ces traits, communs à toute la classe, varient plus ou moins, selon les provinces; car en Pologne, comme dans presque tous les pays peu centralisés, chaque division du territoire a ses mœurs et ses coutumes à elle. Il est donc bon de décrire les particularités qui caractérisent quelques-unes des provinces les plus dignes d'attention , soit par le rôle qu'elles jouèrent dans l'histoire, soit par leur cachet d'originalité.

]\ous commencerons par le peuple qui habite les environs de l'ancienne métropole, Krakovie. A proprement parler, c'est là seulement que l'agriculteur est homme et citoyen dans toute l'acception du mot. Il est maître de sa terre et de ses fruits, dispose de son temps et de ses bras comme bon lui semble, et n'est responsable de ses actions que devant Dieu et la justice du pays. Il porte durant la paix le nom de Krakovien, et s'appelle en temps de guerre Krakus. D'une grandeur moyenne, il joint à la beauté de la physionomie toutes les apparences de la vigueur. Ses cheveux châtains descendent en longues boucles ondoyantes sur ses épaules, et ses yeux bleus le distinguent, ainsi que la blancheur de son teint, des habitants des autres parties de la Pologne. Son parler est un peu traînant, mais il racheté ce léger défaut par l'énergie de ses expressions. Porté à la joie, il est passionné pour le chant et la danse : à la charrue comme au combat, il faut qu'un refrain l'accompagne. Nombre de Krakoviens savent lire et écrire, et chez tous on remarque des qualités morales prononcées et le penchant à la sociabilité.

Plus sobre que beaucoup de leurs com-

patriotes en fait de boisson , ils se montrent également fort réservés dans leurs autres besoins.

Le Krakovien déploie au milieu des revers une fermeté de caractère et une persévérance à toute épreuve : le maliieur ne saurait l'abattre, parce qu'il est prompt à se créer des ressources , en songeant aux trois choses qu'il chérit par-dessus tout, sa famille, son foyer et son troupeau.

Malgré les mécomptes tant de fois essuyés , la patrie a toujours trouvé en lui un défenseur intrépide. Il affectionne le métier de la guerre, surtout fc quand il sert dans la cavalerie. Sa lance et sa faux sont célèbres , et l'ennemi en a bien souvent éprouvé les terribles effets.

Chez lui, pas de culte dissident.

Tous les Krakoviens professent, sans exception , la religion catholique et romaine. Chaque village a son patron.

On rencontre chez les Krakoviens plus d'aisance que chez les autres paysans polonais; quelques-uns sont même devenus depuis peu d'années propriétaires de biens-fonds. Leurs habitations sont propres et entretenues avec soin; un verger les entoure ordinairement; et quand une jeune fille se trouve au logis, un petit jardin, composé de roses, de narcisses, de piedsd'alouette de primevères, devient un ornement de toute nécessité devant sa fenêtre. Leur nourriture est également meilleure; leur pain de seigle, princi-

f >alement celui cme l'on prépare au vilage de Prondmk (qui lui donne son nom) , est d'un gout excellent et peut se conserver, sans moisir, pendant plusieurs semaines. Il est connu jusqu'à Warsovie et Dantzig, où les paysans le portent en miches énormes, de deux pieds de diamètre et un pied d'épaisseur.

En outre des produits qu'il obtient de l'agriculture, le Krakovien élève beaucoup de volaille et de petit bétail.

Les chevaux ont aussi à ses yeux une grande valeur; le plus pauvre en possède au moins quatre, qui, après 1 l'avoir aidé durant la semaine dans ses travaux ou ses voyages, lui servent le

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dimanche d'attelage pour se rendre à l'église et chez ses amis un peu éloignes.

Des environs de l'ancienne capitale, nous passerons à ceux de la nouvelle.

Ses habitants, les Mazures, réunissent, comme les Krakoviens, à la gaieté du caractère le goût du travail et la bravoure. Un vieux proverbe national dit : Un patjsan de Mazovie, un cheval turc, un sabre hongrois et un bonnet carré, sont les quatre meilleures choses du monde. Il est vrai qu'un autre dicton , aveugle comme un Mazure, vient le combattre; mais les Mazures pardonnent au second en faveur du premier.

Ils s'expriment dans une espèce de dialecte, qui n'est pas la véritable langue polonaise, et avalent beaucoup de lettres, souvent des syllabes entières; de là vient encore la locution : // parle à la mazovienne.

Leur bonheur autrefois était de porter des armes à feu, quand ils se rendaient à l'église ou aux Foires; mais cette coutume a disparu, par suite de défenses sévères, depuis que le pays s'est vu envahi par l'étranger. La perte de cette habitude nationale coûta beaucoup aux Mazures, et ils soupirent encore en se la rappelant.

Ils affectionnent le séjour des forêts, qu'ils appellent leurs bien/aitrices, et ce nom, donné par la reconnaissance, est justement mérité. En temps de guerre, quand l'ennemi dévaste les habitations et traîne leurs défenseurs en esclavage, les femmes et les vieillards cherchent un asile presque impénétrable dans le sein des forêts, en emportant avec eux leurs enfants et les objets les plus précieux.

Plus tard, en temps de paix, lorsque la faim ou le froid les oppresse, c est encore la forêt voisine qui vient à leur secours; ils en enlèvent à petit bruit quelques pièces de bois à brûler et de construction; ces pièces leur servent ensuite, les unes a se garantir de la froidure , les autres , qu'ils vendent aux juifs, à se procurer du pain et du sel.

Quoique tres-pieux , leur conscience ne leur reproche aucunement ce larcin :

la misère est là pour les absoudre.

On rencontre dans les environs de Lublin un usage touchant, sous le nom de moissons de nuit. Si, par un été pluvieux, le seigneur a un besoin absolu de ses paysans, afin de mettre à profit le peu de belles journées qu'offre la saison , ils se voient obligés de faire la récolte de leurs propres champs la nuit, à la pâle clarté de la lune. Dans ce cas, les paysans se réunissent en foule, et, lorsqu'ils ont terminé la moisson de l'un d'eux, ils s'en vont entreprendre le champ d'un autre. Au moyen de cette assistance fraternelle, ils utilisent le temps favorable et récoltent le grain, souvent en quantité bien minime, qui doit les mettre à l'abri de la faim durant le reste de l'année. Fatigués d'un tel labeur, ils se livrent, quand vient le lever du soleil, pendant quelques instants au sommeil , en plein air, puis reprennent avec résignation le travail au seigneur.

Le paysan de la Podlachie est encore

Elus surchargé de besogne; aussi ses abitations, son costume, sa nourriture, tout démontre l'indigence du pays, à laquelle contribuent encore la stérilité du sol et l'absence totale de commerce.

Une chaumière fort basse , chalupa, composée de deux pièces, telle est presque partout l'habitation du Poil lachien.

Rien de plus misérable que l'ameublement : une table longue et étroite , placée près de la fenêtre, deux bancs a côté du foyer, un lit, ou , pour mieux dire, quelques planches unies ensemble et supportées par quatre piliers de bois , voilà tout ce que contient la première pièce; la seconde renferme une huche pour le pain , une caisse où l'on serre les hardes de toute la famille; puis, posés sur des rayons, quelques pots et assiettes de terre, quelques écuelles en bois.

On trouve rarement dans cette pauvre demeure une cheminée qui conduise la fumée au dehors; d'habitude, elle se répand librement dans la chambre, dont elle noircit les parois, et s'échappe lentement par les fentes des

fenêtres et des portes, ou bien par une ouverture pratiquée à cet effet au plafond. Les fenêtres, très-petites, sont fermées par des fragments de vitres , et même, très-souvent, une planche que l'on pousse de l'intérieur remplace ces derniers; ce qui fait qu'une obscurité presque continuelle ajoute encore à la tristesse du tableau.

A peu de distance de sa chaumière, le paysan podlachien construit une petite granee et des étables, qui lui servent à abriter sa fortune, si médiocre. Elle se compose de quelques mesures de froment et de pommes de terre, auxquelles il faut ajouter une paire de bœufs, une vache, deux ou trois brebis, autant de porcs, et un

1>eu de volaillç. Mais ce n est pas pour ui qu'il élève ces animaux ; l'usage de la viande de boucherie lui est presque inconnu , et c'est à peine s'il consomme chaque année une couple de volailles.

Tout est absorbé par les impôts publics, la redevance au seigneur, et des dons, offerts de meilleur gré, au curé de J'endroit.

Le caractère du paysan podlachien se ressent des privations qui l'assié-

Sent. Si, comme les autres membres e la nation , il est franc et courageux , on remarque chez lui une disposition sombre, morne, et un rien suffit pour l'irriter. Le mari s'arroge un pouvoir absolu sur sa femme, qu'il punit avec rigueur à la moindre néglig«nce dans son intérieur, et ce châtiment est supporté, d'habitude, avec assez de patience. Le divorce est une chose inconnue légalement parmi eux; mais, quand la discorde est par trop violente, run des deux époux, mari ou femme, abandonne le toit conjugal, quitte le village, et bientôt on perd sa trace de vue.

Les paysans de la Lithuanie observent, dans la construction de leurs chaumières, certaines formalités. Elles doivent être bâties en bois rond,et il faut que le nombre des morceaux soit toujours impair. Les arbres abattus par les ouragans sont repoussés avec soin de la bâtisse, les paysans croyant que leur chute est l'œuvre du mauvais esprit et

que, par conséquent, ils porteraient malheur à l'habitation. L'architecte, qui est ordinairement un maître charpentier, met dans les fondations de la chaumière, du côté qui regarde le levant, un gros (deux centimes), un morceau de nain , du miel et du sel.

Une population bien digne d'attention est celle qui habite la partie orientale des monts Karpathes, connue sous le nom de Tatres.

Semblable au sol, la constitution physique de ces montagnards (GorcUs) ofrre l'empreinte de la force et de la beauté. Leurs traits sont nobles, et leur taille, qui atteint communément la hauteur de six pieds , est svette et dégagée : le daim n'est pas plus agile qu'eux , lorsqu'ils s'élancent au sommet des pics les plus élevés ou descendent les pentes les plus dangereuses par leur rapidité.

On admire également chez les femmes tous les charmes et toute la grâce de leur sexe. Désireuses de plaire, la franchise, la naïveté, la prévenance ferment chez elles de précieuses qualités , ainsi que chez les hommes, en

général bons et dévoués, mais qui n'ou- Hent pas facilement une injure. Exaltés par la conscience de leur force et le mépris de la vie, ils font souvent sentir à ceux qui les ont outragés tout le poids de leur vengeance.

Les villages dont les montagnes sont pjrsemées sont importants et animés par une population nombreuse ; les demeures spacieuses ; dans plusieurs endroits on rencontre de fort jolies maisons en pierre. Dans toutes les habitations régnent l'ordre et la propreté, et le voyageur y trouve toujours une chambre a lui consacrée. Elles contiennent, en outre, un atelier pour les besoins journaliers , et une écurie renfermant plusieurs chevaux de trait, avec lesquels les niontagnaras entreprennent de longs voyages en Prusse, en Hongrie et jusqu'en Turquie.

Les Gorals possèdent un esprit industrieux , laborieux et apte aux occu-

{>ations de tout genre. Ce n'est qu'à bree de travail et de persévérance qu'ils réussissent à vaincre la stérilité du sol,

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qui , hérissé de montagnes se refusant a U culture, ne livre qu'avec regret quelques poignées d'avoineou quelques sacs de pommes de terre. N'importe , avec leur soupe farineuse et leur pain d'avoine, aussi dur que le terrain qui le produit, ils vivent heureux. La principale cause de leur contentement, c'est un attachement profond au sol paternel et à tout ce qui en provient.

« La terre peut être plus fertile ailleurs, « disent-ils, mais nulle part le pain n'est « aussi bon et l'air aussi pur que dans « nos montagnes. »

Ils sont extrêmement habiles dans la fabrication des ouvrages en menuiserie; et il existe d'eux à Krakovie des dépôts considérables de meubles.

Lorsqu'arrive la belle saison, des milliers de Gorals se répandent dans les diverses parties de la Pologne : les uns, la faux a la main, afin d'aider à la récolte des foins et des céréales; d'autres pour se livrer à la charpenterie, réparer avec du fil d'archal les vases endommagés, ou bien faire le commerce de toile, fabriquée par eux durant l'hiver, de fruits secs et de poissons fumés. Tous, à l'approche du mauvais temps, s'empressent de regagner leurs foyers, bien munis d'argent et de sacs de grain pour nourrir leurs familles. .

Les autres Gorals mènent , pendant le cours de l'été , une vie pastorale qui rappelle celle des anciens patriarches.

L'niver est assez long sur les Tatres et les pâturages y sont rares ; mais, à partir de la fin de mai jusqu'au commencement de septembre , les montagnes voisines ressemblent à un paradis.

Aussi voit-on les habitants des hauteurs dépouillées de verdure abandonner, dans les derniers jours de mai, leurs demeures et se diriger avec leurs bêtes vers les contrées où la végétation brille dans tout son éclat. Entourés de troupeaux de vaches , de brebis et de chevaux, suivis de chariots chargés de meubles et d'ustensiles de ménage, ils se répnndent dans les vallées, les prairies et les forêts. De tous côtés on entend retentir le bruit des clochettes, les sons joyeux de la cornemuse, du

violon et de la trompette , ainsi que le chant et les cris confus des bergers.

Cette émigration , que chaque printemps ramène , est pour eux une époque toujours fêtée avec transport. L'existence des deux sexes prend une nouvelle face et reçoit un grand charme de cette vie commune , en plein air, pendant les plus beaux mois de l'année. Tout change alors en eux , à commencer par leur costume.

Les bergers portent le nom àejuhas, les propriétaires de troupeaux celui de batza, et leurs demeures s'appellent batzowka. Elles renferment une ou deux pièces avec une porte d'entrée , mais sont sans fenêtres, faute de bois de construction assez solide. Au milieu de la première pièce est une grosse pierre, qui sert de foyer; près de la muraille se trouvent des lits de mousse.

Tous les meubles et les vases qui contiennent le lait et le fromage, sont suspendus à la muraille ou disposés sur des planches.

La nourriture des bergers se compose , en cette saison , de lait , de fromage et d'une sorte de petiMoit {rzentyça), auquel la bonne nature des pâturages donne beaucoup de parfum.

Joyeux autrefois d'accourir sous les drapeaux aux couleurs nationales, les jeunes Gorals se réfugient maintenant dans les bois, quand approche le moment de la conscription autrichienne.

Là, nul ne saurait les atteindre; et, pleins de reconnaissance envers la forêt qui les dérobe à toutes les recherches, ils l'appellent oncle, dans leur langage familier. « Dès que la barbe (les feuilles), disent-ils, a poussé à Voncle, a on n'a plus à craindre les recruteurs « allemands. »

Dans aucune autre contrée du pays, la religion catholique ne compte de fidèles plus fervents. La Vierge , patronne de la Pologne, est surtout implorée par les Gorals en faveur de la prospérité et de l'indépendance du royaume.

Malheureusement, à côté de toutes , ces bonnes qualités , il existe chez eux une coutume qui Annoncerait une profonde dépravation , si elle n'était pas

Ti ndiced'un dévouement poussé jusqu'à l'excès. Cette coutume, nommée jryjerka , permet à un jeune Goral de faire, avant de se marier, un essai du bonheur conjugal avec la femme d'un de ses amis. Malgré tous les efforts du clergé , elle est encore en usage ; mais elle commence toutefois à n'être plus aussi générale.

Enfin , pour clore le tableau général des mœurs des paysans polonais , et avant d'entrer dans quelques-unes de leurs spécialités, nous donnerons quelques dictons relatifs à certaines localités. Ainsi Ton dit en Pologne : Docile comme unpaysan de Lublin, — ferme comme un Kurpien , — et , comptez sur lui comme sur un Sandomirien.

FÊT« DES MOISSONS.

Cette fête est connue dans toute la Pologne , mais les Sandomiriens l'observent surtout avec fidélité et éclat. Elle a lieu après que la récolte du seigneur est terminée, et se célèbre d'habitude le jour de l'Assomption.

La veille de ce grand jour, les jeunes gens du village s'en vont choisir, par suite d'un ancien préjugé et comme étant meilleurs , des épis de blé dans les champs des paysans leurs voisins ; puis les apportent aux jeunes filles, qui en forment une couronne, dans laquelle elles entrelacent des fleurs, des haies d'arbustes sauvages, des noix dorées et des rubans de nuances diverses. Ce travail s'opère ordinairement chez celle d'entre elles qui, réunissant la sagesse à la beauté, doit avoir les honneurs de la fête.

Les préparatifs terminés, on se couche en rêvant aux plaisirs promis par la journée du lendemain; et à peine l'aurore luit-elle, que déjà chacun est sur pied. On commence la fête par couronner la jeune fille, et celle-ci, suivie de tout le village, se rend, au son de la musique , à l'église ; là , elle s'avance vers les marches de l'autel et dépose sur une table sa couronne, que le prêtre béuitpendant la messe; après quoi la jeune fille la remet sur sa tête et se dirige , toujours au bruit des ins-

truments et des chants, vers la demeure du maire de l'endroit. Ce magistrat attache un coq au haut de la couronne. Si le coq chante, tout le monde se réjouit, car c'est signe d'un bon accueil de la part du seigneur et d'une excellente récolte pour l'année suivante; mais s'il ne chante pas, chacun redoute une froide réception , et s'il ne se met pas à becqueter les épis, la tristesse redouble : a coup sûr la moisson sera mauvaise.

Mais quels que soient les résultats à craindre ou à espérer, le cortège, poursuivant sa marche, arrive aux portes de la résidence seigneuriale, devant laquelle il entame le chant qui suit :

« Ouvrez-vous , portes du château , puisque nous avons achevé la moisson dans les champs du propriétaire, et que nous lui avons dressé autant de belles gerbes qu'il y a d'étoiles au ciel.

« Nous avons préparé mille gerbes pour le propriétaire , miAe pour sa femme , dix mille pour ses fils et ses filles, cent mille pour ses hôtes, el un million pour l'argent des Anglais établis à Dantzig.

« Sortez, seigneur, des blanches murailles de votre château, etacceptez la couronne de la jeune fille , car c'est la couronne des couronnes : elle est d'or pur et non de blé.

« Nous avons bien mérité que vous nous receviez dans votre palais, car nos tètes sont brûlées par le soleil , nos mains sont coupées par la faucille, nos genoux se sont brisés en se ployant vers la terre , nos pieds sont blessés par le chaume , et notre dos s'est roidi à force de se courber sur vos champs.

« Ordonnez , seigneur, que le sang coule en ruisseaux sur le vert gazon de votre cour, et que des feux soient allumés aux quatre vents de la terre , car un grand remède est nécessaire pour délasser les moissonneurs de leurs fatigues.

« Et n'oubliez pas , seigneur, qu'un bœuf rôti est bon pour calmer les douleurs de l'épine dorsale , une brebis pour les genoux , . un veau pour les pieds, une oie, un coq, un canard pour les mains , de la bière et de l'eau-de-vie pour la tète brûlée par le soleil.

« O seigneur ! ne vous cachez pas plus longtemps, car nous entendons souffler de Krakovie un vent violent, qui, écartant les rideaux des fenêtres de votre château, nous permet de voir votre figure, semblable au

L'UNIVERS

soleil qui brille au ciel ; celle de votre femme, comme une Inné dans tout son éclat; et celle de vos jeunes fils et de vos demoiselles, comme des étoiles clincelanles. »

1 Aussitôt que le seigneur entend la voix des chanteurs, il se présente, accompagné de sa famille et de ses serviteurs ; et le chant terminé, l'orateur de la troupe lui adresse un discours, prose ou vers, suivant ses moyens Intellectuels. La musique se fait entendre immédiatement après la harangue, et les maîtres du château distribuent des récompenses aux travailleurs qui se sont le plus distingués durant le cours de la moisson. L'héroïne du jour reçoit le présent le plus considérable, ainsi qu'une somme en argent ; et la femme du seigneur détachant sa couronne de sa téte, la dépose sur un meuble placé dans le vestibule.

Les domestiques garnissent ensuite de grandes tables , préparées à cet effet, d'énormes rôtis de toute sorte et de mets de campagne en quantité prodigieuse. Des tonnes de Dière^ et d'eaude-vie sont également disposées. Le repas commence, et les amphitryons ont le plus grand soin de leurs convives, veillant à ce qu'il ne manque rien au service. Après le festin vient le bal. 11 a lieu sur la pelouse, et le seigneur l'ouvre avec la jeune paysanne couronnée; la dame du château danse avec l'orateur villageois, et ses enfants imitent son exemple avec d'autres membres de l'assemblée. Les rafraîchissements circulent sans interruption , tandis que, dans d'autres parties de la vaste cour seigneuriale, le restant des convives se livre à des jeux de toute espèce. Là, de jeunes garçons, plongés jusqu'au cou dans des sacs, cherchent à atteindre les premiers, en marchant à la façon des grenouilles, certain but où se trouve exposée une pièce d'argent ; ici , ils tâchent de saisir, dans de profondes écuelles remplies d*eau et de farine, et avec le seul secours des lèvres, d'attrayants florins; plus loin , ceux-ci font de prodigieux efforts pour parvenir à l'extrémité d'un mât de cocagne, graissé avec soin et au sommet duquel flottent des vêtements

tout neufs ; d'autres , les yeux bandés , un fléau à la main , s'avancent bravement contre un vase d'argile, caché à distance dans le gazon , et gagnent , s'ils le brisent du premier coup, le coq rôti qu'il renfeçme; enfin des cavaliers, rapides comme l'éclair, s'évertuent à percer du fer de leur lance une oie rôtie suspendue entre deux arbres.

Les jeunes filles prennent part également aux divertissements; et celles qui, portant sur la téte des baquets remplis d'eau, n'en laissent échapper aucune goutte, reçoivent, pour prix de leur adresse, divers cadeaux, tels que rubans, fleurs artificielles ou colliers.

Les plaisirs se prolongent fort avant dans la nuit, et ne cessent même , parfois, qu'au jour levant..

Chérie des paysans, qui, au milieu de leurs pénibles travaux, lui sont redevables de quelques heures d'oubli et de bonheur, la fête des moissons subit, selon les localités, de légères modifications ou augmentations. C'est ainsi qu'en Podlachie, lorsque le cortège s'approche du château, plusieurs gars se cachent derrière la porte et s'efforcent d'arroser, avec l'eau de leurs cruches , la jeune paysanne couronnée. Si, par la vitesse de sa fuite, celle-ci échappe au baptême qui la menace, chacun la couvre d'applaudissements et forme des vœux pour sa félicité.

ROt ET REINE DE LA PENTECOTE.

La Kuiavie , contrée qui s'étend sur les bords de la Wistule, abonde en pâturages excellents ; aussi la vie pastorale y est en grande vigueur; et ce fut , sans doute , pour rehausser encore son mérite , que prit naissance la coutume dont nous allons faire mention.

Chaque village de cette partie de la Pologne possède , à très-peu d'exceptions près, son roi et sa reine. Ces monarques temporaires , élus le jour de la Pentecôte , exercent leur autorité durant toute une année , jusqu'au retour de cette fête. Ils apaisent les différends , assistent aux fêtes de famille , ont leur place indiquée à toutes

les réunions , et reçoivent en tout lieu des marques d'attachement et d'estime. Mais , malgré les touchantes démonstrations dont on les entoure, comme le nombre des aspirants à la

fuissance suprême est grand, il tarde chacun que leur pouvoir tire là sa fin.

Le jour qui précède cette expiration , les bergers et les bergères arrêtent de concert le choix du terrain sur lequel ils conduiront le lendemain leurs troupeaux. Le. premier berger et la première bergère qui arrivent au rendezvous, avant tous les autres, sont salués de droit roi et reine de la Pentecôte.

Si plusieurs prétendants et prétendantes arrivent en même temps, l'agilité à la course tranche la difficulté, et la couronne appartient à celui et à celle qui atteignent les premiers le but indiqué.

On peut facilement se faire une idée àe l'empressement des Kuiaviens en cette circonstance ; ils veillent toute la nuit, aGn de déjouer les projets de leurs concurrents. Leur ardeur est d'autant plus excitée , que nul ne peut se soustraire à cette coutume ; et que le dernier arrivant se voit non -seulement en butte , sous l'épithète humiliante de bonnet de nuit, aux mauvais tours et plaisanteries de ses camarades, mais encore contraint , durant les trois jours de la Pentecôte , de conduire aux pâturages et de garder le bétail de toute la commune , tandis que les autres habitants se divertissent.

C'est au bruit d'applaudissements réitérés et aux sons d'une musique bruyante, entremêlée de vieoureux coups de fouet , que le roi et la reine sont proclamés. Chacun s'empresse de leur offrir des présents : au premier , on donne des fleurs et des plumes pour orner son bonnet, des mouchoirs, des boutons de chemise; à la seconde, un collier, des anneaux, des rubans.

Leurs couronnes en fleurs à tous deux se tressent, et les jeunes filles font en même temps des bouquets pour les assistants. Cette distribution achevée , le nouveau souverain nomme des commissaires pour présider aux apprêts du banquet qui doit avoir lieu. Il choi-

sit , entre autres , un grand cuisinier, un grand sommelier, un maître de chapelle , une première chanteuse , et un grand maréchal. Il désigne également ceux qui auront pour mission de pourvoir aux divers autres besoins de la réunion.

Les provisions apportées consistent d'habitude en volaille, lard t saucissons , fromage , lait , beurre , œufs , farine , pain , etc.

En attendant l'heure du repas, les bergers chantent, jouent de leurs instruments et dansent.

A midi précis , à un signal du grand maréchal , les commissaires étendent des nappes sur la prairie , et servent les mets. Le son des trompettes annonce ensuite aux assistants que le festin les attend. On prend place : celle d'honneur appartient , comme de droit , au couple royal ; les plus rapprochées à leurs dignitaires: Chaque convive puise , avec sa cuiller, dans une écuelle placée devant lui ; et les seules boissons permises en cette circonstance sont l'eau et le lait.

Le repas terminé, les chants et les danses recommencent et entretiennent la joie parmi l'assemblée. Quand vient le soir, les jeunes filles reprennent les couronnes et les bouquets flétris, et les remplacent par de nouveaux. De leur côte, les bergers font choix d'un superbe bœuf dans leurs troupeaux, l'enveloppent d'une toile de lin, et entourent ses cornes de guirlandes de fleurs. Lorsque tout est prêt, commence une marche triomphale, à la tête de laquelle parait le grand maréchal, portant sur l'épaule une écharpe.

blanche , à la ceinture un pistolet , et un fouet dans les mains. Douze bergers viennent après lui , tous porteurs de fouets semblables ; ils sont suivis de la première chanteuse et de douze bergères , avec des corbeilles de fleurs.

Le roi et la reine s'avancent ensuite :

l'un conduit par deux bergers, l'autre par deux bergères. En semant des fleurs sur le passage du couple royal, les bergères chantent des airs en rapport avec la fête. La musique , composée de vicions, petites basses, grands et

L'UNIVERS

petits flageolets , trompettes , précède le bœuf, que l'on guide a l'aide de nombreux rubans; derrière l'animal se tiennent douze jeunes bergers, dont Ws coups de fouet retentissent dans l'air, puis le restant du cortège.

A l'entrée du village, le grand maréchal décharge son pistolet ; le bruit des coups de fouet redouble alors et ne cesse qu'au second coup. Tous les habitants de l'endroit s'empressent . d'aller à la rencontre du cortège , les cloches sonnent à toute volée, et l'on entend de toutes parts les cris de :

Vive le roi ! Vive la reine !

En passant devant la demeure du maire (soltys) on fait halte; et ce fonctionnaire, ainsi gue tous les autres habitants, doit offrir des présents aux nouveaux monarques. Chacun cherche à deviner à qui peut appartenir le bœuf ; mais celui-ci est si bien déguisé , que nul n'y parvient. On se remet bientôt en marche; et, cette fois, c'est pour reconduire l'animal chez son maître.

Ce dernier, qui est d'habitude fort riche, et qui est obligé de racheter sa propriété, invite tout le monde à l'accompagner à l'auberge , où il déploie la plus grande générosité.

Les divertissements se prolongent pendant les deux jours suivants, avec le même enjouement et la même cordialité.

Cette coutume , dont on ne saurait préciser la date, est à coup sdr un souvenir des temps qui précédèrent le christianisme. Seulement les noms de roi et de reine proviennent des siècles postérieurs , car les anciens Slaves les ignoraient complètement.

KOCES.

Tout ce qui se rapporte à la grande affaire de la vie, au mariage, a conservé chez le peuple polonais un cachet plein de simplicité originale. Chaque province possède bien, à cet égard, ses coutumes et ses cérémonies propres, mais, en résumé, elles ont toutes un même fond de ressemblance; aussi , en décrivant ce qui a lieu en pareille circonstance dans le palatinat de Kra-

kovie, nous croyons donner une idée satisfaisante de l'ensemble du tableau , quitte, pour le compléter, à faire mention des usages spéciaux à quelques parties du pays.

Lorsqu'un jeune Krakovien a résolu de se marier, il se confie à l'un de ses

Sarents ou bien à l'un de ses amis d'un ge respectable. Ce dernier, qui reçoit de là le nom momentané de staroste, c'est-à-dire le vieux, choisit ordinairement le jour du jeudi pour conduire l'amoureux chez sa bien-aimée et faire la présentation aux parents. Il a bien soin de ne pas oublier d'emporter avec lui une bouteille d'eau-de-vie. Aussitôt que la jeune fille aperçoit cette bouteille, elle s'enfuit dahs une autre chambre ou chez les voisins. Après avoir salué avec humilité les personnes du logis, en prononçant les mots : Que Jésus-Christ soit béni! et obtenu d'ejles la réponse : Dans tous les siècles, amen! le staroste demande un verre. Si le père ordonne de le donner et que la mère s'empresse de l'offrir, les solliciteurs ont bon espoir; mais si la mère, occupée en apparence à chercher l'objet désiré, ne peut pas parvenir à le trouver, ils comprennent que leur démarche est vaine, et il ne leur reste plus qu'à se retirer.'

Dans le cas d'une réception favorable, le négociateur remplit le verre et boit son contenu à la santé des parents , qui répondent, à leur tour, à son appel. Le staroste demande ensuite, comme par hasard , des nouvelles de la jeune fille; et celle - ci , amenée bientôt par sa mère, entend réloge de ses attraits et de ses qualités , à la fin duquel le verre lui est présenté ; elle refuse d'abord , implore grâce, puis, cédant enfin aux instances , se décide à avaler quelques gouttes d'eau-de-vie. Le négociateur s'explique alors ouvertement , en sollicitant la main de la jeune fille pour son protégé; et, après un peu d'Iiésitation, quelques réponses évasives, les parents donnent leur consentement à l'union proposée. La jeune fille imite leur exemple.

Le mariage est donc arrêté; et, comme présent de noces, le futur offre à sa

prétendue un mouchoir de cou, où se trouvent enveloppées plusieurs pièces de monnaie, et avec lequel le staroste leur lie à tous deux les mains. Un discours est ensuite prononcé par lui et termine la cérémonie des fiançailles.

On ignore dans ce pays les formalités qui se pratiquent ailleurs sous le nom de contrat ; mais les deux familles ont soin d'assurer d'avance , autant qu'il est en leur pouvoir, le sort des nouveaux époux.

Un fanal on un petit drapeau rouge et blanc indique la maison où doit bientôt se célébrer une noce. Le futur s'occupe-de faire faire les publications voulues, et s'adresse, à cet effet, au curé , seul chargé, en Pologne, de tout ce qui a trait à l'acte nuptial. Il an- DOnce pendant t rois dimanches desuite, aux offices, qu'un tel va épouser une telle; et si personne ne forme d'opposition à l'union projetée, il Oie le jour du mariage.

A ses approches , les garçons et les filles d'honneur, accompagnes de musiciens, s'en vont de chaumière en chaumière faire les invitations au nom des fiancés. Â chaque invitation, la musique joue, tout le monde danse, visiteurs et visités , puis les premiers se rendent ailleurs.

Le grand jour arrivé, les filles d'honneur s'occupent de la toilette de la mariée, qui , assise sur une huche, voit orner ses cheveux de rubans et de fleurs. Durantces apprêts, les hommes qui y assistent chantent, le verre à la main, des airs relatifs à la circonstance : tantôtc'est lemariéqui échange sa liberté contre le joug doré du mariage, tantôt la fiancée qui ne veut plus de la couronne de jeune fille, ou bien les parents qui s'attendrissent sur la destinée de leur enfant chéri. La bière, f eau-de-vie, le houblon sont également célébrés par des chansons, dont les expressions à double sens font rougir la jeune épousée et divertissent les assistants. Quelques-uns des morceaux chantés à ce moment, ou accompagnant plus tard d'autres parties des divertissements , sont d'une profonde obscurité ; on chercherait en vain à

deviner leur analogie, et leur sens de-meure inintelligible.

A l'appui de cette assertion , et pour sa singularité, voici la traduction littérale du chant du houblon {chmiel), si connu en Pologne.

« Houblon, n'as-tu pas eu de mère, que tu as poussé aussi gentil? — Houblon , n as-tu pas eu de père , que tu as poussé comme un pin? — Houblon, n'as-tu pas eu de sœur, que lu as poussé aussi aigu ? — Houblon, n'astu pas eu de frère , que tu as poussé en trois ans ? — O houblon, houblon pas cuit, assez !

O bouche de vieille femme non échaudée ! »

Il serait assez difficile, comme on le voit, de dire quels rapports peuvent exister entre le houblon, ainsi questionné , et le mariage.

La toilette terminée et avant de partir pour l'église, la jeune fille se jette aux pieds de ses parents et les couvre de baisers et de pleurs. C'est en pleurant eux-mêmes que le père et la mère donnent leur bénédiction à leur enfant, et tout le monde partage leur émotion.

Mais bientôt, à un signal du staroste , chacun sèche ses larmes et se dispose à gagner l'église. La fiancée prend place sur un char attelé de

3uatre chevaux, au milieu de ses filles 'honneur et des musiciens. Tout autour du char se tiennent à cheval le marié , le staroste et les garçons d'honneur, tous tenant d'une main un fouet fort court en cuir et de l'autre un petit drapeau, usage qui remonte au temps des Slaves où chacun se rendait en armes à la cérémonie du mariage.

Les coursiers sont parés avec soin; et, le lonç du chemin, les cavaliers sont parfois obligés de traverser des tas de paille et de broussailles, que les enfants allument exprès sur le passage du cortège. «

Après que la bénédiction nuptiale a été donnée par le prêtre, les parents s'empressent de rentrer dans leur demeure, afin d'être les premiers à saluer le jeune couple , à son retour, et de lui offrir, sur le seuil de la chaumière, le pain et le sel. Le père répand également des grains d'orge sur la tête des nouveaux époux et de ceux qui les

L'UNIVERS

-accompagnent: on les recueille précieusement , pour les semer : s'ils viennent bien , les mariés jouiront d'une heureuse existence.

Le staroste prononce un discours , dans lequel il retrace les droits de chaque époux et leurs devoirs réciproques; et il termine par cette acclamation , répétée plusieurs fois par tous les assistants : Vive le jeune couple!

Puis vient le repas, où chaque convive arde son bonnet sur la tête, et après é repas arrive la danse. Elle est ouverte d'habitude par les personnes les plus âgées de rassemblée , lesquelles dansent la grave polonaise; bientôt les jeu nés gens, impatients, font succéder à cette dernière la pétillante krakovienne et la gracieuse mazurek.

C'est au milieu de ces divertissements que commence la cérémonie du chaperon, oczepiny. Une vieille femme , après avoir coupé la tresse en cheveux de la mariée , lui pose sur la téte un bonnet en forme de chaperon, et les jeunes filles font entendre le chant suivant , non moins bizarre que celui du houblon.

« Qu'est-ce qui se tord autour de l'arbre ? — C'est le serpent. — Ma mère , mon mari me bat ! Tiens , viens ! plains-moi , et fais-moi cadeau de quelque chose de bon.

« La mère est arrivée et a examiné l'ordre. — « Bats , mon gendre, bats , instruis, c'est pour ton propre bien.

« Qu'est -ce qui se tord autour de l'arbre. — C'est le serpent. — Mon père , mon mari me bat ! Tiens , etc.

« Le père est arrivé , etc.

« Qu'est-ce qui se tord autour de l'arbre ? — C'est le serpent. — Mon frère , mon mari me bat! Viens, etc.

« Le frère est arrivé, il a examiné l'ordre. Le beau-frère voudrait bien fuir, mais il ne sait de quel côté , si c'est par la porte ou par la fenêtre; partout on se tient avec des sabres. — « Ah ! mon beau-frère , ne bats pas ma sœur, car, autrement, je te battrai avec un bâton aigu ! »

A deux heures du matin , les jeunes mariés se retirent ; mais ils ont à subir auparavant un nouveau discours du staroste, discours dont les plaisanteries équivoques redoublent la gaieté

des invités. Quand il est terminé , on danse avec gravité une polonaise avec la mariée, et, la conduisant ensuite dans la chambre qui lui est destinée , on la remet entre les mains de son époux. De nouvelles santés se succèdent là en l'honneur de la prospérité du jeune ménage; puis le staroste, entraînant vivement tout le monde hors de la chambre, en ferme la porte, la défend contre toute tentative maligne, et amuse l'assistance par une profusion de mots burlesques et de saillies au gros sel.

Les danses reprennent bientôt avec la même fougue et se prolongent toute la nuit. Lorsque la fatigue accable les invités, ceux-ci se jettent par terre, dans l'un des coins de la pièce, et, après un court sommeil, recommencent comme si de rien n'était. C'est ainsi qui' les noces krakoviennes durent huit à dix jours. Avant de se séparer des convives, le jeune couple les traite une dernière fois dans sa demeure, et leur demande leur amitié pour l'avenir.

Les jeunes Mazoviens vont traiter directement, avec le père de la jeune fille , de l'objet qui les intéresse.

Au jour du mariage, le futur, accompagné de ses amis, arrive chez sa fiancée , devant laquelle il exécute de son mieux sur le violon une mazurek; puis le bel esprit de la compagnie adresse aux deux époux un discours en vers, qu'il termine en ornant leurs têtes de couronnes de fleurs.

Ce double cérémonial achevé, la jeune fille va s'asseoir sur une huche ; et ses compagnes arrangent pour la dernière fois, en chantant, les tressas de ses cheveux, qu'elles parent ensuite d'une nouvelle couronne de fleurs.

Lorsque s'opère le retour de l'église et que le cortège est environ à moitié chemin , le premier garçon d'honneur

Kique des deux son cheval, voie à son )gis,y prend une miche de pain, et s'empresse de rejoindre la noce. Là, le pain à la main, il s'approche tour à tour de chaque char, et invite tout le monde à se rendre chez les parents de la mariée.

Chez les paysans qui liabitent les

bords de la Pi lira , dans le palatinat de Sandomir, on connaît qu'une chaumière renferme une fille à marier par la vue de points marqués en blanc sur la porte. C'est un stimulant pour les amoureux.

La fiancée se rend pour faire sa toilette de mariée à la demeure seigneuriale. Là , elle est conduite à un appartement disposé à son intention, et la demoiselle du château , ou bien une dame de la famille du seigneur, lui sert de femmedechambre. Ses beaux cheveux blonds sont séparés par derrière en deux longues tresses et frisés avec soin par-devant; une couronne de fleurs artificielles est posée sur son front, et un galon d'or, brochant sur le tout, se joue à travers les cheveux et les fleurs. Puis on lui met un jupon blanc et un corsage amarante, couleurs nationales, toujours préférées dans les grandes circonstances. Un collier en corail achève de compléter la parure de la mariée.

D'habitude , le seigneur accorde la permission de danser dans ses salons , au retour de l'église, et ouvre le bal avec la mariée.

Le repas de noces a lieu ensuite à la demeure de la nouvelle mariée, où chaque convive apporte un plat de sa façon , en guise de pique-nique , lorsque le seigneur ne pousse pas la générosité jusqu'à en faire les trais, car le jeune couple est rarement assez fortuné pour festoyer une si nombreuse compagnie.

Le lendemain, les points blancs que l'on remarquait sur la porte de la chaumière ont disparu.

Les invitations se font de la manière la plus solennelle chez les habitants de la Grande Pologne, par rentreraise du garçon d'honneur, druzba. Le jeudi précédant le mariage, qui se célèbre toujours le dimanche, il met ses habits de fête, se couronne de fleurs, monte achevai, et, accompagné d'un autre jeune homme, se rend à chaque maison désignée. Il s'arrête devant la porte, et prononce les paroles suivantes :

« Bénie soit la maison dont nous franchissons le seuil! Aujourd'hui jeudi, au

soir, le père, la mère et les jeunes fiancés vous envoient leurs compliments les plus affectueux , et nous chargent de vous informer de l'acte solennel qu'ils se préparent à célébrer. «

Le maître de la maison répond :

« Quel est cet acte saint que l'on a célébré aujourd'hui avec la volonté de Dieu et l'intercession dé la Vierge ? »

Le garçon reprend :

•< Ce n'est pas précisément dans notre intérêt que nous nous présentons devant vous, mais oe sont les jeunes fiancés qui nous envoient au nom de Dieu. Car Dieu, sachant que l'homme avait besoin d'une femme , prit une de ses côtes et créa la femme. Notre jeune garçon a longtemps cherché sa côte, et il l'a enfin trouvée dans sa fiancée. Ils vous prient maintenant, du fond de leurs coeurs, de les conduire dans la maison de Dieu et dans celle de leurs parents, où nous jouirons des bienfaits de la Providence.

Nous vous invitons en même temns à venir partager avec nous, si vous voulez bien nous faire ce plaisir, un tonneau d'eau-de-vie, des tonneaux de bière , du pain et des gâteaux. Vous trouverez aussi des canards, des poules , des oies , et le bœuf ne manquera pas. Déjà le couteau en menace un second, qu'on tient en réserve. Vous entendrez aussi des violons , des basses et des flageolets. De jeuues fdles, de joyeux garçons, des hommes cl des femmes âgés se trouveront dans la foule. Vous recevrez l'accueil le plus dévoué : tous les coeurs vous sont ouverls, et l'amitié vous tend les bras. Ne déshonorez pas le jeune couple eu vous rejusant à son invitation; car c'est Dieu lui-même qui , gràee à l'intercession de la vierge Marie, lui a donné sa bénédiction. »

Il existe encore un autre usage particulier à la Grande-Pologne. Vers le soir , lorsque le bal est en pleine activité, les femmes mariées conduisent, à l'insu de la compagnie , la nouvelle épouse dans une pièce voisine*, où se pratique envers elle la cérémonie du chaperon , puis la ramènent , toute en larmes , vers le lieu de l'assemblée.

Alors le marié s'approche de sa femme et l'invite à danser avec lui ; mais celleci s'y refuse, sous prétexte qu'elle est boiteuse. Cette défaite du marié l'expose aux sarcasmes de son garçon d'honneur , lequel , prétendant d un

L'UNIVERS

air moqueur qu'il n'entend rien à solliciter , invite la mariée et voit sa demande accueillie par elle. Ils prennent aussitôt leur élan et se mettent à danser. En vain l'époux renouvelle sa requête, elle est encore repoussée; la jeune femme boite plus fort que jamais, et les railleries du garçon d'honneur ne. tarissent pas. La plaisanterie se répète plusieurs fois, jusqu'à ce que le marié, n'y tenant plus, dise sérieusement : « Femme , apprends à connaître ton époux !» A ces paroles , la mariée lui tend vivement la main, et ils exécutent tous deux ce qu'on nomme la petite danse. Pendant le temps que dure cette danse', l'assemblée chante d'un ton sérieux des stances analogues.

On remarque également chez les

{>aysans de Lublin plusieurs particuarités curieuses.

D'abord , ce n'est pas là comme ail- ; leurs un homme qui entame et dirige les négociations , mais bien une matrone estimée de chacun et d'un âge des plus respectables.

Deux amis du marié sont chargés de fonctions importantes : l'un , nommé maréchal ae la noce , et porteur d'un drapeau, a pour mission de veiller à ce que chaque partie de la solennité nuptiale s'accomplisse suivant les us et coutumes ; l'autre, possesseur d'une branche de sapin ornée de couronnes , de bougies et de petites sonnettes , doit jouer , pendant toute la durée de la fete , le rôle de bouffon , et entretenir en conséquence , par ses

Sropos et ses contorsions, la bonne umeur des invités.

A l'instant où la noce, rassemblée chez la future, se dispose à partir pour l'édise , le maréchal confie à la première demoiselle d'honneur l'anneau nuptial, remise qui s'opère au murmure des accents suivants :

«Au milieu du village se trouve une forge, dont les ouvriers , munis de soufflets, allument le feu au point du jour. »

Et toute la compagnie reprend à grands cris : Lado! Lado

(•) Lado ou Lada était che* les aucu ns

« Ils frappent avec le marteau sur l'enclume et forgent des anneaux d'or pour Jean et Marie. Dieu veuille conduire les jeunes fiancés au bonheur ! »

Et l'on répond comme précédemment : Lado! Lado!

En Lithuanie, trois ou cinq femmes, jamais un nombre pair, confectionnent pour le repas de noces un gâteau spécial, koroway ; et, tandis qu'elles le portent au lieu de réunion , tous les voyageurs rencontrés sur la route doivent leur céder le pas.

Lorsque la fête tire à sa fin, les jeunes filles de la noce mènent la mariée dans une chambre à part et l'habillent de neuf des pieds à la téte ; puis son frère ou un ami de la famille prend un oreiller, le dispose au milieu de l'assemblée et invite la mariée à s'asseoir dessus. Ses compagnes défont alors ses nattes de cheveux et en brûlent l'extrémité à la lueur d'une boude allumée, action qui signifie bien des choses , entre autres, que la nouvelle épouse doit renoncer aux habitudes des jeunes vierges. Cette espèce d'adieu à l'innocence est suivi de souhaits de bonheur, et les mêmes jeunes filles mettent dans la coiffure de la mariéé un peu de beurre ou de miel , un petit morceau de pain et un gros (2 centimes), emblèmes que le fichu de nuit ne tarde pas à recouvrir.

Les amis de l'époux viennent l'aider, le lendemain du mariage, à conduire sa femme chez lui. En franchissant le seuil de la porte, ils brûlent une botte de paille : c'est l'adieu de la mariée au foyer paternel.

A l'entrée de sa nouvelle dem eu rc , elle trouve sa belle-mère qui lui présente la couverture de la huche garnie d'une peau de mouton retournée, ainsi que le pain et le sel. En signe de prise de possession , la mariée fait trois fois le tour de la table; ensuite on danse, on chante, on mange, jusqu'à ce que le jeune couple se retire.

Slaves la déesse des fiançailles. Il se trouve dans le district de Lublin , une rivière qui porte ce nom, et à laquelle le peuple adresse encore des chants de nos jours.

Le jour suivant , le mari s'empare de la chemise de sa femme, met du seigle dans une manche, un demi-florin dans l'autre, attache le tout avec une ganse rouge, et renvoie la chemise à la famille de la mariée.

Dans les temps reculés, chez les habitants des terres prussiennes , la fille désirée en mariage était vendue par ses parents, moyennant quelques pièces de bétail. Elle-même recevait un jupon , à titre d'arrhes.

Une partie de ces coutumes se retrouvait en Samogitie et en Kourlande. Il y était aussi d'usage que deux amis du fiancé enlevassent sa future du logis paternel. Une fois parvenue à sa nouvelle demeure, on lui en faisait faire trois fois le tour; ensuite on lui lavait les pieds, et, avec cette eau, on arrosait les meubles, le lit nuptial et les assistants. Enfin lui ayant bandé les yeux et mis du miel sur la bouche , afin de lui enseigner la douceur et la bonté envers son mari , on promenait de nouveau la mariée. A chaque porte qu'elle frappait du pied droit et qui s'ouvrait à cet appel, on jetait sur elle des grains de blé , d'orge , des pois , des fèves et des graines de pavot. Celui qui s'acquittait de cette tâche prononçait en même temps ces paroles : « Si « tu es fidèle à ton mari et bonne mé- « nager e, tu ne connaîtras Jamais le « besoin. » A la fin des danses qui suivaient le repas , les jeunes filles de la noce cherchaient à couper la tresse en cheveux de la mariée, et, y ayant réussi , se fâchaient que celle-ci eût cessé d'appartenir à leur classe ; elles la pinçaient, la battaient, et, à force de mauvais traitements, la contraignaient de se réfugier dans la chambre de son époux, asile sacré et impénétrable.

DANSES ET CHANTS rOFCLAIR.ES.

Les danses nationales et les chants populaires sont l'image la plus fidèle de l'esprit d'un peuple; les chants surtout, que l'on a surnommés avec justesse la voix intime du sol. Ceux du peuple polonais ne font pas exception

J6* Livraison. (Pologne.)

à la règle , car ils peignent avec* exactitude ses penchants et ses mœurs.

« Partout où se trouve une femme slave, on est sûr d'entendre chanter:

montagnes et vallées, fermes et pâturages, jardins et vignobles, tout retentit des accents de sa voix ; elle chante ses peines, elle chante ses plaisirs, et la naissance de son enfant, et la souffrance de son cœur. Souvent la fille du peuple, après une pénible journée , allège par des chansons le poids de ses* fatigues; elle revient lentement à sa demeure sous les lueurs du crépuscule, et elle chante pendant la route. Ce ne sont pas des traditions confuses ou des légendes mythologiques qu'elle répète, mais de véritables poèmes, qui ne ressemblent en rien aux poèmes des autres nations de l'Europe. La délicatesse, la tendresse, la

Sûreté, le pathétique sont les caracîres spéciaux de cette muse (*). »

Nous décrirons d'abord les danses du pays , danses de tout temps vraiment nationales , car elles étaient autrefois en usage depuis le palais somptueux du souverain jusqu'au plus humble cabaret de village. Aujourd'hui, dans les bals citadins , les chansons les accompagnent rarement ; mais, parmi la classe des paysans , cette condition est toujours de rigueur.

La danse caractéristique du pays est la polonaise, dans laquelle se trouvent réunis, tout à la fois, le faste oriental, la gravité, la fierté, l'esprit chevaleresque, la liberté et l'indépendance d'une république d'Occident. L'ancien costume ajoutait beaucoup à la beauté de cette danse, que l'on dansait, il y a peu d'années encore, tout armé, mais sans que les mouvements perdissent rien de leur grâce. Elle est toujours ouverte par le couple le plus élevé 'de l'assemblée, et ne consiste, à vrai dire, qu'en une espèce de promenade. Là tout le monde danse : les jeunes gens, les enfants, les vieillards, les hauts dignitaires, les magistrats prennent part au divertissement, et

(*) Schafaryk, Chants populaires de»

Slaves.

34* L'UNIVERS

c'est à la grave polonaise qu'ils doivent pensations aux hommes; un jeune ca-

de pouvoir le faire. Après plusieurs valier possédant de la souplesse et de

tours de promenade, chaque cavalier l'élégance dans les formes peut devenir

offre, à son gré, sa main a une autre l'âme et le héros de cette danse. »

dame, et le danseur primitif doit la Pour compléter ces remarques, nous

lui céder, jusqu'à ce qu'il puisse la re- ajouterons que si l'esprit de l'ancienne

prendre de nouveau. Cette figure de la noblesse se reflète si bien dans la po-

polonaise rappelait originairement les lonaise, la mazurek, pleine de vie et

droits égaux des nobles dans l'État, d'expression , est l'emblème de l'esprit

Dansée presque exclusivement au- du peuple. Dans cette danse, le Polo-

"jourd'hui par la noblesse et la bour- nais déploie toute sa force et les sen-

geoisie, la polonaise commence çt ter- timents qui l'animent,

mine la fête. Dans plusieurs cours La krakoviak, originaire de Kra-

européennes, l'usage d'ouvrir le bal kovie, ainsi que son nom l'indique, se

par elle s'est également conservé jus- danse , non en tournoyant , comme

qu'à nos jours. dans la valse, mais en rond, par plu-

Vient ensuite la mazurek, danse sieurs couples qui se suivent en chanfavorite des Polonais. Elle est en vogue tant. Parfois, les paroles improvisées partout, dans les salons comme dans sont satiriques et forment deux coules chaumières. Possédant toute la plets, dont le premier est un tableau grâce que chérit la bonne compagnie, expliqué par le second. Par exemple : elle peut rivaliser avec les danses eu- « Là bas, le long des hautes murailles de ropéennes les plus élégantes; plus « Krakovie, coule la Wistule, d'une fois même la mode a essaye de « Et les Polonais se portent tous en foule la naturaliser dans les premières so- - de ce côté. »

ciétés de Paris, de Londres et de On fait un tour de danse, 'puis un

Florence, mais le nombre de ceux qui second chanteur, continuant la pensée,

savent bien la danser et saisir son ca- reprend :

chet national est trop restreint pour « Tous y vont avec leurs faux et ne re-

qu'elle s'y acclimate parfaitement. « viennent pas,

La mazurek offre cependant quelque « Et les forets, les plaines ct,les

ressemblance avec les quadrilles fran- • sonl en deu i'-

çais, mais elle offre bien plus d'origi^ D'autres fois, au village, le couple

nalité et d'entraînement. chantant s'arrête devant l'orchestre,

Un écrivain distingué, Kasimir et là le jeune danseur improvise des

Brodzinski, a tracé dans le Mémorial couplets qui ont trait à la fête ou fai-

de Warsovie de 1826 ce piquant parai- sant l'éloge de celle qu'il aime. La

lèle : « En voyant danser la mazurek danse continue ensuite. Tous partent

et la contredanse, on serait tenté de successivement, les uns après les au-

dire qu'une Française cherche à plaire très : leurs bottes ferrées battent la

par sa danse, et qu'une Polonaise plaît mesure, les anneaux de cuivre et d'ar-

en s'abandonnant à sa gaieté de jeune gent ornant leurs ceintures s'entre-

fule; sa grâce est toute naturelle, l'art choquent, et l'air retentit de cris de

n'y a rien ajouté. La taille de la dan- joie.

seuse française nous rappelle les créa- La krakoviak a peu accès mainte- I tions idéales de la sculpture grecque , nant dans les salons de la haute société; mais la Polonaise rappelle (du moins cependant, à l'époque de Stanislasaux yeux de ses compatriotes) une Auguste, elle était très en vogue, bergère créée par l'imagination ardente Chez les montagnards, les Gorals, des poètes : autant la première nous la danse favorite est une sauteuse, escharme, autant la seconde nous atta- pèce de krakoviak qui s'exécute une che. En outre, si la contredanse est petite hache à la main. Placé au milieu de nos jours le triomphe des femmes , du cercle , le danseur fait avec les pieds la mazurek a réservé quelques com- et tout le corps une multitude de mou-

vements, assez difficiles à décrire, et lance, à une grande hauteur, la liache qu'il tient; plus il montre d'adresse à la recevoir, plus l'assemblée lui prodigue d'applaudissements.

Les danses nationales , si nobles ou si folles , prirent une teinte plus sombre lors des partages. Il s'en forma même une tout à fait en rapport avec la situation malheureuse du pays , et connue sous le nom de kolomejka, qu'elle tirait de la ville de Kolomeja , située au pied des monts Karpathes.

Depuis les rives du San , en suivant la chaîne karpathienne et les bords du Dniester, jusqu'à la mer Noire, elle est en usage. £ette danse n'offre rien , dans ses diverses figures , qui rappelle la majestueuse polonaise , la joyeuse mazurek, ou la bruyante kranoviak.

En l'exécutant , les bouches sont muettes et les visages mélancoliques.

C'est en silence que le cavalier conduit sa partenaire, à l'aide d'un ruban ou d'un rameau entrelacé. A un moment indiqué, les danseuses lâchent le lien et s'enfuient avec des gestes gracieux; les danseurs les suivent d'un air suppliant ; et quand elles se voient dansla nécessité de s'enchaîner de nouveau , elles baissent les yeux et se couvrent la figure de leur tablier. Lorsque le divertissement est près de sa fin , le ruban ou le rameau tombe des deux côtés; la danseuse s'élance alors dans les bras de son cavalier, et ils tournent ensemble d'une façon plus animée, tandis que les suffrages des spectateurs se mêlent au bruit des instruments. Il était impossible de peindre avec plus de fidélité la douleur de la perte du pays, le désir de le reconquérir, et le bonheur éprouvé, une fois cette tâche patriotique accomplie.

Telles sont les principales danses polonaises. Chacune d'elles a donné son nom aux chants qui l'accompagnent.

Parmi les polonaises, on en distingue surtout trois : 1° la polonaise du 3 mai, adaptée aux paroles relatives à la promulgation de la constitution de 1791 ; 2° la polonaise de Kosciuszko: elle fut adressée à ce grand citoyen lorsque le pays prit les armes,

en 1794; 3° la polonaise tfOginski, nommée le Chant du cygne, composée en 1793, lors du second partage : admirable par sa double expression de douleur et d'espérance, elle se répandit rapidement dans toute l'Europe.

D'une allure plus vive et plus animée, les mazureks possèdent les qualités qui manquent aux polonaises.

Sous le rapport des effets moraux, elles remuent l'âme profondément; leur mélodie éveille l'amour de la patrie , et leur rhythme guerrier stimule au plus haut degré les sentiments ardents de la jeunesse. Rien qu'en entendant la mazurek de Domorowski f commençant par ces mots : Non , non, tu ne périras pas, ô Pologne chérie 1 .

le pays entier se leva.

Malgré les nombreuses invasions étrangères, les vieux airs des krakoviaks sont demeurés purs et sans mélange. L'un d'eux, plus moderne, porte pour titre: le Faucheur, et servit , durant la dernière guerre , de marche aux cavaliers nationaux.

Longtemps empreints d'une teinte religieuse , les chants polonais n'adoptèrent que lentement une couleur plus franche et plus joviale. Les chants de Noël, appelés Kolenda, participent encore de nos jours de cette double influence. Le peuple les exécute sous les fenêtres des demeures seigneuriales , fort avant dans la nuit , la veille de la fête. Rien n'égale l'attrait et la beauté de ces sérénades. Bravant la neige et souvent une froidure de vingt degrés , de nombreuses bandes explorent les campagnes , sous un ciel étincelant d'étoiles, aux lueurs pourpres de l'aurore boréale, et chantent les kolenda avec un enthousiasme devant lequel disparaissent les glaces du Nord.

Les airs de Saint - Grégoire réunissent toutes les conditions des mélodies populaires. Ils étaient à l'usage des femmes de Krakovie, lorsqu'elles célébraient leur fête annuelle , Czomber babski, qui présentait un spectacle assez bizarre. Ce jour -là, les Krakoviennes se réunissaient devant l'Aigle blanc, sur la place du Marché, où elles arrivaient en foule de tous côtés,

L'UNIVERS

et divisées en compagnies. Un chef, nommé par elles, se mettait à leur tête. Bientôt , à un signal donné , les danses commençaient , et le chant les accompagnait toujours. Les grégoriennes faisaient souvent, dans leurs légers refrains , la satire de l'évéque et des hauts dignitaires du lieu.

Par suite de l'influence du climat et surtout des événements politiques, une partie de la Pologne possède des chants gais et l'autre des chants pleins de mélancolie. Les premiers ont cours dans les provinces fertiles et soumises à un régime moins oppressif, comme les contrées de Rrakovie , de Posen , de Gnèzne , jusqu'à Warsovie , et de là , par le palatinat de Sandomir, jusqu'à Rrakovie; les seconds sont répandus depuis Lublin jusqu'à Léo-

{>ol, dans la Wolhynie, la Podolie, 'Ukraine , et jusqu'au delà du Dniéper.

Dans la grande et la petite Pologne, ainsi qu'en Mazovie , jamais on irentend sortir de la bouche des paysans ni ballades lugubres , ni romances langoureuses ; tout est gai et volaçe, simple et naïf. Pas une chanson circulant aujourd'hui ne remonte à plus d'une vingtaine d'années. On les change sans cesse , et un joyeux improvisateur de cabaret, le verre d'hydromel en main, opère souvent une révolution complète sous ce rapport. On répète les couplets exactement d'abord , puis on les corrige, on les défigure, on les corrompt , jusqu'à ce mi un nouveau chant les remplace entièrement.

Les paysans courbés tout à fait sous le joug russe ne connaissent pas cette gaieté et cette insouciance : la mélancolie , la douleur, l'amour malheureux ou le sentiment guerrier respirent dans leurs chants ; la musique et les paroles en existent depuis des siècles (*).

C'est dans les dumki ( rêveries ) de l'Ukraine surtout que l'on remarque ces divers caractères. « Voici un peuple dont les mélodies tristes et plaintives s'élèvent comme une hymne de

(•) Michel Podczaszynski , Fragment* sur la littérature de l'ancienne Pologne.

douleur vers le ciel. Toute cette musique n'est qu'un long gémissement , un chant d amour, dont le langage mystérieux se révèle par des larmes de résignation. Quelle est donc la cause de cette tristesse profonde ? quel pressentiment sinistre enveloppe comme d'un nuage les touchantes idylles de la population russienne de I Ukraine? Pourquoi ces riches plaines , ces riantes vallées ne lui inspirent-elles que de sombres images ? C'est parce que le peuple d'Ukraine a toujours été opprimé. Il a vainement lutté contre l'esclavage, contre la misère, contre l'oppression de l'aristocratie polonaise ou du cabinet moskovite. Vaincu et

f>ersécuté , il pleura en larmes de sang a perte de sa liberté ; et ses rêveries mélodieuses et poétiques sont comme les derniers rayons de son bonheur passé, que la tyrannie n'a pu briser (**). »

Parmi les dumki , il en est une , le Tchaïka, encore plus remarquable que les autres par sa douceur et la tristesse dont elle est profondément empreinte.

Elle doit remonter à l'époque où l'Ukraine, convoitée et déchirée par de puissants voisins, finit par tomber sous le joug de la Russie. Le peuple vaincu , et qui avait vu périr l'élite de sa jeunesse, s'y compare au tchaïka, espèce de vanneau dont le cri plaintif vient souvent assombrir les pensées du voyageur au sein des steppes immenses de la Russie méridionale. Le taureau de la prairie , c'est sans doute le Moskovite vainqueur. Voici ce chant, dans sa traduction littérale et avec l'obscurité de certains passages :

« O malheureux tchaïkas ! tchaïkas infor- « tunes ! vous avez fait votre couvée près « du chemin.

— «Kiibii ! kiihii ! prenant mon vol vers « le ciel , je n'ai plus qu à me précipiter dans

■ l'abîme des mers.

— « Et tous ceux qui passent vous tour-

■ mentent. Garde à toi , tchaïka ! cesse de « pousser des cris plaintifs.

— « Kiihii ! kiihii ! etc.

(•*) A. Sowinski, Coup d'œil historique sur la musique religieuse et populaire en Pologne,

— « Déjà le blé est devenu jaune, il est

* mûr; et les moissonneurs qui arrivent vont « prendre tes petits.

— «Kiihii! kiihiil etc.

— « Mais la bécasse entraîne par son ai- « grelte le tchaïka , qui appelle ses petits... « kiiguiitch !

— « Kiihii ! kiihii! etc.

— « Alors le taureau de la prairie , cour- « bant en arc, une branche flexible : Cesse « de crier, tchaïka, sinon je te pendrai dans

* celle prairie.

— «Kiihii! kiihii! etc.

— Eh quoi ! je ne puis ni me plaindre ni « verser des larmes , moi , la mère de ces pau- « vres petits!

« Kiihii ! kiihii ! prenant mon vol vers le « ciel, je n'ai plus qu'à me précipiter dans

* l'abîme des mers. »

Les chants de la Lithuanie, les daïtios, sont également célèbres par leur douceur et leur ingénieuse stm-

{>licité; ces fleurs charmantes rappelent en tous points la riante vallée de Kowno qui fut leur berceau. Consacrées jadis au culte de la mythologie lithuanienne , si gracieuse , elles servent aujourd'hui d'interprètes aux émotions de l'âme, soit qu'elle scintille de joie ou laisse échapper un cri de douleur.

Le langage lithuanien se prête particulièrement aux expressions caressantes, et il est impossible de rendre avec fidélité, dans une langue étrangère , tout le charme de ces poésies intimes.

Les Lithuaniens aiment assez les poésies énigmatiques dans la forme d'interrogation. Voici l'une de ces chansons , appelées misla ou énigmes :

<« Une fois ma mère m'a grondée et m'a « dit : Va au bois, ma fille, et trouve-moi « une fleur d'hiver et de la neige d'élé.

« J'allai errer tristement sur les collines « près du lac et au bois. — Mon pasleur, « dites-moi, je vous prie, où je trouverai « ces deux choses.

— « Si tu veux être bonne et fidèle , si «« tu me donnes ta bague pour gage, je te dirai « l'énigme; écoute, éroute, ma fille.

— « Je serai bonne el fidèle , je donnerai m celte bague pour gage; mais, dites-moi, m où trouverai-je la fleur d'hiver et la neige « d'élé?

— « Va au bois de sapins , casse une petite branche, porte-la à ta mère, et dis « hardiment : Le sapin est la fleur d'hiver.

« Va aux bords delà mer d'ambre, prends « l'écume des flots azurés avec ta jolie main : « l'écume de mer est la neige d'été. »

Malgré la domination étrangère, des citoyens dévoués s'attachèrent à conserver dans la mémoire du peuple des chants nationaux remplis de mélancolie. Les femmes aussi , nouvelles vestales, se chargèrent d'entretenir le feu sacrédu patriotisme ; ni les soldats moskovites, ni les fonctionnaires allemands ne purent empêcher une mère de répéter, au berceau de son fils , les chants qui devaient lui communiquer, avec le lait de son sein , l'amour de la patrie et la haine de ceux qui l'opprimaient.

^ Une autre classe agit également d'une façon favorable, celle des chanteurs ambulants, qui, s'en allant par troupes de village en village propager leurs refrains, inspiraient un certain degré de respect au peuple par leur âge et par leur profession. C était à qui leur ferait des cadeaux, et un proverbe disait d'eux : Ce sont des gens qui ont connu des temps meilleurs et de vieilles chansons. Fréquentant les foires, suivant les solennités religieuses et conviés à toutes les fêtes de famille, leur influence était grande.

C'est grâce a eux que se répandit dans tout le pays , à l'époque des partages , le chant patriotique du Bouleau, qui puisait dans les circonstances présentes une nouvelle expression de douleur et de malédiction. Nous terminerons par lui cet article.

« Bouleau, charmant bouleau, pourquoi « donc es-tu si triste ? Les noirs frimas ont- « ils glacé ta séve, ou le sourde d'un mauvais « vent t'a-t-il desséché? C'est peut-être le « ruisseau qui a mis à nu les jeunes racines?

— « Sœur Olga , ce ne sont point les noirs « frimas qui ont glace ma séve; je n'ai « point é'c desséché par le souffle d'unmau- « vais v.ent, et le ruisseau n'a point mis à « nu nies racines.

« Mais d'un lointain, lointain pays, vin- « rent les Tatars .qui brisèrent mes branches, « allumèrent de grands feux , et foulèrent • autour de moi la belle herbe verte.

L'UNIVERS

« Et partout où ils allument du feu . l'herbe

• ne peul plus pousser. Et les champs en- « semences qu'ils traversent à che\al , sont «arides comme au milieu de l'automne.

« Aucun animal ne veut plus boire dans le « ruisseau que leurs chevaux oui souillé. Et ■ la blessure de leur flèche ne guérit que « dans le tombeau.

«« Ah! c'est de là -bas, de là -bas, que m vient la malédiction de Dieu!

« Les mauvais vents, et les sauterelles qui « apportent la famine, et la peste qui eti- « lève les humains , viennent aussi de ce « côté.

« Quel dommage que ce soit aussi de là

• que nous vient la lumière du soleil. »

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