VI. Le Polonais homme de cour, etc
On peut appliquer à cet écrivain ce que Quintilien dit de Cieéron : « Que celui « qui se plaît à lire ses ouvrages a déjà « tait beaucoup de progrès. »
Stanislas Hosius. D'une origine vulgaire, il s'éleva au rang de cardinal , et fut l'un des présidents du concile de Trente. Les ouvrages qu'il publia obtinrent une grande célébrité.
Parmi les auteurs qui écrivirent en prose latine et firent des vers latins, nous citerons principalement :
Clément Janicki, né en 1516, d'un pauvre paysan. Il avait à peine vingt ans, que le pape Clément VII couronnait déjà son front du laurier poétique.
Divers écrivains étrangers ont comparé ses productions à celles de Tibulle et de Catulle. Les œuvres que l'on est parvenu à conserver de lui portent pour titre : Cl. Janicii Poloni poète laureati poemata in trnum libellum collecta.
André Krzycki, né en 1483. Simple gentilhomme, il devint, par ses talents, prince-archevêque de Gnèzne et primat du royaume. Une de ses productions les plus remarquables est l'écrit publié aiin de guider la diète et le clergé, et intitulé Rationes Sigismondi régis Polonix in facto abolitionis et extinctionis in Prussia ordinis Teutonici, et collationis Jeudis partis Prussia Marchioni Brandeburgico. Imprimé à Krakovie en 1525, il peut seul éclairer les esprits sur les causes de la grandeur actuelle de la Prusse et de la décadence de la Pologne, par rapport à cette puissance. Le savant abbe Juszynski dit également de Krzycki : « Qu'il surpasse dans ses « satires Juvénal , approche de Virgile « et d'Ovide dans la poésie épique et « élégiaque, et égale Catulle dans le « genre romanesque. » Pour corroborer ce jugement d'un compatriote qui pourrait être suspecté de prévention , voici celui d'Érasme, dont le nom est la plus grande garantie d'impartialité :
« Cieéron, dit-il, est le seul auteur latin a qui, comme Krzycki, ait excellé
« dans la prose et dans la poésie. »
Dantiscus. Il naquit à Dantzig en 1485 et eut un brasseur de cette ville pour père. Présenté à la cour de Sigismond I er par le vice-chancelier Pierre Tomicki, Dantiscus fut nommé secrétaire de ce monarque et remplit, par la suite, plusieurs missions diplomatiques. L'empereur d'Allemagne Maximilien prisait tellement ses talents, qu'il l'honora du titre de docteur-pontife, posa sur sa téte une couronne poétique, et le fit noble.
Les écrivains qui, se servant de la langue nationale, se signalèrent aux premiers rangs d'une foule nombreuse , soit comme prosateurs, soit comme poètes , furent :
Rey de Naglowicé, né en 1515. 11 publia quatorze ouvrages en prose et en vers. Le Miroir de tous les états est un trésor historique d'un prix inestimable, car il reproduit non-seulement la vie privée des anciens Polonais , mais encore leur manière de parler.
Simon Szymonowicz (Simonides),né en 1558. ÉtienneBatory le couronna de la palme des poètes, et le pape Clément VIII l'honora de son amitié. Tous les critiques nationaux sont d'accord sur le talent de Szymonowicz. qui écrivit également en latin et en polonais. Ses idylles polonaises, où il a marché sur les traces de Théocrite, de Bion et de Virgile, sont parfaites et n'ont pas encore été égalées. Il créa en Pologne ce genre de poésie.
Simon Zimorowicz. Outre une traduction des idylles de Moschus, on a de lui deux recueils : Idylles russiennes et Roxolanes ou les Filles de la Russie.
Nous avons réservé pour la fin des poètes de cette époque celui qui à lui seul en fut l'ornement, c'est nommer le prince des poètes polonais, Jean Kochanowski.
Jean Kochanowski vit le jour en 1532. Après avoir fait ses études en Pologne, il se rendit à Paris, où il demeura sept années ; puis à Rome et à Padoue. Sigismond-Auguste l'admit ensuite au nombre de ses secrétaires, et voulut faire de lui un prince de
l'Église et un sénateur ; mais Kochanowski, refusant toutes les dignités offertes , se retira dans son village natal de Czarnylas : là, au sein d'une famille chérie, il consacra tous ses instants au culte des lettres.
Le premier des écrivains dont s'honore la Pologne, il sut faire briller toute l'élégance et toute la richesse de la langue nationale. Nul autre auteur polonais n'a approché de lui jusqu'ici , et nombre de ses poésies méritent d'être comparées aux plus belles productions de l'antiquité. Ses principaux ouvrages sont : I. Élégies sur la mort de ma fille Ursule; II. Épigrammes; III. Son recueil de Poésies dans le genre de Pindare ; IV. Satires; V. Le Congé des ambassadeurs grecs, tragédie ; VI. Un dard ou l'hommage de la Prusse; VII. La Dryade; VIII. Histoire de Suzanne ; IX . Épithalame sur les noces de Radziwill; X. La Barbe, poëme satirique. Mais c'est notamment dans la traduction des Psaumes de David que le génie de Kochanowski se déploie avec tout son éclat. Il traduisit aussi le troisième livre de Vlliade, ainsi que les Phénomènes } poème grec d' A rat, et les Échecs, poëme italien de Marc Vida. En outre de ses poésies polonaises, il publia plusieurs poèmes latins, dans lesquels il se montre le digne émule des Ovide et des Properce.
On visite encore de nos jours , à Cznrnvlas, sa modeste demeure, entretenue soigneusement; et son crâne fait partie dû musée national des princes Cznrtoryski, à Pulawy. L'urne qui renferme ces restes précieux porte pour devise un vers de Kochanowski : « Le «Jils de la belle Latone ne permettra « pas que mes cendres soient un jour « outragées par la postérité. »
Jean KochanowsKÎ eut trois frères, André, Nicolas et Pierre, qui furent poètes tous trois. Pierre se distingua surtout par une traduction de la Jérusalem délivrée, publiée à Rrakovie en 1618, et restée comme modèle. Il traduisit également Roland furieux.
André reprbduisiten polonais YÏCnèide.
Ajoutons encore aux noms qui pré-
cèdent, tous du plus grand mérite, ceux de Jean Flachsbinder, Jean Turzo, poètes et prosateurs versés dans la langue latine; Stanislas Zaborowski, grammairien et légiste; Bernard Wapowski, historien et mathématicien; Groïcki , Herburt , Warszewieki Grzebski, Spiczynski Siennik, Sendziwoy, célèbres à divers titres scientifiques.
Dans ce siècle, la langue polonaise devint classique. La Lithuanie et la Russie l'adoptèrent, surtout lorsque Sigismond l'eut prescrite à toutes les juridictions qui s'étaient servies jusque là des langues latine et rousniaque.
La Bible fut traduite de nouveau et pour tous eu dialecte polonais.
Plusieurs ouvrages traitèrent alors de la tactique militaire et de la défense des places fortes. Celui que Siémionowiez fit paraître sur l'artillerie jouit d'une telle réputation, qu'il a été traduit en français et en allemand. Arciszewski porta ses connaissances militaires sur la terre de Christophe Colomb, où il éleva les forteresses de Rio-Janeiro, Fernambouc et Bahia.
Les œuvres de Bernard de Lublin et Jean de Pilzno, relatives à la jurisprudence, offrent une coïncidence d'idées frappante avec le travail de Beccaria et de Filiangieri, qui, bien certainement, ont ignoré les ouvrages et peut-être même les noms des deux jurisconsultes polonais du seizième siècle.
On comptait en Pologne, à cette époque, quarante-sept villes possédant des imprimeries.
Le goût des arts suivant de près celui des sciences , les Polonais ne tardèrent pas à faire venir d'Italie nombre d'artistes distingués. Bientôt les palais du souverain, les châteaux des grands, les édifices religieux se virent restaurés, embellis par des élèves de Michel-Ange et de Raphaël, tels que Carralius, Bartholo et tant d'autres qui ont laissé dans les églises de Warsovie, de Rrakovie , de Wilna et de Posen, des chefsd'œuvre dignes de ceux de l'école ita- Jienne. Quoique le temps et les guerres aient détruit une partie de ces précieux
L'UNIVERS
souvenirs, les monuments élevés depuis à leur imitation témoignent du penchant que les Polonais ont toujours eu pour les arts.
Sigismond I ,r Ct faire en Flandre, dans le même temps que François I* r et Léon X, de superbes tapisseries conçues d'après les dessins de Raphaël.
1622-1760. Il est prouvé qu'à peu d'exceptions près, la décadence des sciences et des lettres en Pologne doit être imputée aux jésuites. Sans prévoir les suites funestes d'une pareille mesure, Etienne Ratory leur confia l'académie deWilna, fondée en 1578, et ils surent s'emparer peu à peu de la direction de toutes les écoles nationales.
Sous de tels chefs, l'université de Wilna fut loin de répondre à ce qu'on attendait d'elle.
Celle de Krakovie lutta vainement contre la fausse route imposée par les jésuites, promoteurs des persécutions en matière de religion et qui voulaient aussi s'emparer d'elle. Dans ce combat acharné, I université de Krakovie succomba complètement, fort heureuse de pouvoir conserver son indépendance.
Le règne demi-séculaire de Sigismond III, quoique formantdans l'histoire le point de départ de la décadence du pays , marcha longtemps sur les traces des deux règnes précédents, quant aux progrès libéraux.
Dans son dictionnaire des célébrités qui brillèrent sous ce monarque , Siarczynski compte onze cent quarante-neuf hommes remarquables , sept cent onze écrivains bons ou mauvais, cent dix guerriers distingués, etc.
Les persécutions contre les dissidents diminuèrent toutefois le nombre des collèges et des imprimeries. Elles furent cause également de la sortie du royaume de beaucoup de citoyens éclairés et utiles, et elles favorisèrent les succès des armes étrangères.
Malgré le mouvement guerrier qui l'emportait sur les sciences et les lettres, on vit apparaître encore sous le règne de Wladislas IV des hommes d'un grand mérite. La voix éloquente du célèbre prédicateur Skarga obtenait en tous lieux le plus profond retentis-
sement , et Sarbiéwskî mérita le beau
nom à? Horace moderne (*).
Quelques lueurs passagères de sagesse et de génie brillèrent bien sous les règnes suivants; mais le mouvement décroissant prenait de plus en plus d'empire, et des guerres malheureuses l'accéléraient. Le corps trop privilégié de la noblesse fomentait l'anarchie; les villes et les bourgs s'appauvrissaient; un mauvais latin formait seul l'éducation enseignée; on se livrait avec transport aux discussions théologiques; des thèses scolastiques et de ridicules panégyriques composaient toute la littérature de l'époque.
En un mot, chaque chose dépérissait.
Les deux Auguste, ces princes de Saxe, endormirent pour leur part le pays au sein des actes de dévotion et des orgies. La langue nationale ellemême , altérée par un bizarre mélange de latin , se corrompit bientôt.
Enfin Stanislas Konarski, digne de la médaille que lui décerna plus tard le roi Poniatowski, avec la belle inscription : Sapere auso, commença à améliorer l'éducation publique et à combattre les vices de l'époque.
* La congrégation des piaristes, dont
(*) Mathias Kasimir Sarbiéwskî naquit en i5()5 au village de Sarbiéwo. En ifii3 il se fit jésuite à Wilna, où il termina ses cours académiques. Envové à Rome, il s'y occupa spécialement de littérature et y acquit beaucoup de réputation,* ainsi qu'en France et dans les Pays-Bas, comme en font foi les ouvrages de Rallet, Rénat Rapin, Olaus Borichius, Morhol, Rolland, Pu i eau et autres. Le pape Urbain VI II appréciait tellement le talenl de Sarhiéwski , qu'il l'engea à corriger son bréviaire ; au départ du pocte, il le couronna et lui passa au cou une chaîne d'or. De retour en Pologne, Sarbiéwskî fui nommé par Wladislas IV prédicateur et théologien de la cour. Les Allemands l'ont plus d'une fois reconnu comme supérieur à Horace dans ses poésies. Les Français, tout en ne lui ôlant pas l'honneur d'avoir égalé par son génie les plus grands poètes de l'antiquité, lui reprochent d'être parfois obscur dans ses idées. Hugo Grotius a dit de lui : Non solimt œquavit sed etiam superavit Horatium. Ses œuvres, écrites en latin , ont eu vingt-quatre éditions.
faisait partie Konarski , seconda vivement cette impulsion. Complètement opposés de principes aux jésuites, les piaristes triomphèrent enfin de ceuxci et fondèrent de nouvelles écoles.
L'aurore de jours meilleurs se levait déjà sur l'horizon.
1760-1795. Il est malheureux que l'essor que s'apprêtaient à prendre de nouveau en ce moment les branches libérales ait été entravé par la tournure fâcheuse des événements politiques, qui conduisaient insensiblement la Pologne vers sa perte. Les rapports avec la France, dans tout leur éclat alors, auraient aidé puissamment au mouvement de la civilisation polonaise.
Les mariages de Wladislas IV avec la rincesse Marie de Nevers et de Soieski avec Marie Kasimire d'Arquien avaient préparé les voies, et le séjour de Stanislas Leszczynski en France les élargit encore. Les nombreuses visites ue ce roi déchu et philosophe recevait Lunéville de ses compatriotes , resserraient les liens de sympathie existant entre les deux nations.
Les deux évêques Zaluski , réfugiés à la cour de Stanislas, entreprirent de relever la littérature nationale, et parcoururent, dans ce but, la France, l'Italie, l'Allemagne et la Pologne.
Faisant le sacrifice de leur fortune, ils achetèrent en tous lieux les livres et les manuscrits polonais dispersés.
Grâce à leur dévouement, ils parvinrent à rassembler une bibliothèque de deux cent mille volumes.
Bientôt, par les soins de Konarski et aux frais de la congrégation des piaristes, il parut un immense recueil des lois nationales, en huit volumes in-folio. Konarski publia , en outre , plusieurs ouvrages sur la réforme du gouvernement et sur la nécessité de rétablir la langue polonaise dans toute sa pureté et sa grandeur, enfin telle qu'on la parlait au seizième siècle, avant que le latin et l'emphase allemande l'eussent corrompue. Il écrivit à l'appui une nouvelle grammaire pour détruire l'autorité jésuitique d'Alvarès.
Un théâtre fut élevé par lui dans le collège des piaristes, et il traduisit
plusieurs pièces françaises. Comme dernière marque de patriotisme, sa bibliothèque, offerte en don à la nation, devint publique à Warsovie.
Dans un pays où toutes les nobles idées trouvent* un écho, l'exemple des deux Zaluski et de Konarski devait rencontrer des imitateurs. Une foule de citoyens vouèrent leurs instants et leurs fortunes à l'œuvre de la régénération littéraire. Des instituts furent fondés, des collections de livres formées, et l'on exhuma des vieilles chroniques tous les souvenirs glorieux du
()assé. L'abbé Kollontay réorganisa 'antique université de Krakovie, et la maison des princes Czartoryski contribua puissamment à la diffusion des lumières.
En 1773, la Pologne donna la première, à l'Europe, l'exemple de la création d'une magistrature suprême pour diriger l'instruction publique; et la bulle du pape Clément XIV ayant supprimé l'ordre des jésuites, les fonds disponibles, par suite de son expulsion de la Pologne, furent affectés à cette institution. Des écoles séculières remplacèrent celles des jésuites, et de cette époque date entièrement une nouvelle renaissance, que le souverain seconda de toute son influence et de tout son pouvoir.
Stanislas-Auguste Poniatowski, si faible et si blâmable dans sa conduite politique, déploya, du moins, le plus noble caractère dans tout ce qui concerne les lettres et les arts. Il n'épar-
§na ni dons ni honneurs à ceux qui se istinguèrent; et Ton n'aurait pu trouver, à cet égard, un meilleur juge que lui , car, ayant fait de fortes études et écrivant avec facilité, il possédait à fond les langues savantes et parlait, même avec éloquence , nombre de langues modernes.
Son règne , qui vit Taeonie politique de la Pologne , fut des plus féconds en illustrations scientifiques et littéraires.
Alors brillèrent Naruszewicz , le plus grand des prosateurs polonais (*) ; Pi-
(*) On lui doit Y Histoire nationale t qui va jusqu'à l'a mur i386, date de l'union
rpmowicz , Wisniewski , Ostrowski , Nagurczewski , dont les écrits étincellent de patriotisme, de verve et de génie créateur. Le philologue Kopczynski travailla à l'épurement de la langue nationale. Jodiowski et Skrzetuski se consacrèrent à l'étude de l'histoire. Wyrwicz , Stasziç et Kollontay examinèrent les hautes questionspolitiques. Le prédicateur de la cour, Lachowski, et les évéques Karpowicz et "Woronicz égalèrent, dans la chaire , Bourdaloue et Massillon. Les sciences eurent pour organes Poplawski, Hube, Kluk, Zaborowski , Poczobut. La poésie ne demeura pas en arrière et devint une puissance sous la plume de l'illustre prince archevêque de Gnèzne Krasicki , surnommé le P'oltaire de la Pologne; dans les chants de ce barde national , le type polonais se reflète avec ses mille nuances; grand dépensées, Krasicki est toujours riche d'expression , suave de rhvthme , spirituel , harmonieux (*). D'autres rivaux se signalèrent à ses côtés dans la lice poétique et devinrent presque ses pairs, tels que Naruszewicz , TrembecKi, Kniaznin, Karpinski, Piramowicz, Skrzetuski , mais surtout Julien Ursin Wiemcewicz , citoyen ardent autant qu'écrivain chaleureux, compagnon de gloire et d'infortune de Kosciuszko, et l'un des orateurs les plus brillants de la célèbre diète constituante.
La peinture compta des artistes aussi distingués, tels que Simon Czechowicz , François Smuglewicz , Bacciarelli ; la sculpture, Jean Lebrun; et l'architecture, Albert Gucewicz.
La création de plusieurs journaux
entre la Pologne et la Lilhuanie. Cet ouvrage est le meilleur qu'on unisse exiger dans un siècle où la critique historique est le fondement de tout.
(*) Krasicki publia dix volumes, tant prose que vers. Possédant la verve de Boileau et la légèreté de la Fontaine, il ouvrit de nouvelles roules à la langue nationale.
En 1827, on a publié en français une traduction de ses Fables, mais l'original perd beaucoup dans cette imitai ion.
contribua également à répandre , parmi la nation, des lumières périodiques.
1795-1839. Les trois démembrements successifs de la Pologne ayant enveloppé le pays d'un vaste réseau d'arbitraire et d'oppression , ses progrès intellectuels éprouvèrent le même sort que sa nationalité. Tout fut remis en question. Par un oukaze que rien ne justifiait , Catherine II ravit àWarsovie la bibliothèque nationale des Zaluski et la lit transporter à Saint- Pétersbourg, où elle se pare encore aujourd'hui du nom de Grande bibliothèque impériale.
Le découragement était profond de tous côtés; mais, en présence de tant d'actes barbares ou iniques , il ne tarda pas à disparaître pour faire place à un redoublement d'ardeur et de patriotisme. Tout fut employé pour sauver le langage et les mœurs nationales en péril , et exciter, parmi les citoyens de toutes classes, la haine la plus vive contre les oppresseurs de la patrie.
Albert Boguslawski fit vibrer sur la scène la langue que les cours spoliatrices bannissaient des actes officiels.
Dmochowski , Czacki , Stanislas Soltyk , le prince Adam Czartoryski fils , le comte Ossolinski dotèrent Warsovie, Léopol, Wilna et Krzemiénieç de trésors littéraires qui , de là , fertilisèrent toutes les parties du pays.
On chercha à former de nouvelles bibliothèques à Krakovie, à Wilna, à Pulawy ; mais cette tâche exigeait beaucoup de temps et de grandes dépenses.
En 1801 , la Société des Amis des sciences fut fondée à Warsovie, et devint le lieu de réunion de tous les citoyens instruits et dévoués à l'œuvre commune. Avec son appui, Thadée Mostowski publia un recueil des œuvres des meilleurs écrivains polonais.
On s'attacha surtout à conserver dans la mémoire du peuple les chants nationaux, si puissants sur l'imagination.
Cependant, toutes ces tentatives courageuses auraient échoué sous une main de fer, si la marche des événements en France n'était venue seconder les efforts des Polonais.
f Grâce aux aigles impériales et après une agonie de douze années, la Pologne commença à renaître à l'espérance, sous le titre de duché de Warsovie. Dotée d'institutions libérales et de lois modelées sur celles de la France, elle fut témoin des plus nobles sacrifices de la part de ses enfants; et l'instruction publique, dirigée par Stanislas Potocki , fit de rapides progrès.
Cet état d'amélioration continua sous la domination d'Alexandre, devenu , à la suite du congrès de Vienne (1815), roi de Pologne. Les sciences et les lettres, favorisées d'abord par lui, prirent un nouvel essor.
Parmi une foule de noms célèbres qui contribuèrent, à cette époque, au progrès intellectuel, on distingue particulièrement Sniadecki et Lelewel à Wilna ; Felinski à Krzemiénieç ; Niemcewicz et Kasimir Brodzinski a Warsovie.
L'instruction publique était confiée aux mains habiles du ministre Stasziç , homme aussi éminent par son savoir que populaire par ses pensées philantnropiques.Infatigabledans ses travaux scientifiques,il leur consacraitses nuits, ses jours étant voués à la plus active surveillance de l'éducation publique, cette branche sur laquelle repose le bonheur de chaque pays. C'est principalement par ses soins que fut dotée la Société royale des Amis des sciences, nue furent établies ou réorganisées les écoles palatinales inférieures et élémentaires, que l'université de Warsovie, à peine fondée , arriva à un point si élevé de prospérité, et que furent enfin institués l'école polytechnique, lecorps des mines, avec une école spéciale, le conservatoire de musique , l'institut agronomique et celui des sourds-muets.
Il leur fit don, ainsi qu'aux établissements de bienfaisance , d'une fortune considérable , amassée à force de travail et d'économie, se restreignant même sur ses propres besoins (*).
(*) Tous les bienfaits que Stasziç médita dans la solitude de Riélany, où il voulut que fût sa tombe (voyez page 1 7 ), portent le
Malheureusement un système réactionnaire vint encore affliger une fois les bons citoyens et entraver la marche des lumières. Après la retraite de Stasziç, qui ne voulut pas s'associer aux mesures désastreuses que l'on projetait, tout ce que la Pologne renfermait d'esprits éclairés et généreux se vit en butte à de graves persécutions.
C'est peu de temps avant ce mouvement de réaction qu'apparut sur l'horizon littéraire Adam Mickiéwicz, l'écrivain le plus original de tous les auteurs polonais vivants. Avec lui l'école romantique prit place dans la littéra-
cachet de cette reconnaissance qu'il offrait à la Providence pour ce qu'elle lui avait largement accorde. Mais son chef-d'œuvre est le partage de ses biens de Hrubiészow entre ses paysans. Il ne se contenta pas de leur donner des terres en propriété , mais il obtint un privilège de l'empereur Alexandre et organisa sa commune , forte de 4,000 habitants, en forme de république; il y institua des emplois dotés en terrains, fit des lois , fonda une école et établit un fonds pour que la commune eût à ses frais son curé, son chirurgien, son avocat, etc.
En outre il dota la commune d'une caisse d'emprunt, avec un capital convenable, afin de secourir les habitants frappés de désastres et faciliter successivement la construction de maisons en pierre à la place de celles en bois. Quand la commune arrivera au degré d'aisance prévu, la caisse cessera ses prêts. Le capital continuant alors à s'accroître par le produit des intérêts, la commune devra acquérir le domaine le plus proche, l'incorporer à son territoire, répartir parmi les frères nouveaux les terrains acquis, leur ouvrir la caisse d'emprunt et leur accorder les mêmes bienfaits qu'elle en reçut. Quand celte première fille parviendra au même point que sa mère , de nouveaux domaines seront acquis peu à peu, pour réaliser et étendre indéfiniment la même œuvre de bienfaisance.
Quel plus bel et plus digne emploi de l'intelligence et de la richesse ! L'homme ne seinhle-t-il pas se rapprocher de la Divinité , lorsqu'il apparaît comme une providence qui veille avec sollicitude sur l'avenir de l'humanité et prépare le bonheur des générations futures?
L'UNIVERS
ture polonaise , et l'influence allemande fut opposée à la prépondérance qu'exerçaient encore les œuvres de quelques encyclopédistes français du siècle passé.
Le nom de Mickiéwicz jouit , en Pologne , d'une popularité égale à celle que possèdent, eu France, Lamartine et Victor Hugo. Le pays voit en lui le chef sublime d'une nouvelle école, contemporaine de ses derniers malheurs.
Les tentatives rétrogrades continuèrent à l'avènement de Nicolas ; et un moment interrompues par la révolution de 1830, elles reprirent bientôt avec un surcroît d'activité après la triste issue de ce mouvement.
On ferma les universités de Warsovie et de Wilna. On enleva non-seulement les deux bibliothèques considérables attachées à ces institutions , afin d'en gratifier la Russie , mais on ravit encore à la Société des Amis des sciences sa bibliothèque, quoique propriété particulière, sous le prétexte que quelques membres de ce corps littéraire avaient pris part, comme hommes d'État, aux actes de la révolution.
Mais, tandis que l'oppression s'efforce d'étouffer en Pologne tout indice de civilisation nationale, les Polonais réfugiés sur la terre d'exil redoublant d'énergie , marchent d'un pas assuré vers ce progrès intellectuel que nul pouvoir humain ne saurait arrêter.
C'est à Paris que. Mickiéwicz a publié, en 1833, son beau Livre des pèlerins polonais, écrit dans le style biblique. M. de Montalembert, qui l'a traduit et enrichi d'une chaleureuse préface , l'a fait connaître à la France.
Voici le jugement qu'un autre écrivain français a porté sur cette œuvre remarquable :
« Deux poèmes nous sont venus cette année, le premier de Pologne, cette Palestine du Nord, le second d'Italie, cette Grèce d'occident; l'un sublime de simplicité, gros d'une sainte colère, palpitant d'une haine céleste, tel qu'un psaume de David; l'autre sublime de douceur, divin de résignation, plein de prière et d'amour, tel qu'une epitre de saint Jean; deux chefs-d'œuvre, jumeaux comme l'Ancien et le NouveauTestaments ; appelés , celui-ci : Livre des pèle-
rins polonais, par Adam Mickiéwicz, celui-là : Me» prisons , par Silvio Pellico. »
C'est à Paris également que renouvelant l'exemple des Zaluski , le prince Adam Czartoryski vient de fonder une bibliothèque polonaise ( 1839), tant dans le but d'aider à l'instruction de ses compatriotes proscrits comme lui, que pour en doter plus tard la Pologne et lui rendre une partie des richesses littéraires dont la Russie l'a complètement dépouillée.
Ainsi donc, malgré toutes les persécutions et les privations qui assiègent ses enfants, jamais la Pologne n'a compté plus d'écrivains capables, plus d'hommes distingués en tout genre.
L'exil qui pèse sur les uns et l'oppression qui étouffe la voix des autres cesseront un jour, et nous espérons fermement que la Pologne verra luire alors pour elle un second âge d'or des sciences et des lettres, ainsi qu'une glorieuse renaissance politique.