DUCHÉ DE WARSOVIE
L'espoir qui vint ranimer en ce moment les âmes polonaises, se pré-
senta à la fois de deux côtés différents.
Napoléon, salué empereur des Français, devait nécessairement, afin de consolider sa jeune puissance, rouvrir la lutte entamée précédemment contre les anciennes monarchies, et faire un appel aux débris des légions, n'attendant qu'un signal pour se réunir de nouveau. D'une autre part, la marche, de plus eu plus bienveillante, du tzar semblait offrir aux citoyens polonais quelque chance de parvenir à ressusciter leur patrie avec l'appui de ce monarque, qui avait même obtenu tle l'Autriche la mise en liberté de Kollontay. En conduisant ses armées à la rencontre de Napoléon, Alexandre visita Pulawy, résidence des princes Czartoryski; là, plusieurs citoyens distingués lui parlèrent du rétablissement de la Pologne, et Alexandre, sans rien promettre , parut approuver taci- • tement ce projet.
Napoléon ne tarda pas à entamer la campagne et, pour début, passa le Rhin le 1 er octobre 1805. Peu de jours lui suffirent pour entrer à Munich, forcer le général Mack à rendre Ulm , ' et s'emparer de Vienne. Le 2 décembre suivant, il gagnait sur les Russes et les Autrichiens la célèbre bataille d'Austerlitz. Les vaincus s'empressèrent de conclure le 26 diynême mois la paix de Presbourg, d'après laquelle l'Autriche reconnut Napoléon comme roi d'Italie, et lui céda Venise et la Dalmatie, ainsi qu'une partie de l'Albanie.
Ce traité de paix avait donc pleinement affermi la domination du nouveau souverain. Les frontières de la France s'étendaient au delà du Rhin et des Alpes: Joseph Bonaparte s'asseyait sur le trône de Naples, et Louis Bonaparte occupait celui de Hollande.
En un mot, l'Europe presque entière recevait des ordres de l'empereur des Français , protecteur de la confédération germanique. Mais des intrigues de château , à la tête desquelles se mit la belle reine de Prusse, et les guinées anglaises, réussirent à faire déclarer le monarque prussien contre le héros d'Austerlitz.
L'UNIVERS
A cette époque, Fouché vit, par ordre de Napoléon, Kosciuszko, qui s'était retiré en France, près de Fontainebleau, et chercha, en le flattant du bel espoir de la résurrection de la Pologne, à le gagner aux plans secrets de l'empereur. Mais le guerrier polonais, qui avait appris, par les traités de Campo-tormio et de Lunéville, combien peu il fallait se Ger aux promesses des potentats, repoussa avec modération et énergie toute proposition, à moins que l'empereur ne déclarât formellement, par un manifeste, qu'il allait rétablir le royaume de Pologne et son indépendance. Napoléon refusa, sans prévoir que la non-réédification de ce boulevard du Nord amènerait un jour sa propre chute (*).
La victoire d'Iéna (14 octobre 180fi) décida du sort de la Prusse. Napoléon fit une entrée triomphale dans la capitale des anciens princes de Brandebourg , et, tournant de Berlin ses vues vers la Russie, s'occupa sérieusement de la Pologne. La nouvelle des triomphes des Français y excitait de toutes ♦ parts le plus vi'f enthousiasme, et il se manifestait même sous les yeux de la régence prussienne, qui semblait frappée de paralysie.
En conséquence, et pour faciliter l'exécution de ses plans , Napoléon ordonna à deux Polonais des plus distingués et jouissant d'une grande popularité dans leur patrie, Dombrowski et
(*) «Je ne me mêlerai jamais de vos en- - treprises en Pologne, dit Kosciuszko à « Fouché , à moins qu'on n'assure à ma pa- « trie un gouvernement national, une cons- « titution libérale et ses anciennes limites. « — Et si l'on vous y conduit de vive force?
« s'écria le duc d'Otrante. — Alors je dirai « à la Pologne entière que je ne suis pas « libre et que je ne prends part à rien. — Eh « Bien , nous nous passerons de vous , » répondit Fouché avec colère, et il s'éloifna.
La menace fut exécutée. Tandis que Kosciuszko était surveillé strictement par la police impériale, Napoléon' fit adresser, en son nom , à la nation polonaise une proclamation dans laquelle il exhortait ses compatriotes à se joindre aux drapeaux français.
Wvbicki , d'y répandre la proclamation suivante :
Polonais !
« Napoléon le Grand , l'Invincible, entre « dans la Pologne avec une armée de trois « cent mille hommes. Sans vouloir appro- « fondir les mystères de ses vues , tâchons « de mériter sa magnanimité.
« — Je verrai, nous a-t-il dit, je verrai si « vous méritez d'être une nation. Je m'en « vais à Posen; c'est là que mes premières « idées se formeront sur votre compte.»
« Polonais ! il dépend donc de vous « d'exister et d'avoir une patrie ; votre ven- « geur, votre créateur est là.
« Accourez de tous côtés au-devant de « lui , comme accourent les enfants éplorés « à l'apparition de leur père. Apportez-lui « vos cœun , vos hras. Agissez , et prouvez- « lui que vous êtes prêts à verser votre sang « pour recouvrer votre patrie. Il sait que « vous êtes désarmés ; il vous fournira des « armes.
« Et vous, Polonais, forcés par nos op- « presseurs de combatlrc pour eux et contre « votre propre intérêt, venez! ralliez vous « sous les drapeaux de votre pairie.
« Bientôt Kosciuszko , appelé par Napo- « léon le Grand , vous parlera par ses or- « dres. En attendant , recevez ce gage de sa « haute protection. Souvenez-vous que la « proclamation par laquelle on vous appela « pour former des légions en Italie, ne vous « a pas trahis. Ce sont ces légions qui , mè- « ritant les suffrages de l'invincible héros « de l'Europe, lui ont donné le premier in- « dice de l'esprit et du caraclère polonais.
« Fait au quartier général de Berlin, ce « 3 novembre 1806.
« Dombrowski, WTBrcKi. »
Le 7 novembre, l'armée française entra à Posen, et il serait impossible de décrire les transports de joie qui éclatèrent chez ses habitants a la vue des aigles impériales. Après dix années d'attente et d'esclavage, un jour de liberté brillait enfin pour les Polonais, et leur permettait de chasser du sol de la patrie l'ennemi qui l'avait trop longtemps souillé de sa présence.
Sans aucun retard, le vieux palatin Radziminski convoqua l'arrière- ban, et cinq jours après, Dombrowski se trouvait déjà à la téte de quatre régiments parfaitement organisés.
Napoléon fit lui-même, le 27, son entrée triomphale à Posen, entouré de la garde nationale et aux acclamations d'un peuple immense.
A l'aspect des événements qui se succédaient avec rapidité, les Prussiens, maîtres de Warsovie, craignant d'éprouver le sort des Russes en 1794, confièrent au prince Joseph Poniatowski la capitale, et Pévacuerent dans la nuit du 28 novembre. Dès le jour suivant, Murât l'occupa, et le général Gouvion Saint-Cyr en fut nommé gouverneur. Toutes les forces militaires
{>olonaises eurent ordre de se réunir e 25 décembre près de Lowicz, afin d'entrer le 1" janvier 1807 en campagne.
Le 18 décembre, Warsovie reçut Napoléon dans ses murs; mais les premières paroles adressées par lui a la chambre suprême administrative , lorsqu'elle se présenta au château, ne furent pas d'un bon augure pour l'avenir.
L'empereur se plaignit du pays et du climat, et demanda des approvisionnements extraordinaires pour les troupes.
Un membre lui ayant fait quelques observations sur la difficulté de fournir de suite une aussi grande quantité de denrées, surtout en vins, dans une contrée qui n'en produit pas, Napoléon s'écria : Messieurs, point d'excuses, sinon je vous abandonne ; je vous laisse au béton russe; je mets le feu et je m'en vais.
A partir de ce moment, les charges imposées à la Pologne furent immenses; on la trait3 en pays conquis, et comme si tout devait y être prélevé par contribution. Les moindres fournitures, même celles faites pour le service de la cour impériale, étaient payées en bons. Mais tel dur que fût ce système, l'amour de la patrie et l'espérance de la voir renaître, grâce à l'appui de l'empereur, firent tout supporter.
Une commission administrative, composée de six membres et présidée par l'ancien maréchal de la diète, Malachowski, fut d'abord installée, et un commissaire , Alexandre Batowski , accrédité auprès de la personne de l'em-
pereur. On organisa aussi six départements, savoir, ceux de Warsovie, de Posen , de Kalisz , de Ploçk , de Bromberg et de Bialystok (*). Mais, comme complément de ces mesures préparatoires, nul acte ne proclamait encore l'existence et l'indépendance de la Pologne.
Les Polonais, commencèrent alors à s'apercevoir que, toujours trop confiants et guidés par un vain espoir, ils s'étaient jetés à tort dans les bras qu'on avait feint de leur tendre. « C'est, dit judicieusement le comte Antoine Ostrowski , une faute nationale et qui se reproduit à chaque occasion ; une aveugle confiance, une foi à de belles paroles , sans condition , sans garantie de réciprocité, nous gitte toujours les meilleures affaires. "C'était ainsi avec Napoléon; on le regardait comme un dieu , et ce dieu n'était réellement qu'un homme de guerre, qui, au lieu d'instituer une représentation nationale polonaise, préférait avoir à ses ordres une commission administrative ou plutôt réquisitoriale. »
Les Russes, qui s'étaient d'abord retirés devant des forces victorieuses et semblaient vouloir attirer les Français dans l'intérieur de leur pays, changèrent tout à coup de système et commencèrent une guerre agressive, en se jetant du côté "du Boug et de la Narew. La lutte reprit dès lors avec une nouvelle fureur.
Davoust passa le Boug le 1 1 décembre 180G. Bessicres, Augereau, Ney et le prince de Ponte-Corvo, attaquèrent vivement les Prusso-Moskovites sur tous les points, remportant en tous lieux des avantages signalés, bien qu'accompagnés de pertes sensibles, car le soldat russe cédait plus difficilement le terrain que le soldat prussien.
Le maréchal Larmes tomba à Pultusk sur le corps deBeningscn, et remporta en cet endroit, après une lutte opiniâtre, une brillante victoire. Cette action fut une des plus meurtrières de
(*) Le cercle de Rial ystok ayant été cédé, après la paix de Tilsitt à la Russie , ce département prit le nom de Lotnza.
la campagne. Au même instant, Buxhoewden fut attaqué et défait par Murat, Davoust et Augereau, près de Golymin; mais l'intempérie de la saison et les chemins gâtés par les pluies empêchèrent sa destruction complète.
Malgré ses efforts, Soult ne put pas arriver assez à temps pour couper le chemin aux Russes, qui battirent de toutes partâ en retraite. Le roi de Prusse se retira également, avec les débris de ses troupes et son trésor, de Kœnigsberg à IViemel.
Le pays aéblayé , Napoléon fit prendre à ses soldats fatigués les quartiers d'hiver, et revint lui-même à Warsovie, où il passa quelques semaines dans les fêtes que les habitants, toujours remplis d'enthousiasme, s'empressèrent de lui offrir.
Pendant ce temps, le prince Joseph Poniatowski , ministre de la guerre, envoyait sans relâche sur la ligne d'opération de nouveaux régiments, composés de l'élite de la jeunesse. Les places de Praga , AYyszogrod , Ploçk , Dobrzyn, Robrowniki , situées sur les rives dfe la Wistule, furent aussi fortifiées.
Après le court repos d'un mois, Na-
Soléon ordonna à toutes ses troupes e marcher en avant le 1 er février 1807. De son côté, l'année moskovite, forte de cent soixante mille hommes, reprit de nouveau l'offensive. Diverses rencontres eurent lieu , jusqu'à ce que survint la grande affaire d'Eylau (7 et 8 février). Les Russes avaient projeté de surprendre les derrières de l'armée française, et de transporter le théâtre de la'guerre loin des frontières russes.
La bataille d'Eylau , une des plus sanglantes dont les annales militaires modernes fassent mention , offrit longtemps des chances égales ; mais , à la fin , la victoire se déclara en faveur des Français.
te Ce succès fut suivi d'une nouvelle trêve , et les troupes rentrèrent dans leurs quartiers d'hiver, qu'elles venaient de quitter à peine. Ce repos ne devait pas être de longue durée.
Commandant deux divisions polonaises , réunies aux troupes saxonnes
et badoises , Dombrowski s'était porté sur Dantzig, dont le siège fut confié au maréchal Lefèvre , pendant que Zaionczek attaquait le fort Graudenz.
Après une vigoureuse défense, soutenue par le feld-maréchal Kalkreuth , Dantzig fat enfin forcée de capituler le 14 mai. Le général Rapp en fut nommé gouverneur, etlemarecnal Lefèvre obtint , à la suite du triomphe, le titre de duc de Dantzig. Par cet événement , la coalition perdait un des points les plus importants de défense et de communication avec l'Angleterre.
Dès le 24 février, les Moskovites avaient repris les hostilités, mais ils n'éprouvèrent que des revers dans toutes leurs opérations. Heureusement pour eux, la rigueur de la saison empêcha les vainqueurs de poursuivre leurs avantages.
Utilisant alors ce temps de repos forcé ou de rencontres sans conséquence, la Russie adressa , par l'entremise de l'Autriche , de nouvelles propositions de paix à Napoléon; mais l'Angleterre, cette ennemie acharnée et dont l'existence dépendait de l'abaissement de la France, fit échouer le congrès qui devait avoir lieu à Copenhague , promettant de tomber, avec quarante mille des siens et vingt mille Suédois, par-derrière sur Napoléon, tandis que les Prussiens et les Russes l'attaqueraient par-devant. Les mesures pleines de sagesse prises par l'empereur déjouèrent tous ces projets, enfantés par la haine et le désespoir.
Ce fut donc bien en vain que les Russes attaquèrent de nouveau, le 4 juin 1807, les Français sur toute la ligne. Battus à chaque rencontre , notamment à la sanglantejournéed'Heilsberg, ils eurent encore la douleur de voir le triomphe de Friedland. Partout les Polonais avaient fait preuve d'un courage admirable.
Napoléon occupa Tilsitt le 19 juin ; et bientôt il fut conclu une trêve, durant laquelle eut lieu , entre les deux empereurs, la célèbre entrevue du Niémen. On signa la paix le 7 juillet, et il fut enfin question de la Pologne dans ce traité ; mais Napoléon ne sut
Sas apprécierdignement le dévouement es Polonais. Vainqueur à Iéna, à Eylau, à Friedland, il n'avait qu'à parler |K)ur enfanter une Pologne forte et indépendante : il ne fit qu'un mince État, sans aucune importance ni représentation réelle.
Voici l'article 5 du traité de Tilsitt , et qui avait trait à ce sujet :
« Les provinces qui , le 1 er janvier 1772, formaient une partie de l'ancien royaume de Pologne, et qui plus tard, à diverses époques, passèrent sous la domination prussienne, appartiendront dans l'avenir (excepte celles d'entre elles qui sont mentionnées dans l'article précédent et dans l'article 9) comme propriété au roi de Saxe, sous le titre de Duché deWarsovie, et seront régies par une constitution garantissant la liberté et les privilèges nationaux de ce duché , d'accord avec la tranquillité des États limitrophes. »
Dantzig, avec un cercle de deux lieues , fut déclarée ville libre.
Les Polonais virent complètement alors qu'ils avaient compté en vain sur les discours.de l'empereur, puisque la Prusse conservait une partie des provinces ravies à l'époque des partages, et que la Russie, quoique vaincue, prenait possession du cercle de Bialystok.
Cette dernière répartition, opérée par Napoléon, peut être considérée comme un quatrième partage de la Pologne.
La nouvelle constitution donnée ou plutôt imposée au duché de Warsovie lut signée par l'empereur, le 22 juillet, à Dresde.
A part ses imperfections , ce pacte, qui fixait le chiffre de l'armée à trente mille hommes , en outre de la garde nationale , occupera toujours une place honorable dans la législation et les annales polonaises, car, abolissant tout servage y il prononça le premier l'égalité réelle entre tous les habitants du sol polonais.
La commission* administrative qui avait dirigé jusqu'ici, sous l'influence de Napoléon , la Pologne , fut dissoute (i octobre 1807); et le conseil d'État,
présidé par Stanislas Malachowski , la remplaça. Charles de Serra fut accrédité par l'empereur, en qualité de résident français, auprès du nouveau gouvernement.
Le roi de Saxe, Frédéric- Auguste, le même que la constitution du 3 mai 1791 appelait au trône, et maintenant duc de Warsovie, rendit plusieurs décrets complémentaires. Il nomma des palatins et des castellans, et rétablit l'ordre militaire : f irtuti militari, fondé en 1792 et aboli par la confédération de Targowiça.
Bientôt l'armée fut complètement organisée. Douze régiments d'infanterie et six de cavalerie étaient à la solde du trésor polonais; la légion de la Wistule demeurait à celle de la France. En outre, une école du génie fut établie à Warsovie.
En 1808, lorsque Napoléon imposa un roi à l'Espagne, dans la personne de son frère Joseph, les forces polo* naises furent appelées par lui à venir soutenir ses prétentions. Trois régiments d'infanterie, la légion de la W istule, composée de quatre régiments, deux régiments de lanciers et un de la garde impériale polonaise à cheval durent prendre part à une guerre de famille où la Pologne n'avait aucun intérêt.
Durant cette lutte sanglante, où les moines fanatiques portaient la croix du Seigueur au milieu du carnage, les Polonais se signalèrent comme partout. Comme partout encore, leur sang coula à flots. Les deux prises de Saragosse donnèrent à Chlopicki cette célébrité qui devait le conduire un jour à la suprême dictature (1830). Commandé par Koziétulski, le régiment de lanciers de la garde impériale se distingua aussi particulièrement au passage de Somo-Sierra, les Thermopyles espagnoles. Ce ravin, situé entre deux montagnes hérissées dé canons et d'innombrables guérillas, ne pouvait être franchi que par une colonne à quatre hommes de front; la mort paraissait inévitable pour tous, et du premier escadron de lanciers, qui for* mait la tête de la colonne d'attaque ,
L'.lTNlVERâ.
neuf hommes seulement purent échapper à la boucherie. Grâce au dévouement de ce corps, le passage fut forcé et Madrid ouvrit de nouveau ses portes au roi Joseph. Une fois ce prince réinstallé sur le trône, ISapoléon revint à Paris avec les lanciers; les autres régiments polonais restèrent en Espagne.
Tandis que ceci se passait au loin , la Pologne poursuivait son organisation intérieure selon le mode français; mais une des principales promesses de la constitution, la représentation nationale, rvétait pas encore remplie.
Frédéric- Auguste, qui désirait franchement le bonheur du duché de Warsovie, se rendit aux vœux des Polonais, et arriva avec sa famille à Warsovieà la (in de 1808, éj>oque fixée pour la convocation des dietines.
La première diète fut ouverte, le 10 mars 1809, par un discours que le roi de Saxe prononça en langue polonaise.
Thomas Ostrowski fut nommé président; et comme l'horizon politique commençait à s'assombrir du coté de l'Autriche, on s'empressa d'utiliser les quinze jours accordés à la durée do la diète.
Les mesures les plus importantes furent le vote d'un impôt de 48,000,000 de florins de Pologne, et l'adoption du Code ISapoléon, par cent cinq voix contre deux.
Une opposition assez vive se manifesta à l'égard de l'influence du conseil d'État sur les décisions de la dicte, et Frédéric-Auguste allait même clore les séances et retourner en Saxe , quand la sagesse de Thomas Ostrowski prévint une rupture et amena le roi à faire quelques concessions demandées.
Ostrowski se vit soutenu en cette occasion par le résident français, suivant l'opinion duquel Ja Chambre était dans son bon droit et devait tenir ferme.
La diète se séparait à peine, que l'Autriche, prenant décidément une attitude hostile envers la France, fit entrer en Pologne l'archiduc Ferdinand d'Esté à la tête de quarante-cinq mille hommes.
Le sentiment de vengeance qui l'animait, quoique moins déclaré, était commun à toute l'Allemagne , qui , depuis l'Oder jusqu'au Rhin et depuis le Danube jusqu'à l'embouchure de l'Elbe, sentait son humiliation par Napoléon, et n'attendait que l'instant de prendre sa revanche. Des sociétés patriotiques, Tugendbund (alliance de vertu ) , s'étaient formées de tous côtés ; leur désir primitif de rétablir l'ancien empire romain. et de rendre la suprématie à l'Autriche, puisait dans Jes circonstances du moment un nouveau deçré de force et d'énergie. Le protectorat français pesait à tous Jes cœurs allemands.
L'Autriche, lorsqu'elle prit, en 1809, l'initiative d'une lutte nationale, se trouvait à la tête de quatre cent cinquante mille hommes et sept cents pièces d'artillerie, en comptant les iandwehr et le contingent que l'Angleterre s'engagea à fournir.
Répondant promptement à cette démonstration , Napoléon ne se fit pas attendre. Dès le 17 avril, il était au quartier général de Donauwerth , avec quatre-vingt mille hommes contre cent cinquante mille. Cette campagne, connue de tous, et qui se termina par la prise de Vienne , ajouta un nouveau lustre aux étendards français.
De leur côté, les Polonais, abandonnés à leurs propres forces, soutenaient une lutte non moins vive contre l'archiduc Ferdinand. Ce prince débuta
f>ar faire les plus belles promesses reativement à l'avenir de la Pologne; mais le conseil d'État, sans considérer la position délabrée du pays, rejeta tout accommodement et adressa un appel au patriotisme de la nation , appel qui fut pleinement entendu.
La garde nationale occupa tous les postes de YVarsovie, et le prince Joseph Poniatowski prit position à quatre lieues en avant , à Raszyn , afin d'observer les mouvements des Autrichiens. Ces derniers l'y attaquèrent le 19 avril, et, après toute une journée de combat, la crainte d'être coupé décida Poniatowski à rentrer dans la capitale. Mais, comme celle-ci ne pou-
vait soutenir un choc violent, on résolut de l'évacuer et de passer sur la rive droite de la Wistule.
A la suite d'une convention garantissant la sécurité des habitants, les Autrichiens occupèrent Warsovie le 23 avril. Le conseil d'État se rendit , avec les archives, à Tykocin; et l'armée polonaise campa au faubourg de Praga , après avoir détruit le pont sur la Wistule.
Dans le conseil de guerre qui fut tenu ensuite à Seroçk , l'avis du général Dombrowski prévalut. Il fut décidé de marcher sur la Galicie, et de faire insurger cette province , tout en combattant le corps de l'archiduc Ferdinand.
D'importants succès furent bientôt obtenus par les Polonais à Grochow, Radzymin et Gora. Dix jours après, Poniutowski , maître de la rive droite de la "Wistule, occupa Lublin. Les 18 et 20 mai, le général Sokolnicki emporta d'assaut Sandomir, et le général Pelletier la forteresse de Zamosç. Marchant dignement sur leurs traces, Rozniecki entra , le 28 mai , à Léopol, qui supportait, depuis 1773, le joug pesant de l'Autriche. La réception que lui firent les habitants de cette capitale de la Galicie fut des plus touchantes; on alla à quatre lieues au-devant des phalanges nationales.
Stanislas Zamoyski fut nommé président du gouvernement provisoire établi à Zamosç ; et la Galicie leva de nombreux régiments , pourvus avec les armes laissées par les Autrichiens dans les magasins publics. En outre, partout, dans les villes, s'organisèrent les gardes nationales. Zaionczek observait , pour sa part , Icsjnouvements de l'ennemi du coté de Warsovie, tandis que Dombrowski mettait en mouvement la Grande-Pologne.
L'archiduc Ferdinand dut alors songer à son salut; et, après avoir tiré, au mépris de la convention , une contribution de quatre cent mille florins, il cjuitta secrètement Warsovie. La nuit du 1 er au 2 juin protégea la retraite de ses troupes.
Le jour suivant, Zaionczek rentra
dans la capitale, et le bonheur des habitants éclata en mille transports de joie. Le triomphe obtenu était d'autant plus cher aux Polonais, que, sans nul secours étranger, ils étaient parvenus à mettre en faite un adversaire justement exécré.
Le 8 juin , le conseil d'État revint également dans W r arsovie. Zaionczek s'élança à la poursuite de l'ennemi.
Bien qu'en vertu de l'alliance conclue entre les empereurs Napoléon et Alexandre, la Russie eût dd faire une démonstration lors de l'entrée des troupes autrichiennes en "Pologne, démonstration que les Polonais réclamèrent même , elle n'aurait point bougé si les progrès de Napoléon, après la bataille de Ratisbonne, ne l'eussent enfin décidée à envoyer dans la Galicie un corps de quarante -huit mille hommes, sous le commandement du prince Galitzin. Mais, loin d'être utiles, ces auxiliaires n'agirent qu'un moment, plutôt comme entrave que comme secours, lorsque Poniatowski s'empara de Rrakovie.
L'archiduc eut encore une velléité de courage et reprit Sandomir, que le brave Sonolnicki dut rendre par capitulation le 18 juin , après avoir épuisé son dernier boulet. La garnison se retira avec tous les honneurs de la guerre.
Bientôt l'approche des corps Poniatowski, Zaionczek et Dombrow.^ki obligea l'archiduc d'abandonner une seconde fois ce poste; et les succès des Polonais devenaient de jour en jour plus importants, quand la nouvelle d'un armistice arriva le 16 juillet et suspendit les hostilités.
En vain Ignace Potocki , Matuszewic et Nicolas Bronikowski se rendirent à Vienne, afin de plaider auprès de Napoléon la cause polonaise, à l'occasion de la paix que l'on était sur le point de conclure ; l'empereur oublia de nouveau tous les services rendus.
La paix de Vienne (14 octobre 1809) , d'après laquelle, entre autres clauses, la partie neuve de la Galicie et la moitié des salines de Wiéliczka étaient jointes au duché de Warsovie , donnait l'autre moitié de ces riches salines à
L'UNIVERS
l'Autriche, ainsi que la vieille Galicie. rapports des souverains entre eux.
La Russie, spectatrice impassible ou Les Polonais voyaient arriver avec joie
malveillante d'une lutte soutenue dans le moment d'une rupture avec la Rus-
le seul intérêt de Napoléon , fut dotée sie , croyant toucher enOn au ternie de
par celui-ci du cercle de Tarnopol, con- leurs vœux. Leur foi à cet égard était
tenant quatre cent mille habitants, telle, que le prince Adam Czarto-
Cette prodigalité, peu de saison, du rvski, ministre des affaires étrangères
monarque français doit être consi- à Saint-Pétersbourg, se sépara de son
dérée comme le cinquième partage de ami impérial Alexandre et se mit à
la Pologne. voyager ; tandis que son père , feld-
Toule plainte eut été inutile ; il fal- maréchal d'Autriche et ancien général
lait mieux s'occuper de cicatriser les des terres podoliennes , cherchait à se
plaies du passé. L'année 1810 fut donc rapprocher de la cour de Saxe, dont
entièrement consacrée à la réorgani- il s'était tenu éloigné jusque-là : il ob-
sation de l'arniée et à "faire disparaître tint même les bonnes grâces de INa-
les ruines.
Le 17 mai , Frédéric- Auguste visita "Warsovie; et sa présence, qui était toujours signalée par de nombreux bienfaits, contribua puissamment à donner une tournure favorable aux affaires. Un décret royal exempta , pen-
poléon , avec l'appui duquel il devait reparaître sur l'horizon politique de son pays.
Le moment tant désiré arriva. Le système continental établi contre l'Angleterre, par l'empereur, amena la guerre contre la Russie; et cet événe-
dant six années , de tous impots et ment devint le signal d'un appel à Pincharges les artisans ou cultivateurs dépendance chez les provinces poloétrangers qui viendraient s'établir dans naises courbées sous lejoug moskovite. le pays, les tenant quittes en outre, Les phalanges nationales, qui avaient eux et leurs enfants, de la conscrip- combattu si vaillamment en Ksnagne, tion. revirent alors leur patrie; et lesar- INlais ce qui se ressentit surtout des niées de tous les peuples gui obéismesures éclairées du gouvernement, saient à Napoléon se dirigèrent vers ce fut l'instruction publique. Elle fit les frontières russes, de grands progrès sous les auspices de Le traité du 14 mars 1812 , signé Stanislas Potocki et de Staszic. On entre la France et l'Autriche , pronosrestaura l'université de Krakovie, et tiquait un heureux avenir aux Polol'école principale de Warsovie se vit nais. D'après un de ses articles secrets, donner une succursale dans l'école de Napoléon garantissait a l'Autriche la droit organisée à l'instar de celle de possession de l'Illyne en échange de Paris. Le nombre des institutions de la Galicie , que cet État devait restitout rang augmentait chaque jour, et tuer à la Pologne. Par ce retour d'une ce mouvement intellectuel eut bientôt aussi belle province à la mère patrie , de l'écho en Lithuanie. Le prince le duché de Warsovie avait la perspec- Adam Czartoryski et le savant Thadée tive de devenir un puissant rovaume Czacki , infatigables dans leurs efforts, de dix-sept millions d'habitants, mirent à protit les dispositions bienveillantes de l'empereur Alexandre; et , grâce à eux , le célèbre gymnase de Krzemiéniec, en Wollivnie, ftit fondé.
Le roi de Saxe quitta Warsovie à la fin de décembre, après la clôture de la diète, présidée par Stanislas Soltyk.
Vers cette époque, certains mouvements politiques semblèrent présager vœu" le plus ardent de leur âme avec de nouveau un changement dans le* l'assistance de la Russie ; car, pendant
Tandis que, d'un côté, l'avenir de la Pologne s'écjaircissait par suite des événements relatés , beaucoup de bons citoyens espéraient encore réaliser le
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tôute la durée du duché de Warsovie, les trois cours copartageantes, changeant leur manière d'agir, cherchèrent a captiver, autant que possible, l'affection des habitants des provinces dont elles s'étaient emparées. Alexandre y avait le mieux réussi ; et , lorsque le traité du 14 mars 1812 rompit l'alliance franco-russe, le tzar, pour conjurer le danger, remit sur le tapis les projets de résurrection de la Pologne , et en fit propager le bruit dans les provinces incorporées à l'empire. Le prince Xavier Lubecki et d autres Polonais de distinction lui servirent d'auxiliaires en ceci , mais il s'y prenait trop tard.
Déjà , le 2 juin , Napoléon était à Posen; le 24, son armée passait le Niémen à Kowno; et, le 28, il faisait lui-même son entrée à Wilna.
L'abbé de Pradt fut nommé ambassadeur extraordinaire de France à Warsovie, et le baron Bignon chargé d'affaires, résidant à Wilna.
Le 28 juin marqua une époque mémorable dans les annales polonaises.
Tandis que Wilna, l'antique capitale des grands-duc* de Lithuanie, recevait avec le plus vif enthousiasme Napoléon , qui apparaissait toujours aux yeux des Polonais comme un dieu libérateur, un acte solennel s'accomplissait le même jour à Warsovie. Le vieux prince Adam Czartoryski, général (les terres podoliennes, ouvrit, le 26 , la grande diète ; et , autorisé par Frédéric-Auguste , le conseil des ministres proposa aux législateurs d'apeler la nation à se confédérer pour indépendance de la patrie. Le 28, on proclama donc , à la séance de la diète , l'existence et l'affranchissement de la Pologne , réunissant ainsj de nouveau , dans un seul et même État, les deux peuples polonais et lithuanien.
La joie que cet acte excita tint du délire; on pleurait de bonheur, et, dans toutes les rues , retentissaient les cris et les chants populaires. Chaque habitant s'empressa d'arborer la cocarde bleue et amarante, et les édifices publics furent pavoisés sur-le-champ des anciennes bannières polono lithuaniennes.
19 e Livraison. (Pologtse.)
La diète se changea en confédération générale du royaume de Pologne; et les adhésions aux mesures arrêtées ne se firent pas attendre. La Lithuanie, la Samogitie, la Wolhynie, l'Ukraine, la Podolie, répondirent avec transport à l'appel de la mère patrie (*).
La proclamation de la confédération appelait tous les citoyens aux armes , et le peuple entier voulut prendre part à une lutte sacrée. Mais cet élan admirable fut bientôt paralysé, lorsqu'on entendit les ambassadeurs impériaux déclarer que Napoléon , possédant une armée sur laquelle il pouvait compter, n'avait pas besoin d'une guerre nationale.
Les frontières de la Moskovîe avaient été entamées; et partout, à l'approche des Français et de leurs auxiliaires, les Russes se retiraient, comme s'ils eussent voulu attirer jusqu'au cœur de l'empireun ennemi aussi formidable.
Malgré les entraves des diplomates, les levées polonaises opérées , en réponse à l'appel du conseil de confédération , se montèrent à quatre-vingt mille hommes, qui furent répartis entre diverses divisions de l'armée française. La plus grande partie forma le cinquième corps, commandé par le prince Joseph Poniatowski. Les bulletins de la grande armée, si connus, nous dispensent de redire de quelle, nouvelle gloire se couvrirent , à chaque rencontre, les soldats polonais, dont les rangs se virent cruellement décimés. Dombrowski assiégea Bobruysk avec sa division ; d'autres régiments furent employés, sous Macdonald, au siège de-Riga; et le général Kosinski fut adjoint avec les siens, à l'aile droite, au corps du feld-maréchal Schwarzenberg, envoyé par l'empereur d'Autriche comme contingent à son gendre Napoléon , qui , abandonné de sa bonne
(*) Nombre d'étrangers même prirent part à ces démonstrations. Le premier ministre de Suède, Kngeslroem, s'y associa comme propriétaire d'un bien-fonds ; et le landgrave de liesse, le prince Georges-Charles , salua la Pologne , dans son adhésion , du nom de patrie chérie. «
290 # / L'UNIVERS. *
étoile durant cette campagne', confia pour que rien ne manquât aux malan feld-maréchal un des postes les plus heurs qui l'accablaient , la Prusse , d'aimportants, quoiqu'il eût dû se méfier bord Palliée de Napoléon, se rallia à de la duplicité autrichienne/ La gcande la Russie. L'Autriche, qui, par son armée en pleine marche sur Moskou système de temporisation , avait fait et abandonnant toute la Lithuanie, cjcjà tant de mal, se renferma pour le Schwarzenberg devait se porter sur moment dans une neutralité suspecte, Kiiow et vers la Petite-Russie; par ce puis finit par déclarer la guerre à la moyen , il eut découvert la "YVolhynie, France et à ses alliés, la Podolieet l'Ukraine, et laissé à l'ar- Napoléon prit une éclatante revanche mement du peuple polonais un entier de ceux qui l'avaient délaissé , en gadéveloppement. Mais loin d'agir ainsi , gnant, en Saxe, la célèbre bataille de le feld-maréchal se posta sur les bords Lutzen ; mais il ne pouvait faire face du Styr, près de Luçk , et ne bougea longtemps à des forces aussi supépoint de là. rieures. La fatale journée de Leipzig Sur ces entrefaites survint un hiver porta un coup mortel à sa puissance, terrible, et avec lui pâlit la fortune Le respectable roi de Saxe , fidèle jusde l'empereur. Tout succombait vie- qu'au dernier moment à la foi jurée, time du froid. Pour comble de désas- tut fait prisonnier ; et le prince Joseph très , lorsque Napoléon commençait à Poniatowski , auquel la campagne de se retirer, le corps russe de Tsitcha- 1813 avait valu le bâton de maréchal koff, occupé jusque-là à observer les de l'empire, périt dans les flots de Turcs du côté de la Moldavie , s'avança l'Elster.
sur Schwarzenberg , qui, au lieu 6e Depuis cette catastrophe, les restent ferme, battit en retraite et lui sources de l'empereur diminuèrent de laissa prendre à dos la grande armée , jour en jour, tandis que celles de ses lors du passage de la Bérézina. ennemis firent l'effet contraire. Il rem- Ces événements , auxquels des dis- porta bien encore divers avantages positions antérieures de Napoléon en sur les armées coalisées , entre le Rhin faveur de la Pologne auraient pu parer, et Paris, mais il n'en résulta aucun amenèrent les plus déplorables résul- changement marquant. Napoléon reçut tats. La Lithuanie se vit envahie par enfin le coup de grâce des mains d§ la les Russes , et le pays entier mis à dé- trahison.
couvert. De la levée de quatre -vingt Avant de déposer le sceptre, remmille soldats, si belle naguère, il ne pereur délia les Polonais qui Pentourestait plus qu'environ huit mille nom- raient de leur serment de fidélité, et mes. Une partie de ces débris fut char- les recommanda à Alexandre. Plusieurs gée de la défense de Dantzig, Thorn , d'entre eux le suivirent à l'Ile d'Elbe , Modlin, Zamosç; une autre partie et lui donnèrent, plus tard , une dersuivit, sous les ordres de Dombrowski, nière preuve de dévouement en moul'armée française en Allemagne ; le rant sous ses yeux à Waterloo, reste enfin se maintint quelque temps Ce fut au mois de février 1813 que près de Czenstochowa. Ce dernier les Russes firent leur entrée à Warsocorps, commandé par Poniatowski, vie; elle avait été précédée d'un acte et qui s'accrut jusqu'à treize mille généreux de l'empereur Alexandre. Le hommes, quitta Krakovie le 2 mai décret aue ce monarque signa à Wilna, 1813 et s'en fut rejoindre les Fran- le 24 décembre 1812, amnistia tous les çais en Saxe , après avoir traversé, avec Polonais des provinces possédées par l'autorisation de l'Autriche, la Silésie la Russie qui avaient suivi les draet la Bohême. Dès lors et jusqu'à la peaux de la France. Amant passionné, prise de Paris , il partagea de nouveau a cette époque de son règne, de la citons les périls de l'armée française. vilisation , et comprenant également La Pologne se trouvait complète- les besoins de liberté du pays soumis, ment envahie par les Moskovites; et, Alexandre en confia l'administration
POLOGNE. m
provisoire au prince Lubecki et autres la part de butin que chacun des vainnationaux ralliés, toutefois sous la queurs se croyait en droit de réclasurveillance des Russes Lankoï et mer , quand la nouvelle du débarque- Pïovosilzoff. Il permit à l'armée po- ment de Napoléon vint frapper comme lonaisede revenir dans sa patrie; et d'un coup de foudre cette réunion de le général Vincent Krasinsni en ra- monarques et de potentats. On se hâta mena les débris glorieux, qui furent de conclure, et le traité du 3 mai 1815 mis sous le commandement du grand- régla les affaires de la Pologne. Le duc Constantin. nom de Pologne , repris au début de la On vît aussi reparaître l!ancien mi- campagne de Russie, fut maintenu; nistre et ami du tzar, le Prince Adam et l'on arrêta la valeur de chaque por- Czartoryski lils. Déjà d accord avec tion qui devait être détachée de la Alostowski et Matuszewic, il avait masse au profit des cours délibérantes, cherché dans sa correspon(îonce avec Ce fut le sixième partage. Alexandre, lors des désastres de la Le nouveau royaume de Pologne, campagne de Russie , à arrêter le res- auquel l'empereur Alexandre s'engasentiment des armées triomphantes, gea de donner une constitution , une Il y était parvenu , et les bons senti- représentation et une armée nationale, ments inspirés à Alexandre envers la fut proclamé à Warsovie le 20 juin Pologne se firent jour dans plusieurs 1815.
écrits , surtout dans la lettre adressée r „ en 1814 , après l'entrée des alliés à Pa- 1 0SEPH rowrAT0W « r ris, à Kosciuszko. La voici : Avant d'entamer une nouvelle section
« J éprouve une grande satisfaction, historique, qu'il nous soit permis de
« gênerai, a répondre à votre lettre, nous arrêter sur un homme dont le
« Vos vœux les plus chers seront ac- souvenir est encore si vif, si populaire
* complis. Avec l'aide du Tout- Puis- en France et en Pologne, sur le prince
« sant, j'espère réaliser la régénération Joseph Poniatowski. Quelques détails
« de la brave et respectable nation à le concernant compléteront l'ensem-
« laquelle vous appartenez. J'en ai pris ble du tableau.
« l'engagement solennel , et de tout Joseph Poniatowski naquit le 7 mai
« temps son bien-être a occupé mes 1766 à Vieune et entra, dès l'âge de
« pensées. Les circonstances politiques seize ans, au service de l'Autriche
« seules ont mis des entraves à l'exé- près de laquelle son père, général du
« cution de mes desseins. Ces obstacles génie , jouissait de la plus haute con-
« n existent plus. Deux années d'une sidération. Le jeune prince avança ra-
« lutte terrible, mais glorieuse, les pidement et se signala en 1787 sous les
« ont aplanis. ordres du général Laudon, lors de la
« Un peu de temps encore , avec guerre contre la Turquie. Il fut blessé
« une marche sage , et les Polonais re- dangereusement à la prise de Sabatch,
«couvreront leur patrie, leur nom; sous les propres veux de Joseph II
« et j'aurai la jouissance de les con- dont il était alors aide de camp. Ce
« vaincre qu'oubliant le passé , celui monarque avait un tel attachement
« qu'ils croyaient leur ennemi sera ce- pour lui , qu'il lui laissait pleine liberté
. « lui qui réalisera leurs vœux. dans ses opinions et lui permettait
« Combien il me sera satisfaisant, même de critiquer les plans militaires
« général , de vous voir mon aide dans qu'il traçait.
« ces travaux salutaires ! Votre nom , Mais , malgré tout les avantages
« votre caractère, vos talents, seront dont il jouissait, Poniatowski s'em-
« mes meilleurs appuis. pressa de quitter le service de l'Autri-
« Paris, le 3 mai 1814. che et d'accourir vers sa patrie, aussi-
« Alexandre. » tôt qu'il crut sa présence utile. La
Le congrès de Vienne s'assembla, diète constituante de 1788 s'occupait
et les discussions duraient encore sur sans relâche du soin de régénérer la
L'UNIVÊfcS.
Pologne, et venait de décréter une nouvelle organisation des forces nationales. Poniatowski déploya la plus grande activité en cette circonstance et mérita d'obtenir le commandement en chef de l'armée.
On a vu précédemment, dans le courant de l'histoire, quelle part remar-
Ïuable il prit à la campagne de 1792.
lalheureusement il eut le tort, après avoir donné de nombreuses preuves d'intelligence militaire et de dévouement civique , de se laisser plutôt décourager par les ordres contradictoires de la cour que par les succès de l'ennemi. L'influence de son oncle, Stanislas-Auguste, lui fut funeste et réussit même quelquefois a le rendre suspect aux divers partis , par l'espèce d'indécision qu'elle jetait dans son esprit. Néanmoins cette influence céda toujours devant la voix de l'honneur; et lorsque le roi eut adhéré lâchement à la confédération des traîtres de Targowiça, Poniatowski résigna son commandement et partit pour l'exil. Kosciuszko, Zaionczek, Mokronowski , Wielhorski, et une foule d'ofliciers distingués imitèrent son exemple.
Mais lorsque eut lieu le réveil de 1794, tous ces braves s'empressèrent de rentrer en Pologne , et Poniatowski ne fut pas le dernier à répondre à l'appel de la patrie souffrante. Le 27 mai 1794 , il était déjà au camp de Kosciuszko; et là, Quoique le commandement en chef lui appartînt de droit, il combattit comme simple volontaire et n'hésita pas un seul instant à obéir à son ancien subordonné.
Les deux défenses de Warsovie lui fournirent une nouvelle occasion de déployer ses talents et d'illustrer son nom. Mais la valeur et le patriotisme devaient succomber sous le nombre.
Le troisième partage eut lieu , et Poniatowski revit la terre étrangère.
Vivant à Vienne dans une profonde retraite, il repoussa toutes les offres brillantes de Catherine II et de Paul I er pour le décider à entrer au service de la Russie. Ce dernier souverain, blessé du refus de Poniatowski, l'en punit par la confiscation de tous ses biens.
La Prusse lui ayant rendu , en 1798, celles de ses propriétés qui étaient situées dans la partie échue à cette puissance, Poniatowski alla habiter son domaine de Jablonna , et ne quitta ce paisible asile qu'en 1806 , a l'approche des Français. Il accompagna le grandduc de Berg, Murât, lors de son entrée dans AV a rsovie. Pourtant le pri nce, voyant combien les légions polonaises étaient mal récompensées de leur dévouement, hésitait encore à se prononcer ouvertement , quand l'arrivée de Napoléon mit fin à ses combats. A partir de ce moment , Poniatowski déploya plus d'activité que jamais. Nom nié directeur de la guerre , il s'opposa à ce que les troupes polonaises prissent la cocarde tricolore et obtint qu'elles formeraient un corps d'armée particulier, qui continuerait de porter les couleurs nationales.
A travers les dégoûts que lui attirait son nom, qui rappelait au pays le dernier souverain et le souvenir' d'un règne désastreux, Poniatowski poursuivit sa noble tâche et sut faire taire tout soupçon outrageant , en rendant chaque jour des services signalés.
Après la paix de Tilsitt, il dirigea le ministère de la guerre. Plus tard , en 1$09, quand l'Autriche déclara la guerre, Poniatowski soutint dignement ses antécédents. Apres leur entrée à AVarsovie et au mépris de la convention arrêtée , les Autrichiens voulurent s'emparer du faubourg de Praga, faiblement fortifié et ou s'était retiré Poniatowski, mais celui-ci leur déclara que s'ils donnaient suite à leur projet, il n'hésiterait pas un seul instant à incendier lui-même Warsovie , en commençant par sa propre résidence, le palais de Mâcha , qui touchait au château royal. Cette menace intimida les Autrichiens , car, peu sûrs des dispositions des habitants , ils craignirent que son exécution ne devînt le signal d'un soulèvement populaire.
A la suite de cette campagne de 1 809, si glorieuse pour les drapeaux polonais et où, malgré la supériorité de ses forces, l'ennemi fut chassé du sol national,
Napoléon adressa au prince une lettre autographe des pins flatteuses, à laquelle il joignit le grand cordon de la Légion d'honneur, un magnifique sabre d'honneur et un shako de lancier brodé par la reine deNaples Caroline.
Quelque temps après, le roi de Saxe lui donna, comme grand-duc de Warsovie, une terre de la valeur de quinze cent mille florins.
Ce même souverain le choisit , en 1811 , pour son représentant à Paris à la cérémonie solennelle du baptême du roi de Rome. La dignité du port noble et majestueux de Poniatowski , la grâce de ses manières, sa libéralité, tout séduisit les Parisiens et lui valut leur affection.
La campagne de Russie le retrouva, toujours dévoué, dans les rangs de l'armée française ; et le corps commandé par lui acquit une réputation si honorable, que les habitants des pays qu'il eut à traverser ne quittèrent point leurs demeures à son approche. Smolensk et Moskou furent témoins d'actions remarquables, où se couvrirent de gloire le chef polonais et ses compagnons d'armes.
Mais ce fut surtout lors de la campagne de 1813 que Poniatowski se surpassa. Constamment en première ligne, il paya en tous lieux de sa personne , à Gabel, à Friedland, à Richeberg. A la journée du 1G octobre, il fit devant Leipzig des efforts surhumains; aussi le soir Napoléon mit à l'ordre du jour de l'armée : «Que voulant donner au «. prince Poniatowski unedernièremar- « que de sa haute estime, et, en même «temps, l'attacher plus étroitement « aux destinées de la France, il l'éle- « vait à la dignité de maréchal de rem- «pire. » Chargé le 19, après des combats continuels, de couvrir la retraite des débris de l'armée française, Poniatowski rassembla ses compatriotes et les trouva tous bien déterminés à contenir l'ennemi , qui s'avançait en colonnes menaçantes. Déjà ces masses avaient envahi les faubourgs de Leipzig. Poniatowski ne comptait autour de lui que sept cents fantassins et soixante lanciers ; mais sans considérer
Je nombre , il agita son sabre en Pair
et s'écria : Compagnons, mourons comme il convient aux enfants de la patrie, mais tendons chèrement notre vie! Puis , se jetant sur une colonne prussienne , il mit le premier rang en désordre; mais déjà blessé , il reçut à cette charge un coup de feu à l'épaule gauche, ses soldats le supplièrent alors de se conserver à la Pologne pour des temps meilleurs: Non, répondit-il, Dieu m'a confié l'honneur des Polonais, c y est à lui seul que je veux le remettre. Il continua donc de combattre, jusqu'à ce qu'une troisième blessure le contraignit de songer à la retraite. Il passa d'abord la Pleisse à la nage, tous les ponts étant coupés, et parvenu sur les bords de PElster , se vit serré de près par l'ennemi. Déjà on le sommait de se rendre, quand Poniatowski, bravant la hauteur et l'escarpement des rives , s'élança dans les flots rapides du fleuve. Une mort
{jlorieuse l'y attendait. Affaibli par une ulte de plusieurs jours, par la perte de son sang, pouvant à peine soulever son sabre, le prince fut entraîné au fond de l'abîme, malgré tous les efforts de son fidèle aide de camp Bléchamp, qui périt avec lui.
On ne retrouva son corps que le 24 octobre , et on lui rendit alors tous les honneurs dus au rang et au mérite du défunt. Plus tard, lorsqu'il fut embaumé et transporté en Pologne, le deuil national se manifesta d'une manière éclatante : depuis la frontière jusqu'à Warsovie , les populations entières se pressèrent sur la marche du convoi Funèbre, en versant des larmes de désespoir. L'empereur Alexandre s'associa à ces marques de regret et permit, en 1816, d'inhumer les dépouilles mortelles de Poniatowski dans la cathédrale de Krakovie, où elles reposent entre Sobieski et Rosciuszko. En outre, l'empereur encouragea la souscription ouverte par les Polonais pour l'érection d'une statue équestre, conliée au ciseau du célèbre Thorwaldsen , et qui devait orner une des places de Warsovie. Ce chef - d'oeuvre fut brisé en morceaux par ordre du tzar Nicolas
294 vom
et converti en canons , après les événements de 183/.
Un modeste monument consacre à Leipzig , dans le jardin de Reichenbacn , le lieu d'où l'infortuné prince se précipita dans les eaux du fleure. II fut élevé par l'armée polonaise , à son retour de la funeste campagne de 1813.
La mémoire de Joseph Poniatowski, surnommé par les Français le Bayard polonais, sera honorée tant qu'il existera des hommes dignes de comprendre la fidélité jointe au courage et au patriotisme.
ROYAUME DE POLOGNE. i8i5-i83o.
Le laps de temps qui s'écoula de 1815 à 1830 forme une époque historique des plus remarquables. Pour la première fois, depuis la chute du pays, une portion de la nation polonaise se retrouva en présence de ses ennemis , avec des moyens d'action plus étendus que par le passé; car, déclarée indépendante, elle possédait la liberté d'agir conformément aux droits qu'on lui reconnaissait.
Non -seulement le duché de Warsovie , confié par le congrès à la Russie , recouvra le nom de Pologne , mais il obtint une constitution jurée et la promesse d'une restauration nationale.
Malheureusement le dessein formé par Alexandre de donner au peuple vaincu une constitution libre, tandis qu'il n'offrait pas le même bienfait à ses sujets vainqueurs, était une tâche impossible à réaliser. Cette concession donnant aux Polonais le droit d'établir une opposition verbale et par écrit, devenait, par conséquent, un sujet permanent de discorde entre les souverains de la Russie et le peuple polonais, et devait amener, tôt ou tard, une explosion funeste.
Nous rapporterons les principales clauses relatives au nouveau royaume, et qui furent signées , par le congrès de Vienne, le 9 juin 1815.
L'article 1 er de la convention disait textuellement : « Le duché de Warsovie , à l'exception des provinces et districts dont A a été disposé autrement
dans les articles suivants ; est réuBi à l'empire de Russie.
« Sa Majesté Impériale se réserve de donner à cet État , jouissant d'une administration distincte, l'extension intérieure qu'elle jugera convenable.
Elle prendra avec ses autres titres celui de roi de Pologne.
« Les Polonais , sujets respectifs de la Russie , de l'Autriche et de la Prusse, obtiendront une représentation et des institutions nationales^ d'après le mode d'existence politique que chacun des gouvernements auxquels ils appartiennent jugera utile et convenable de leur accorder. »
L'article 2 fixait les limites de la partie du duché de Warsovie que le roi de Prusse posséderait en toute souveraineté et propriété, pour lui et ses successeurs, sous le titre de grandduché de Posen.
Les articles 3 , 4 et 5 donnaient en toute propriété et souveraineté les salines de Wiéliczka , ainsi que le territoire y appartenant , à l'empereur d'Autriche, déjà possesseur, d'après les partages précédents, de la Galicie , à laquelle on ajouta les districts de ïarnopol et Czortkow, afin de rétablir les frontières de cette province telles qu'elles existaient avant 1809.
L'article 6 déclarait à perpétuité cité libre , indépendante et strictement neutre sous la protection de la Russie, l'Autriche et la Prusse, la ville de Krakovie, avec son territoire. « Aucune for ce armée, disait formellement le traité, ne pourra jamais y être introduite, scu a quelque prétexte que ce soit. »
L'article 1 1 accordait amnistie pleine et entière en faveur de tous les individus , n'importe le rang , le sexe ou la condition , qui avaient figuré dans les événements antérieurs.
Le nouveau royaume de Pologne, créé par cet acte" solennel , comptait 2,270 milles de superficie (15 au degré géographique), et fut divisé en huit palatinats , savoir : ceux de Krakovie , Kalisz, Mazovie, Lublin, Augustow, Sandomir, Podlachie etPloçk, qui se subdivisaient eux-mêmes en 39 arrondissements et 77 districts.
La population se montait à 3,608,436 âmes en 1815, et à 4,137,634 en 1830 (*).
A son retour de Vienne en novembre 1815, l'empereur Alexandre s'arrêta à Warsovie ; et les Polonais , pleins de confiance en lui , et qui voyaient déjà luire une brillante époque pour leur patrie d'après l'acte du congrès, dû à sa sollicitude , le reçurent avec tous les transports d'une joie sincère et reconnaissante.
Le choix du grand-duc Constantin , pour général en chef de l'armée polonaise, et de Novosilzoff, pour commissaire plénipotentiaire impérial auprès de l'autorité , froissait bien certaines susceptibilités nationales; mais le tzar s'empressa d'atténuer toute fâcheuse impression , en nommant aux hautes fonctions de lieutenant du royaume le général Zaionczek, vétéran
I)olonais , qui s'était illustré lors de la utte de 1794 et dans toutes les campagnes suivantes.
(*) Comme depuis i83o la Pologne , malgré sation politique et morale, s'est maintenue nous croyons devoir reproduire le tableau les plus* récents et qui donne l'ensemble de la
La nouvelle constitution donnée à la Pologne par Alexandre fut mise en vigueur le' 24 décembre 1815.
Le pouvoir législatif se composait de deux branches bien distinctes : le sénat , dont les membres furent nommés à vie , et la chambre des nonces ou des députés, composée de membres élus par les arrondissements et les communes.
Pour faire partie du corps électoral , il suffisait d'être propriétaire; et, pour être éligible, de jouir des droits civiques , avoir l'âge de trente ans révolus, et payer cent florins d'impositions.
La responsabilité ministérielle et l'indépendance de la magistrature furent garanties , ainsi que la liberté de la presse, la liberté individuelle et le respect des propriétés.
Mais, d'un autre côté, le vote du budget eut lieu pour quatre ans ; il ne fut pas question de l'institution du jury, et le droit de pétition se vit ex-
les changements survenus dans son organidans ses limites et proportions de i8i5, suivant, tracé d'après les renseignements population polonaise :
EPOQUES des bases.