‹ PologneChapitre 96 sur 103 · RÉVOLUTION NATIONALE · texte numérisé non relu

RÉVOLUTION NATIONALE

La journée du 29 novembre, à jamais mémorable dans les annales polonaises, garda l'apparence de ce calme mystérieux, si souvent précurseur d'une violente tempête. Les conjurés, résolus à tout braver, attendaient avec impatience le moment d'agir. A six heures du soir, deux colonnes de feu, l'une au sud, et provenant de l'embrasement (Tune vieille brasserie située au quoi de Solec, près du Belvédère, l'autre à l'ouest, et s'élevant d'une masure en bois bâtie non loin de l'arsenal, devaient donner l'impulsion du mouvement et devenir le signal de l'attaque des Russes sur tous les points de la ville occupés par eux (*).

Malheureusement l'incendie convenu manqua en partie. Aperçu seulement d'une partie des conjurés, toujours attendu par l'autre, il résulta de son avortement un défaut d'ensemble

Î|ui multiplia les obstacles et faillit aire échouer l'entreprise.

Quoi qu'il en soit, vers les sept heures du soir, Wysoeki se présenta avec résolution à la caserne des porteenseignes, en s'écriant : Polonais, f heure de la vengeance a sonné. C'est aujourd'hui qu'il faut vaincre ou mourir. Aux armes! Cet appel fut accueilli avec enthousiasme; des cartouches furent distribuées par Szlegel , et l'école se rangea en ordre de bataille.

Sans perdre un instant, Wysoeki se mit à la téte de cette colonne, qui comptait cent soixante élèves, tous aptes a commander une division, et marcha contre les casernes de la cavalerie russe, situées à peu de distance de là, aux portes de Warsovie. Ces casernes, traversées par des canaux et par plusieurs petits ponts, étaient inabordables, si les cavaliers, attaqués à l'improviste et la nuit, n'eussent cru avoir affaire à plusieurs milliers d'assaillants. Les ténèbres doublaient le nombre et répandaient la terreur. Une lutte sanglante s'engagea en cet endroit.

Des événements plus graves encore se passaient pendant ce temps au château du Belvédère. Dix-huit conjurés, la plupart étudiants de l'université de Warsovie, avaient résolu de s'emparer de la personne du grand-duc Constantin. Afin de parvenir à son but, cette petite troupe se partagea en deux ; une moitié pénétra par les jardins, afin de couper la retraite au cesarevifsch, et l'autre s'avança rapidement vers l'entrée principale, au cri de: Mort au tyran! Le seuil du palais, tant redouté des Polonais, fut bientôt franchi, tandis qu'au loin retentissait la fusillade engagée entre l'école des porte-enseignes et la cavalerie russe.

Constantin sommeillait à l'heure où l'insurrection éclatait sur plusieurs

(*) Voici quelles étaient, à Warsovie, les forces respectives :

polonais. nossts.

Infanterie 7,300 hommes. Infanterie. . . ; 3,6oo hommes*

Cavalerie 600 Cavalerie 1,800

Artillerie (14 pièces).... 020 Artillerie (a pièces). . . i5

Total 8,iao~ Total. . . 5,4*5

Mais, par suitede l'ignorance où étaient plusieurs corps de troupes des événements préparés, notamment la cavalerie, qui se rangea en entier sous les ordres du grand-duc, les forces polonaises discipliuées se trouvèrent réduites, au moment de Faction, à 5ooo hommes. En outre , les Russes comptèrent le lendemain aS pièces d'arlillcric fie plus, dont ai expédiées du parc de Gora et 4 prises aux insurgés.

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points à la fois. Un de ses valets de z arrivait, il l'envoyait au cesarevitsch. chambre le réveilla brusquement, et, S Telle fut la cause de l'abandon où se l'arrachant de sa couche, le poussa ' trouvèrent si longtemps les porte-envers un escalier dérobé conduisant au seignes lors de l'attaque des casernes, pavillon habité par la princesse de Lu- ; Furieux de la conduite de Potocki , sur wicz, sa femme. Il était temps, car, { lequel ils avaient cru pouvoir compter, au même instant, les conjurés se pré- ' ils lui tirent payer de ses jours sa tracipitaient dans l'intérieur du principal ; hison.

corps de logis. Tous les coins de la ré- ' Dans les autres parties de la casidence furent visités, au bruit des '• pi ta le, les opérations, quoique plus acclamations de rage et de vengeance; fentes n'étaient cependant pas inac-

le seul pavillon de la grande-duchesse fut respecté, et, grâce à la retenue des conjurés , le cesarevitsch échappa à un danger imminent. Muet, tremblant d'effroi au milieu des femmes de la princesse, agenouillées et priant avec ferveur, il expiait cruellement les an-

Soisses qu'il avait fait éprouver précéemment au peuple contié à sa garde.

Voyant l'inutilité de leurs recherches, les conjurés se retirèrent; mais,

tives. Le quatrième régiment de ligne, une batterie d'artillerie forte de douze canons , une portion notable des grenadiers de la garde , un bataillon de sapeurs , et des compagnies de grenadiers de chaque régiment polonais en garnison à Warsovie, étaient sortis de leurs casernes. Tandis que quelquesuns de ces corps se dirigeaient vers 4'arsenal, les autres surveillaient les 'mouvements de l'infanterie russe. On

avant d'abandonner les appartements, renforça aussi les postes de la banque, ils y mirent a mort le préfet de police et on prit des mesures pour maintenir, Lubowidzki, qui arrivait avec des autant que possible, la sécurité publiràpports tout récents sur les progrès que au milieu de cette grande commode la conspiration. Ils percèrent égale- tion.

ment de leurs baïonnettes, dans la cour du palais, le général russe Gendre, favori du grand-duc, quoique ce dernier eût lui-même pour habitude de l'appeler le plus misérable des misérables; puis ils opérèrent leur retraite par le petit bois de Lazieuki, fort à propos, car sur leurs pas un régiment russe entrait à la résidence.

'Chemin faisant, Zaionczkowski et Dobrowolski , qui conduisaient les masses à l'arsenal, pénétrèrent dans la salle du théâtre des J 'ariétés, en poussant le cri : Aux armes ! les Russes égorgent les nôtres! Les spectateurs sortirent aussitôt et grossirent la foule des insurgés. Après une résistance assez longue, l'arsenal fut pris, et les armes qu'il renfermait furent distribuées au peuple.

Ils allèrent rejoindre Wysocki , dont la position devenait très-critique.

La cavalerie moskovite s'apercevant du , Dès les premiers coups de fusil,

petit nombre de combattants qui l'a- nombre d'ofticiers supérieurs polonais,

vait délogée de ses casernes , reprenait connus par leur obéissance aveugle aux

courage et s'apprêtait à le cerner, volontés du grand-duc, s'empressèrent

quand l'arrivée des conjurés du Belvédère changea la face des choses. Les deux troupes réunies chargèrent, la baïonnette en avant, et parvinrent à se frayer un passage vers Warsovie.

Elles gagnèrent rapidement la place de l'église d'Alexandre, où elles s'attendaient à rencontrer six compagnies d'élite. Mais le général Stanislas Potocki, instruit du plan de la conspira-

de monter a cheval et s'efforcèrent d'apaiser le mouvement par leurs prières ou leurs menaces. Ce manque de patriotisme ne demeura pas impuni.

Le général Hauke et le colonel Méciszewski rencontrèrent tous deux la mort à l'entrée du palais des lieutenants du royaume; le général Trembicki, qui, refusant de servir la cause nationale, traitait les citoyens soulevés d'assas-

tion, s'était transporté sur ce point, ^sins, lava de son sang cette injure; le et au fur et à mesure qu'une compagnie f général Siémiontkowski , porteur des

ordres de Constantin, est saisi , et rendit le dernier soupir près de la place de Saxe; le général Blumer, l'un des membres des odieuses cours prévôtales, lut percé de dix-huit balles ou moment ou il rejoignait les troupes moskovites : son cadavre fut attaché ensuite à une potence; le chef de la police secrète, le colonel Sass, n'échappa pas non plus à la vengeance populaire. De cruelles méprises eurent malheureusement lieu, et, dans le tumulte, le brave général Nowicki périt à la place du général russe commandant de Warsovie, Lewicki, que les conjurés crurent immoler en lui.

Maîtres de l'arsenal et des principaux points de la capitale, les Polonais pouvaient regarder leur triomphe comme assuré. La lutte continua oien encore le jour suivant, mais partout les Russes furent repoussés. Toutefois, le défaut d'ensemble remarqué au début de l'action avait annulé en grande partie les fruits d'un plan conçu avec tant d'habileté. Chaque détacnemeut de l'armée ayant agi, pour ainsi dire, d'après sa propre inspiration, le cesarevitsch, un moment inquiet pour sa sûreté, put se sauver, et les troupes russes non désarmées, comme on l'avait projeté, se rallièrent aux portes de Warsovie, dans une attitude menaçante.

Le ministre des finances Lubecki convoqua dans la nuit de l'insurrection le conseil administratif du royaume; et, afin de donner à ce corps une appa-

poussé par les patriotes et qui, depuis ce moment, se tenait soigneusement cache. Son nom était cependant prononce par chacun comme celui du chef de la conspiration ; mais ce fut seulement dans la soirée du 30 qu'il se montra de nouveau, alors que tout danger était passé. Déjà, malheureusement,, les menées secrètes du grandduc avaient pu opérer et préparer de fâcheuses divisions.

La position de Chlopicki fut des plus extraordinaires dans cette circonstance; car, tandis que les insurgés le cherchaient pour le mettre à leur tête, Lubecki désirait également sa présence, comme étant le seul homme capable d'arrêter la révolution. Précédemment, lorsque les conspirateurs lui proposèrent la direction suprême, il leur repondit à diverses reprises :

« Je n'accepterai jamais aucune auto- « rité de la part des rebelles ! » Il accepta cependant le commandement de I armée par ordre du conseil administratif, qui agissait toujours, il est vrai , au nom de Nicolas.

C'était un véritable chaos d'idées politiques. Lubecki, qui tenait le fil de toutes les intrigues, disait « qu'il f al- « lait arranger les affaires de ma- « nière à ce que Nicolas, roi consti- « tutionnel de Pologne, fit la guerre « a Nicolas, autocrate de la Russie. »

" -Le 1 er décembre, le conseil administratif organisa un comité exécutif lequel comptait parmi ses membres le

des hommes connus pour leur dévouement à la chose publique, tels que les princes Adam Czartoryski et Michel Kadziwill, le général Paç, Kochanowski et Niemcewicz. Malgré cette adjonction de citoyens recommandables , sa première proclamation fut fort mal reçue, attendu qu'elle ne respirait pas sutfisammeut l'esprit de la révolution.

On nomma président de la ville de Warsovie le respectable Wengrzecki et le commandement provisoire de l'armée fut confié au général Paç, en l'absence du général Chlopicki, qui s'était entui du théâtre des Variétés au cri

lewel, Ladislas Ostrowski et Gustave Malachowski.

: Le même jour vit la formation en légion d'honneur des étudiants de l'université, au nombre de mille, et la naissance du club patriotique, qui placé sous les auspices de Lelewel' prit à tâche de diriger l'opinion publique (*). *

(*) A partir de ce moment , M. Lelewe!

suivit une ligne de conduite peu compatible avec sa position , et elle devint , à son insu, la source de bien des maux. A la fois membre du gouvernement et chef d'un club sortf du peuple pour contrôler les acte* de ce

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Le 2,* Constantin, qui occupait, avec des forces considérables, les portes de Warsovie , demanda qu'une deputation du conseil administratif vînt lui exposer les vœux de la nation. En conséquence , le prince Adam Czartoryski , Lubecki , Wladislas Ostrowski et Lelewel furent chargés de lui faire connaître que la Pologne entendait voir exécuter sa constitution telle qu'elle l'avait reçue, et qu'elle attendait l'accomplissement des promesses d'Alexandre, concernant la restitution des

Kovinces nationales incorporées à la ussie à la Gn du siècle dernier. Ces membres devaient s'informer, en outre, si le corps d'armée lithuanien avait ordre de pénétrer en Pologne.

Les réponses évasives du grand-duc ayant détruit tout espoir d'acrommodement, le gouvernement redoubla d'activité dans les armements, et le général Chlopicki adressa une proclamation énergique à l'armée.

L'horizon politique s'éclaircit pourtant un peu le 3 décembre , par suite du retour des troupes nationales par- 9 ties avec Constantin , qui , voyant l'at- * titude vigoureuse de l'insurrection , écrivit la lettre suivante au conseil administratif :

« Je permets aux soldats polonais « qui me sont demeurés fidèles jusqu'au « dernier moment de rejoindre leurs « compatriotes.

« Je m'éloigne de Warsovie avec les « troupes impériales , et i'espère de la « loyauté polonaise qu'elles ne seront « p3S inquiétées dans leur marche pour « regagner l'empire.

«Je recommande également à la «protection de la nation polonaise

même gouvernement , il se chargeait ainsi de deux rôles trop opposés l'un à l'autre pour les remplir d'une manière satisfaisante. Pour être diplomate, Lelewel avait trop de droiture et de simplicité dans le cœur ; et pour être tribun, il ne possédait pas assez d'énergie morale, tandis que sa santé chancelante ne lui permettait guère de se poser en athlète devant payer de sa personne. La vocation de Lelewel , la seule utile au pays, était celle de l'enseignement public.

«tous les établissements, propriétés « et individus russes , et les mets sous « la sauvegarde de la foi la plus sacrée.

« Le 3 décembre 1830.

« Constantin. »

le conseil administratif ordonna qu'il serait fait droit à toutes les demandes du cesarevitsch.

Afin de satisfaire au désir de l'opinion publique , ce même conseil se modifia bientôt. Les membres du gouvernement provisoire institué à sa place furent le prince Adam Czartoryski , Kochanowski, Paç, Dembowski, Niemeewiez, Lelewel et Wladislas Ostrowski. Leur premier soin fut de convoquer la diète pour le 1 8 décembre.

On rétablit l'ordre à l'intérieur; on apporta des améliorations dans le régime de l'administration; enfin le pays prit de plus en plus un maintien ferme et imposant.

Le 5, le général Chlopicki se proclama dictateur jusqu'à la réunion des chambres et lança le manifeste suivant :

« Notre position critique réclamant « la plus grande énergie , et tout ce « qui entraverait la marche des affaires « pouvant devenir fatal à la cause pu- « blique , non par ambition ni par « amour du pouvoir ( j'en suis bien éloi- « gné ) , mais eu égard aux circons- « tances , et prenant pour exemple les « Romains , qui , lors d'un danger pla- « nant sur la patrie , confiaient à un « seul la puissance suprême , je vous « déclare aujourd'hui , Polonais , que «je m'empare pour peu de jours, « c'est-à-dire, jusqu'à la réunion des « chambres , de la charge de dicta - « tbur.

« Je remettrai mon pouvoir aux « mains des mandataires de la nation.

« Croyez , compatriotes , que j'userai « de ce pouvoir pour votre bien seule- « ment. Vive la patrie!

« Warsovie, 5 décembre 1830.

« Le dictateur Chlopicki. »

Dès lors, la révolution était arrêtée dans son essor, et la contre- révolution apparut à sa place.

Nous ne rapporterons pas tous les actes du nouveau chef. Il nous suffira

de dire que, élevé dans les camps et esclave du serment prêté jadis à l'autocrate , Chlopicki , porté par sa volonté à un poste plus diplomatique que militaire, ne comprit point ou ne voulut pas comprendre i élan admirable de la nation. Avant de partir pour Saint-Pétersbourg avec le nonce Jezierski , sous prétexte de négociations à entamer près de Nicolas , mais dans le but réel de gagner du temps , Lubecki plaça auprès du dictateur de nombreux agents qui en tirent leur jouet. Sans cesse mécontent, furieux, inabordable, Chlopicki perdit un temps précieux en mesures insignifiantes ou funestes. Il inonda le pays de brevets d'officier; puis, imitateur maladroit, il s'entoura d'une garde consulaire, formée d'étudiants de l'université et à laquelle il prodigua les fonds du trésor, tantôt pour l'équipement et l'uniforme, tantôt pour l'envoi d'émissaires; service assez peu convenablement dirigé par le professeur Szyrma. En un mot , on pouvait croire que la dictature avait troublé la raison du général , si une pareille conduite n'avait eu pour résultat de neutraliser la révolution et ses effets , système politique adopté de nos jours dans toutes les affaires européennes.

La diète se réunit à l'époque fixée, sous la présidence du maréchal Wladislas Ostrowski ; et les représentants de la nation donnèrent un plein assentiment à l'insurrection de la Pologne entière.

Cette sanction contraria vivement Chlopicki , qui déposa immédiatement son autorité; mais les gens intéressés à ce qu'il demeurât au pouvoir, afin de l'exploiter sous son nom, commencèrent à gémir, criant partout qu'on privait l'armée de son chef au moment même où l'ennemi s'apprêtait à envahir la Pologne. Ils agitèrent tellement les esprits que la diète , cédant aux clameurs excitées, rendit par une loi la dictature à celui qui l'avait abdiquée. Le seul nonce Théophile Morawski émit en cette circonstance un vote négatif.

Avant de s'ajourner , les chambres

nommèrent deux commissions : l'une,

fiour la rédaction d'un- manifeste, 'autre, pour l'approbation de ce manifeste et sa publication au nom de la diète; de plus, elle était chargée de surveiller le dictateur et de le révoquer en cas de besoin.

La tâche de la première commission était fort difficile ; car si les chambres avaient approuvé l'insurrection des deux nations polonaise et lithuanienne , Chlopicki respectait toujours l'autorité de l'empereur Nicolas et ne reconnaissait u'autre Pologne que celle du congrès de Vienne. Elle sut s'acquitter pourtant de sa mission.

Cet acte important, qui exposait les griefs des Polonais, se terminait ainsi :

« Ladernièreconsolationqui,sousle

* règne d'Alexandre, faisait supporter « aux Polonais leurs infortunes, l'espé- « rancede se voir réunis à leurs frères, « leur fut enlevée par l'empereur Nico- « las. Dès ce moment, tous les liens « furent rompus ; le feu sacré qu'il était « défendu depuis longtemps d'allumer « sur les autels de la patrie , couvait « secrètement dans les cœurs des gens

* de bien. Une seule pensée leur était « commune : qu'il ne leur convenait « pas de supporter plus longtemps un « tel asservissement. Mais c'est l'autorité elle-même qui avança le mo* « ment de l'explosion. A la suite de « bruits qui se confirmaient de plus « en plus au sujet d'une guerre contre « la liberté des peuples, des ordres « furent donnés pour mettre sur le pied « de guerre l'armée polonaise , desti- « née a une marche prochaine , et , à sa « place, les armées russes devaient « inonder le pays; les sommes consi- « dérables provenant de l'emprunt et « de l'aliénation des domaines natio- « naux, mises en dépôt à la banque, « devaient couvrir les frais de cette « guerre meurtrière pour la liberté. Les « arrestations recommencèrent. Tous « les moments étaient précieux : il y al- « lait de notre armée , de notre tré- « sor, de nos ressources, de notre « honneur national , qui se refusait « à porter aux autres peuples des fers

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« dont il a lui-mime horreur, et à a combattre contre la liberté et ses « anciens compagnons d'armes. Cha- « cun partageait ce sentiment; mais « le cœur de la nation , le foyer de « l'enthousiasme , cette intrépide jeu- « nesse de l'école militaire et de l'uni- « versité, ainsi qu'une grande partie de « la brave garnison de Warsovie et « beaucoup de citovens , résolurent de « donner le signal du soulèvement.

« Une étincelle électrique embrasa « dans un moment l'armée, la capi- « taie , tout le pays. La nuit du 29

* novembre fut éclairée par les feux « de la liberté ; en un seul jour « la capitale délivrée ; en quelques « jours toutes les divisious de l'ar- « mée unies par la même pensée, les « forteresses occupées, la nation ar- « mée, le frère de l'empereur se repo-

* sant avec les troupes russes sur la « générosité des Polonais et ne de- « vant son salut qu'à cette seule me- « sure : voilà les actes héroïques de « cette révolution, noble et pure comme « l'enthousiasme de la jeunesse qui l'a « enfantée.

« La nation polonaise s'est relevée « de son abaissement et de sa dégra- « dation, avec la ferme résolution de « ne plus se courber sous le joug « de fer qu'elle vient de briser et de o ne déposer les armes de ses ancêtres « qu'après avoir reconquis son indé- « penuance et sa puissance , seules ga- « ranties de ses libertés ; qu'après s'être ^ assuré la jouissance de ces mêmes « libertés , qu'elle réclame par un dou- « ble droit, comme un besoin pressant « du siècle ; enfin qu'après s'être réu- « nie à ses frères soumis au joug du « cabinet de Saint-Pétersbourg, les « avoir délivrés et les avoir fait par- « ticiper à ses libertés et à son indé- « pendance.

«Nous n'avons été influencés par au- € cune haine nationale contre les Rus- « ses , qui , comme nous , sont d'oria gine slave ; au contraire , dans les « premiers moments , nous nous plai- « sions à nous consoler de la perte de « notre indépendance, en pensant que, « bien que notre réunion sous un

« même sceptre fut nuisible à nos in- « téréts , elle pourrait néanmoins faire « participer une population de quarante « millions d'âmes a la jouissance des « libertés constitutionnelles, qui, dans « tout le monde civilisé, étaient éga- « lement devenues un besoin pour les a gouvernants comme pour les gou- « vernés.

« Convaincus que notre liberté et « notre indépendance, loin d'avoir ja- « mais été hostiles vis-à-vis des États « limitrophes, ont au contraire servi, « dans tous les temps , d'équilibre et a de bouclier à l'Europe, et peuvent « lui être aujourd'hui plus utiles que « jamais , nous comparaissons en pré- « sence des souverains et des nations, « avec la certitude que la voix de la « politique et de l'humanité se fera « entendre en notre faveur.

« Si même, dans cette lutte, dont « nous ne nous dissimulons pas les « dangers , nous devions combattre « seuls pour l'intérêt de tous , pleins « de confiance en la sainteté de notre « cause et de notre propre valeur, et « en l'assistance de l'Éternel, nous « combattrions jusqu'au dernier soupir « pour la liberté! Et si la Providence « a destiné cette terre à un asservis- '« sèment perpétuel, si , dans cette der- ;« nière lutte , la liberté de la Pologne « doit succomber sous les ruines de « ses villes et les cadavres de ses dé- « fenseurs , notre ennemi ne régnera « que sur des déserts , et tout bon « Polonais emportera en mourant cette a consolation , que, si le ciel ne lui a pas « permis de sauver sa propre patrie, « il a du moins , par ce combat à mort, « mis à couvert pour un moment les « libertés de l'Europe menacée. »

Ce manifeste fut signé et publié le 5 janvier 1831, en dépit de la résistance du dictateur.

Mais cette désunion entravait la marche des affaires ; aussi , malgré le

fîénéreux dévouement de la noblesse, 'ardeur de l'armée et l'enthousiasme du peuple, les cadres se remplissaient lentement et le trésor s'appauvrissait sans fruit. Le mécontentement gagnait toutes les classes.

En dissidence d'une part avec les commissions, de l'autre avec le ministère. Chlopicki, au lieu d'armer en masse la nation et d'envahir rapidement la Lithuanie pour la soulever, s'épuisait en mesquines persécutions contre les clubs et les journalistes.

Le voyage de Lubecki à Saint-Pétersbourg n'amena aucun résultat satisfaisant, ainsi qu'il était facile de le prévoir. Il donna seulement tout le temps voulu au tzar pour rassembler ses troupes et les diriger vers la Pologne, qu'il menaçait d'une guerre d'extermination.

Le dictateur, que ses accès de démence furieuse rendaient de jour en jour plus insupportable , dut déposer alors une seconde fois le pouvoir. Voulant toutefois que ses talents militaires profitassent à la cause nationale, le prince Adam Czartoryski le conjura de ne pas abandonner le commandement de l'armée ; mais Chlopicki , irrité de n'avoir pu faire prévaloir ses idées, repoussa toutes les offres et toutes les prières.

Dans cet état de crise, la diète s'assembla de nouveau, afin de remédier aux suites d'une fatale temporisation.

Les candidatsqui réunissaient le plus de suffrages pour le bâton de commandant en chef étaient Radziwill , Krukowiécki,Pac , Skrzynecki,Woyezynski et Weysennoff. Le premier, le prince Michel Radziwill, fut proclamé généralissime le 21 janvier; et Chlopicki, s'étant un peu radouci , promit de l'aider de ses conseils.

Sur ces entrefaites, Iezierski, le compagnon de voyage de Lubecki, revint de Saint-Pétersbourg et parut devant la diète, à laquelle le nonce Roman Soltyk avait déjà soumis une motion tendant à proclamer la déchéance de la famille Romanoff et l'annulation de ses prétentions au trône de Pologne. A peine Iezierski eut-il rendu compte de son étrange mission et de l'accueil peu favorable de Nicolas, que l'exaspération fut portée au comble dans le sein de l'assemblée. Le maréchal Wladislas Ostrowski , son frère Antoine, les nonces François Wo-

lowski et Ledochowski se succédèrent à la tribune, en rappelant lès serments des tzars tant de fois violés et les plaies encore saignantes de la patrie. Bientôt retentit un cri unanime : « Nicolas n'est plus! A bas les tyrans! » cri qui , se prolongeant sous les voûtes du palais, se répandit en quelques instants par toute la ville (*).

(*) A l'appui de cette décision spontanée et rendue sous l'influença d'une profonde indignation, nous rassemblerons ici, en un seul faisceau, les diverses infractions au pacte social commises par le gouvernement de Saint-Pétersbourg.

L'article 10 de la constitution disait que, dans le cas où les troupes russes pénétreraient en Pologne, l'approvisionnement et les dépenses aitachées à leur marche seraient à la charge de leur gouvernement. Elles stationnèrent cependant durant quinze années à Warsovie et dans ses environs aux frais du pays, à part seulement la solde; si bien que l'impôt des logements militaires enleva , pendant tout ce temps , aux habitants le quart de leurs revenus. ri

L'article 16 garantissait la liberté de la presse. Ce moyen de civilisation gênait l'autorité ; et plutôt que de réprimer par les voies légales quelques écarts inévitables, elle préféra renverser l'institution tout eutière, introduire la censure, empêcher les relations scientifiques avec les pays étrangers, et confier une mission de lumières et d'équité à des magistrats aussi avides qu'ignorants. Pendant les douze dernières années, la liberté de la presse ne fut pour les Polonais qu'un vain mot.

Les articles 18, 19, 20, 21 et sa maintenaient les dispositions de l'ancienne loi cardinale (nemincm captivari permitlemus nisi jure victum), établissant que nul ne pouvait être arrêté sans les formes et hors des cas prévus par la loi. Les motifs de l'arrestation devaient être dénoncés sur-lechamp par écrit au prisonnier, qui devait lui-même paraître dans les trois jours suivants devant le tribunal ; en cas de disculpation , la liberté lui était rendue immédiatement; enfin celui qui fournissait caution demeurait libre pendant un certain temps.

Pas une de ces garanties , sources de la sécurité et du bonheur individuel, ne fut observée. Nous renverrons , à cet égard , Je lecteur à la peinture si vraie et si énergique tracée aux pages 298 et 299.

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A la nuit tombante, Warsovie fut illuminée; des cortèges joyeux parcou-

' L'article i3 statuait que nul ne pouvait être puni que sur l'autorité de la loi existante , et d'après un décret du tribunal respectif. En dépit de cette disposition formelle, nombre de citoyens paisibles furent jugés par les autorités militaires , soit qu'on re* doutât la publicité d'un arrêt rendu par un tribunal civil , soit qu'on se servît du prétexte que les accusés avaient été au service, soit enfin que les conseils de guerre rendissent leurs décisions d'après des instructions secrètes qui leur étaient trausmises. Dans certains procès, l'injustice de l'accusation était si évidente que les magistrats, ne trouvant pas de coupables , n'osaient pas infliger aux inculpés la moindre peine; alors on annulait l'arrêt pour organiser un second tribunal ; et si celui-ci jugeait comme le premier , on en créait un troisième , en ajoutant que s'il fallait en créer mille l'un après l'autre, le gouvernement le ferait , jusqu'à ce que la sentence fût conforme à ses désirs. D'habitude le général Blumer, toujours prêt à jouer le rôle de bourreau , était chargé du soin de terminer l'affaire.

L'article ai autorisait chaque Polonais à se rendre en pleine liberté à l'étranger et à y Jouir de sa fortune. Ici encore le ca-

!>rice du chef et de ses nombreux satelites sut apporter de révoltantes entraves.

On en vint à ne plus délivrer de passeports pour les pays constitutionnels ; et chaque voyageur arrivant à Warsovie, sans même excepter les femmes, subissait, avant toute chose , un interrogatoire sévère , et devait soumettre ses effets et ses papiers à l'examen d'insolents espions. Les voyages en France et en Angleterre éveillaient surtout les soupçons et amenaient de promptes arrestations; de là naquit le proverbe : Pour être fait prisonnier, il ne faut qu'aller à Varsovie.

L'article 26 garantissait les droits de la

Eropriété, désignant comme violateurs de 1 sécurité publique ceux qui seraient tentés de les enfreindre. Combien cependant de citoyens estimables par leur rang et leurs vertus , de pères de famille , de propriétaires, de manufacturiers, se virent attelés à de viles charrettes pour avoir dévoilé les résultats désastreux d'un procès civil ! Pour •urcroit de châtiment, on leur envoyait des escadrous de cavalerie , avec ordre de les loger et de les nourrir.

rurent les rues au bruit des fanfares, et les hymnes de liberté, chantés par

Les articles 39, 91 et 93 laissaient au roi la disposition des revenus de l'État, conformément au budget , qui devait être voté par la diète tous les quatre ans. EL pourtant , |>endant les quinze années du royaume de Pologne , il n'y eut pas un seul budget constitutionnel. Il n'était pas même permis à la nation de connaître ses ressources et ses dépenses. Le souverain disposait arbitrairement des recettes , selon les rapports du ministre des finances , dont les vues étaient louables sans doute; mais agissant sans la participation des chambres, il ne pouvait pas empêcher qu'une notable portion des revenus publics ne devint la proie des flatteurs et des traîtres.

Les articles 47 et 8a établissaient la responsabilité des ministres et des employés supérieurs , au cas où ils souscriraient à des ordonnances contraires à la constitution et aux lois. Ils ne furent jamais exécutés ; et , méprisant une responsabilité chimérique, les agents du pouvoir ne se firent pas scrupule d'apposer leur signature au bas des actes les plus tyran niques et les plus déshonorants. Instruments du despotisme , ils se mettaient sous son abri pour éviter un châtiment justement mérite.

L'article 87 ordonnait que tous le deux ans la diète serait convoquée. De 1820 à 182 5, la Pologne attendit toutefois vainement la réunion de ses représentants. Las des barrières constitutionnelles et poussé par le grand-duc Constantin , l'empereur Alexandre tendait de plus en plus au despotisme. Le pacte social l'autorisait bien à proroger ou à dissoudre la diète en cas de dissentiment, mais il trouvait beaucoup plus commode de ne pas la convoquer du tout.

L'article 89 concernait la liberté des membres de la diète. Aucun d'eux ne pouvait être arrêté ou jugé criminellement avant qu'elle fût close, à moins du propre consentement des chambres. Cet article fut violé comme tant d'autres; et, en i8a5, Constantin arrêta en personne, aux portes de Warsovie, le nonce Vincent Niemoiowski ; puis , le livrant aux gendarmes , le fit transporter loin de ses domaines et surveiller comme un malfaiteur. L'avénement d'un nouveau monarque n'améliora même pas le sort de ce digne mandataire , que l'estime et la reconnaissance de ses concitoyens ;

un peuple enthousiasmé, ne cessèrent de retentir qu'à l'apparition de Paurore.

Le 30 janvier, les chambres nommèrent un gouvernement national , lequel se composa de cinq membres non responsables et jouissant de presque toutes les prérogatives attribuées à la

Liaient rendre plus coupable qu'un autre aux yeux de l'autorité.

L'arlicle q5 assurait la publicité des débats des chambres. Mais Alexandre, après avoir accepté, la constitulion pour lui et ses successeurs, y ajouta, au bout de dix années, un article additionnel qui abolissait cette publicité. Il détruisit ainsi la meilleure sauvegarde de Tordre constitutionnel ; et , pour motiver un tel acte d'arbitraire , il se servit du prétexte que le gouvernement voulait éviter par là d'exercer aucune inlluence sur les élections. Le mensonge était par trop grossier, car, peu de temps après , on destituait des commissaires d'arrondissement (sous-préfets) , pour avoir autorisé l'élection de citoyens libéraux. On fit plus; on fouilla dans les vieux registres, afin d'arriver à compromettre les hommes les plus distingués du pays. Quelquefois même on leur envoyait de vils agents, qui, provoquant des insultes, s'empressaient ensuite de les traduire devant la police. Si les moyens différaient , le but était le même :

il s'agissait d'éloigner des élections des candidats redoutables et vénérés.

Les articles no et ni déclaraient seulement aptes à être nommés sénateurs par le roi, et sur la présentation du sénat , les Polonais payant deux mille florius d'impôt direct (environ douze cents francs). C'était une garantie d'indépendance, et c'est la seulo

Sage de la constitution qui demeura pure e toute atteinte jusqu'en 1819; mais ou ne la respecta guère alors. Le nom de sénateur fut reconnu vain, et la dignité sénatoriale dégénéra en diguité analogue à celle de chambellan honoraire. Non-seulement on n'attendit plus la préseutation du sénat pour nommer les titulaires , mais on conféra la qualité de sénateur à des employés qui n'avaient d'autre fortune que leurs appointements mensuels. Sans la révolution de i83o, cette assemblée eût uu jour été entièrement composée de serviteurs salariés.

Les articles i35 et 137 prescrivaient rétablissement d'un conseil dans chaque palati-

royauté. Ces membres étaient le prince Adam Czartoryski et Barzykowski , représentant les opinions monarchiques; Vincent Niémoiowski et Théophile Morawski , représentant les idées constitutionnelles; et Lelewel, représentant la démocratie.

Le prince Czartoryski , élu président

nat, pour l'élection des employés, la formation de la liste des candidats, et la protection des propriétés. Ce conseil composait une sorte de magistrature constitutionnelle et lutélaire, indispensable dans la hiérarchie administrative. Elle ne fut pas épargnée, et le palatinat de Kalisz se vit privé de son conseil. On lui enleva également , par la suite, sa représentation à la dicte, parce que ses nonces y formaient l'opposition; et la conduite patriotique de quelques citoyens devint ainsi la cause qu'une province perdit ses plus chères libertés.

Les articles r38, 14 1 et 142 garantissaient l'indépendance des tribunaux et l'inamovibilité des juges , la destitution de ces derniers ne pouvant avoir lieu qu'après l'arrêt spécial d'un tribunal. Combien de magistrats, cependant, furent persécutés pour avoir rendu des décisions contraires aux désirs du gouvernement ; et combien d'autres furent destitués sans autre motif que la volonté d'un chef altier !

L'article 140 et les suivants spécifiaient que les juges seraient en partie électifs , et qu'il y aurait des tribuuaux civils et des cours d'assises ; mais, malgré les plus vives sollicitations, ces juridictions distinctes ue furent jamais établ les.

L'article r53 disait que les forces militaires de l'Llat seraient composées d'une force armée active et de milices (gardes nationales) , prêtes à la seconder en cas de besoin. Le gouvernement, joignant le sarcasme à l'illégalité , se contenta de donner lejiom de milice à la police de l'hôtel de ville, et qui était chargée du service municipal de Warsovie.

Tels sont , en abrégé , les principaux abus dont la nation polonaise eut à souffrir durant quinze années consécutives. Chaque jour enfantait de nouveaux malheurs , et le nombre des victimes égalait presque celui des individus. Un système de douceur et de justice eût rallié tous les esprits au pouvoir; on n'eut recours qu'à la force et à la violence.

L'UNIVERS

du gouvernement national, fit une déclaration de foi , qu'il terminait par ces mots :

« Dans ces jours de deuil où' le nom po- « lonais était rayé de la liste des nations , il «n'y avait plus rien à espérer pour nous, « que du monarque auquel était échu en « partage notre pays presque tout entier.

• Alexandre, jeune , noble, animé envers la « Pologne de généreuses et bienveillantes

• intentions, avait su captiver mon admira- « tion par les vertus de son âme et les qua- « lilés de son caractère.

« Je croyais alors que la Pologne, par « son intime union avec nn peuple de la « même origine, pouvait rentrer, plus 1er»

« tement, il est vrai, dans son indépendance, « à l'aide de ses constants et infatigables ef- « forts.Trop d'événements ont changé ma con- « viction. La violation flagrante et continuelle! « de la constitution et des lois, ainsi que les « nombreuses persécutions dont s'armait un, « pouvoir soupçonneux, ne permettent plus « à personne de 'réaliser les idées dont j'ai( «cru l'application possible. Désormais lousj «les liens sont brisés; la nation a haute- « ment proclamé son désir de rester libre ë*U «« indépendante. Quoi que la nécessité puisse «commander, le devoir de tout le mondt « est de s'y soumettre. La volonté nationale, « franche et unanime, ne doit rencontrer « aucun obstacle. Abandonner maintenant la « cause du peuple, ne pas s'associer entiè- « rement à sa fortune, à ses dangers, à ses «sacrifices, ce serait trahir le cri de ma « conscience. Aussi je supporterai l'honorable « fardeau qui vient de mètre imposé, per- « suadé que je suis, que nul ne doit sa « soustraire à .l'accomplissement de devoirs « qui sont communs à tous...

« Ce qu'il nous faut, c'est de l'harmonie « dans les efforts... Nous devons chercher « aujourd'hui notre salut dans les armes et « dans les combats; l'Europe, qui va con- « lempler la lutte , ne se prononcera qu'après « la victoire. Que nos relations amicales avec « les "États voisins leur apprennent nos dis- « positions conciliantes et pacifiques; que les «amis de notre cause nous trouvent tou- « jours prêts à suivre leurs conseils; enfin, « que l'Europe entière sache que la révolu- « tion polonaise n'a pas voulu le renverse- « ment des principes sociaux, bases éternelles « de la politique et de la morale.

« Le temps ne serait pas bien choisi pour « penser à des améliorations sociales ; le » bruit des armes nous appelle à l'action,

« et troublerait le repos qu'exigent les pro- « fondes méditations. . . Nul doute, la pre- « mière victoire, s'il plaît au Tout-Puissant «de nous l'accorder, stimulera encore « notre énergie; mais nous devons nous te- «*nir prêts pour les revers comme pour les « triomphes. Aussi mon devoir m'oblige à «déclarer, dès à présent, que le sort dtt « pays et l'intérêt de la nation ne peuvent « être, à mes yeux, enchaînés à aucuns liens « particuliers ; l'armée et le gouvernement « doivent combattre jusqu'à la fin , et dis- « puter opiniâtrément chaque pied de terrain « resté libre du territoire national. »

Peu de jours après, la nouvelle de l'irruption des Russes , sous les ordres de Diebitsch , fut connue. Le gage des combats était jeté, et personne ne songeait à reculer.

D'après le plan de défense adopté par Clilopicki, les troupes polonaises se concentrèrent vers le faubourg de Praga ; et l'ennemi , en voulant tomber sur leur aile droite, fut battu à Stoczek, le 14 février, par le général Dwernieki, qui lui prit onze canons.

A la même date, le colonel Skrzynecki soutint courageusement, pendant toute une journée, le choc d'un corps russe six fois plus nombreux que le sien.

Diebitsch occupa bientôt le bois de Grochow avec quatre-vingt mille hommes et deux cents pièces d'artillerie.

La ligne de bataille des forces polonaises ne comptait qu'environ trente mille soldats et cinquante canons; mais, malgré l'inégalité du nombre, les journées des 19 et 20 février couvrirent de gloire les drapeaux polonais.

Le corps des grenadiers russes, .ort de vingt mille hommes, ayant rejoint l'ennemi, Diebitsch ne tarda pas à recommencer la lutte. Les divisions Zymirski et Skrzynecki , postées dans un taillis d'arbres, lui oppbsèrent longtemps la plus vigoureuse résistance; mais, redoublant d'efforts , Diebitsch parvint enfin à percer le centre des troupes polonaises. Déjà il se croyait vainqueur et avait lancé, par cette trouée,sa cavalerie d'élite, quand les Polonais se rallièrent avec intrépidité et lui firent essuver des pertes sensibles; Le superbe régi-

ment des cuirassiers du prince Albert, surnommés les invincibles, périt presqu'en entier sous les coups des lanciers blancs. De tout ce corps de géants, un seul homme survécut , le colonel , qui entra prisonnier à Warsovie.

Cette catastrophe arrêfa la marche de Diebitsch et assura la retraite de l'armée polonaise dans les retranchements de Praga et à Warsovie.

Chlopicki , qui assistait le généralissime, fut blessé dès le commencement de l'action. Il se rendit peu de temps après à Krakovie.

Le prince Michel Radziwill déposa son pouvoir le 26 février; et la diète nomma au commandement suprême celui qui s'était distingué dans les combats récents , le général Skrzynecki. Le quartier-maîtrç général Pfondzynski lui fut adjoint comme conseil.

Les armements se poursuivirent de toutes parts avec un nouveau degré d'énergie, mais l'ennemi semblait avoir déjà besoin de rèpos. Diebitsch abandonna les plaines de Grochow, et, après s'être entouré de retranchements aux environs de Wawer, il prit ses positions d'hiver dans le palatinat de Lublin.

Ce calme momentané n'était que le prélude de graves événements, et le printemps ramena le renouvellement des hostilités.

Les divisions polonaises avant défilé, pendant toute la nuit du 30 au 31 mars, par le pont de Praga, se portèrent de grand matin, la gauche en tête, sur Wawer, où s'était retranché l'avant-garde du 6* corps, aux ordres du général Geismar. La division Rybinski enveloppa l'ennemi à la faveur d'un épais nrouillard, le culbuta et le poursuivit, la baïonnette dans les reins, jusqu'à Milosna. A trois heures de l'après-midi, les divisions Malachowski et Skarzynski ayant pris la tête de la colonne, découchèrent dans la clairière de Dembé-Wiélkié,où le général Rosen était parvenu à rallier vingt-cinq mille hommes, y compris les débris de la division Geismar. Toute l'armée polonaise occupa bientôt le village de Brzeziny, Malachowski en tête; mais

Skrzynecki ne sachant comment employer une pareille masse sur un terrain trempé et coupé, la laissa assister l'arme au bras à l'attaque héroïque des 8 e et 4' de ligne. Ce ne fut que fort tard dans la soirée que la cavalerie de Skarzynski s'élança par la chaussée , chargea au milieu et en arrière de la ligne ennemie, renversa plusieurs carrés, enfonça les réserves russes , et fit un massacre épouvantable de tout ce qui ne s'enfuit pas dans les bois voisins.

Le lendemain, la division Lubienski, prenant à son tour la tête de colonne, se précipita à la poursuite des Russes, enleva des bataillons entiers avec armes et drapeaux, et, dans son rapide trajet de Dembé à Kaluszyn, ramassa six mille traînards et cinquante caissons d'artillerie.

Après la destruction du corps de Rc2 sen , Prondzynski voulait que le généralissime se rabattît de tout le poids de sa masse victorieuse sur le gros de Diebitsch , qui , engagé dans les fondrières de la Podlaehie avec deux cents pièces de canon et trois cents chariots, aurait été obligé de tout abandonner à l'approche des Polonais, heureux encore de pouvoir gasner sa ligne de retraite par la Wolhynie. La Pologne était sauvée, si Skrzynecki, qui ne comprenait pas toute la supériorité que lui donnait l'éclatante victoire de Dembé, n'eût pas refusé d'attaquer Diebitsch en flanc et ne lui eût permis de rejoindre sa première ligne d'o-

r »érations par Sieldcé. La veille de 'arrivée de l'armée russe sur ce point, le généralissime se laissa pourtant décider à une tentative ayant pour but d'envelopper le corps de Pahlen II, placé en observation sur le Kostrzyn , près d'Iganié. Mais là encore, Skrzynecki manqua à sa fortune et n'arriva sur le champ de bataille, avec le gros de l'armée , que lorsque tout était fini.

Prondzvnski avait déjà tourné la gauche ennemie avec huit mille hommes et obtenu un succès complet. Trois mille prisonniers russes, deux mille morts et plusieurs pièces de canon, tel fut le résultat de l'audace de Prondzynski.

L'UNIVERS

Su ai que l'arrivée de Diebitsch à Icé avec cinquante mille hommes eût amorti les conséquences de cette nouvelle victoire, Prondzynski insista vivement pour que Skrzynecki attaquât le feld-maréchal, comme il avait successivement attaqué Geismar, Ilosen et Pahlen II. Le généralissime refusa ; et les deux armées restèrent douze jours en face Tune de l'autre sans oser rien entreprendre, semblant attendre chacune on ne sait quelle assistance invisible.

II était cependant grand temps d'agir vigoureusement, car les marches continuelles faites jusque-là , sans but décisif, épuisaient le soldat et le rendaient plus accessible au choléra, que, pour comble de fléaux , les Russes avaient introduit avec eux en Pologne.

Jadis, aux beaux jours de la puissance nationale, la Lithuanie tout entière se levait à l'appel de la mère patrie; mais cette fois la politique indécise de Chlopicki, qui ne voulait en rien attaquer la Russie et se bornait à jouer un rôle défensif, nuisit à la vigueur de ses mouvements. Pourtant, et quoique Skrzynecki eût adopté en

Î grande partie le système de Chlopicki , a Lithuanie, abandonnée à ses propres forces , ne désespéra pas du triomphe et tenta, au contraire, d'organiser son insurrection, en dépit des troupes moskovites qui opprimaient cette province.

Afin de seconder cette impulsion»

Dwernicki sortit de Zamosç, et, longeant la frontière de la Galicie, passa le 9 avril le Boug , à la téte de deux mille six cents hommes. Son début fut des plus heureux, et, les 18 et 20 du même mois, sa petite troupe remporta d'éclatants avantages sur l'ennemi , fort de neuf mille hommes. Dwernicki se dirigea ensuite résolument vers Kamiénieç-Podolski; mais les Russes, que le corps du général Siérawski, défait aux malheureuses journées de Wronow et Kazimierz (17-21 avril), ne pouvait plus contenir, réunirent tous leurs efforts contre lui. Entouré par des forces bien supérieures aux siennes, Dwernicki n'eut d'autre ressource que de se réfugier en Galicie, où il pénétra le 27.

Là , les autorités autrichiennes , que ses instructions lui enjoignaient de respecter, le contraignirent à déposer les armes. Les soldats revinrent bien peu à peu en Pologne; mais le pays fut privé des services de ce brave général , que l'Autriche retint chez elle.

Le mouvement de la Lithuanie s'était étendu à plusieurs contrées de la "Wolhynie, de l'Ukraine et de la Podolie,"qui\ dirigées par- Vincent Tyszkiéwicz et Kolysko, se soulevèrent.

Le succès ne les seconda malheureusement pas. Le 14 mai, Kolysko fut battu près de Daszow et forcé aussi de chercher asile avec les siens en Galicie. Plus heureux, Charles Rozycki, accompagné de trois cents hommes, parvint à traverser les lignes ennemies et à gagner Zamosç (12 juin).

Tant de généreux efforts auraient dû décider le généralissime à adopter le système offensif; mais Skrzynecki, entouré de jeunes nobles plus portés à la diplomatie qu'à la guerre, cherchait toujours à gagner du temps et à nouer des rapports avec les puissances étrangères. Toutefois, et pressé par l'habile général du génie Chrzanowski, il envoya ce dernier appuyer le mouvement wolhynien; mais il était trop tard, et quand le général atteignit Zamosç, les insurgés venaient d'être dispersés.

Une occasion se présentait de réparer les fautes commises : il ne s'agissait que de suivre le plan de Prondzynski, et la garde russe , échelonnée sur les bords de la Narew, était anéantie.

Mettant lin à une inactivité de six semaines , Skrzynecki occupa Lomza et Ostrolenka ; déjà la garde battait en retraite et pouvait prévoir, d'après le résultat des affaires des 18 et 19 mai , l'instant d'unedéroute complète. L'élite de la jeunesse moskovite , refoulée sur le point de Sniadow, allait tomber au pouvoir des Polonais, lorsque, par suite du fatal système de ménagement qui paralysait l'élan national , Skrzynecki, malgré les plus vives représentations de Prondzynski, permit aux régiments russes d'échapper à un danger imminent.

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