ACTE V
Scène i. — Mais Félix, qui se croit grand politique, s'esi imaginé que Sévère n'intervenait que pour le perdre, s'il pardonnait à Polyeucte. Albin essaye en vain de dissiper cette méfiance. Félix a hâte que Polyeucte cède ou périsse; il croit que ses intérêts sont liés à un prompt dénouement.
Se. II. — Polyeucte est amené devant Félix, qui essaye de le séduire; il va jusqu'à feindre de vouloir être instruitpar lui de la foi des chrétiens; mais que Polyeucte dissimule un moment, pour laisser partir Sévère! Polyeucte reste inébranlable et déjoue les artifices de Félix.
Se. ni. — Pauline supplie Polyeucte de ne point l'abandonner. Il lui répond qu'il la laisse à Sévère. Elle lui reproche de lui faire injure, et d'oublier que cet amour qu'elle eut pour Sévère, elle l'a vaincu pour lui, pour lui quelle aime et qui doit vivre pour l'aimer. >< Ne désespère pas une àme qui t'adore. » Polyeucte répond : « Vivez avec Sévère ou mourez avec moi! » Pauline tombe aux genoux de Félix et tente encore d'arracher la grâce de Polyeucte. Mais Polyeucte affirme de nouveau sa foi au Dieu des chrétiens et blasphème les Dieux de l'Empire. Félix rend l'arrêt du supplice. On emmène Polyeucte; Pauline s'attache à ses pas : « Je te suivrai partout et mourrai si tu meurs. »
Se. IV. — Félix, seul avec Albin, se félicite de son énergie; Albin est moins confiant, il craint le désespoir de Pauline et pense que Félix s'est montré trop sévère.
Se. V. — Polyeucte n'est plus; Pauline a vu son supplice. Mais son époux mourant lui laisse ses lumières; son sang l'a convertie; elle est chrétienne, et demande le martyre pour être réunie à Polyeucte.
Se. VI. — Sévère, qui vient d'apprendre la mort de Polyeucte, accable Félix de reproches et de menaces. Félix y répond d'une façon très inattendue, en se déclarant chrétien à son tour et en demandant le martyre. Sévère s'adoucit alors et se fait fort d'obtenir de Décie la fin des persécutions. Il admire les chrétiens, et peut-être un jour il les connaîtra mieux. « J'approuve cependant que chacun ait ses dieux. » Félix et Pauline lui souhaitent de se convertir comme eux, et s'éloignent pour donner la sépulture aux deux martyrs, Polyeucte et Néarque.
Madame,
Quelque connoissance que j'aie de ma foiblesse, quelque profond respect qu'imprime Votre Majesté dans les âmes de ceux qui l'approchent, j'avoue que je me jette à ses pieds sans timidité et sans défiance, et que je me tiens assuré de lui plaire parce que je suis assuré de lui parler de ce qu'elle aime le mieux. Ce n'est qu'une pièce de théâtre que je lui présente , mais qui l'entretiendra de Dieu : la dignité de la matière est si haute, que l'impuissance de l'artisan ne la peut ravaler; et votre âme royale se plaît trop à cette sorte d'entretien pour s'offenser des défauts d'un ouvrage où elle rencontrera les délices de son cœur. C'est par là, Madame, que j'espère obtenir de Votre Majesté le pardon du long temps que j'ai attendu à lui rendre cette sorte d'hommages. Toutes les fois que j'ai mis sur notre scène des vertus morales ou politiques, j'en ai toujours cru les tableaux trop peu dignes de paroître devant
1. Louis XIII ctanl mort le 14 mai 16i3, sa veuve, Anne d'Autriche, Olle de Philippe III, roi d'Espagne, était devenue régente du royaume et gouvernait au nom de son Cls aîné, Louis XIV, âgé de cinq ans. On a vu pUis haut (p. i5) que Pobjeucle avait du d'abord être dédié au roi. A i>artir do lOOD, Corneille ajouta YExamen au.v dilTérentes éditions (le Pohjfiictc et en fit disparaître la Dédicace à la reine et VAbréyé du martyre qu'on lira plus loin.
Elle, quand j'ai considéré qu'avec quelque soin que je les pusse choisir dans l'histoire, et quelques ornements dont l'artifice les pût enrichir, elle en voyoit de plus grands exemples dans elle-même. Pour rendre les choses proportionnées, il falloit aller à la plus haute espèce, et n'entreprendre pas de rien offrir de cette nature à une reine très chrétienne, et qui l'est beaucoup plus encore par ses actions que par son titre *, à moins que de lui offrir un portrait des vertus chrétiennes dont l'amour et la gloire de Dieu formassent les plus beaux traits, et qui rendit les plaisirs qu'elle y pourra prendre aussi propres à exercer sa piété qu'à délasser son esprit. C'est à cette extraordinaire et admirable piété. Madame, que la France est redevable des bénédictions qu'elle voit tomber sur les premières armes de son roi ^\ les heureux succès qu'elles ont obtenus en sont les rétributions éclatantes, et des coups du ciel, qui répand abondamment sur tout le royaume les récompenses et les grâces que Votre Majesté a méritées. Notre perte sembloit infaillible après celle de notre grand monarque; toute l'Europe avoit déjà pitié de nous, et s'imaginoit que nous nous allions précipiter dans un extrême désordre, parce qu'elle nous voyoit dans une extrême désolation : cependant la prudence et les soins de 'V^otre Majesté, les bons conseils qu'elle a pris, les grands
i. Le lilre de lioi Ti-ès Chrétien, accordé exclusivement pai- les papes au roi de France, se trouve attribué déjà à saint Louis dans une charte de 1256; et même, à répof[ue mérovingienne, le pape Grégoire le Grand l'avait déjà donné dans une lettre à la reine Brunchaut.
2. Victoire de Rocroi, {gagnée par le duc d'Engliien (19 mai 16i3). Prise de Thionville (10 août). Victoire navale du due de Brézé sur 'es Espagnols devant Carthagène (3 septembre). Prise de Trino, en Piémont (27 septembre), de Rotliweil, en Souabe, par Guébriant (19 novembre).
A LA REINE RÉGENTE • b7
courages • qu'elle a choisis pour les exécuter, ont agi si puissamment dans tous les besoins de l'Etat, que cette première année de sa régence a non seulement égalé les pins glorieuses de l'autre règne, mais a même efîacé, par la prise de Thionville, le souvenir du malheur qui, ilevant ses murs, avoit interrompu une si longue suite de victoires 2, Permettez que je me laisse emporter au ravissement que me donne cette pensée, et que .je m'écrie dans ce transport :
Que vos soins, grande Reine, enfantent de miracles I Bruxelles et Madrid en sont tous interdits ^; Et si notre Apollon me. les avoit prédits, J'aurois moi-même osé douter de ses oracles. Sous vos commandements, on force tous obstacles; On poite l'épouvante aux cœurs les plus hardis. Et par des coups d'essai vos Étals agrandis Des drapeaux ennemis font d'illustres spectacles.
La victoire elle-même accourant à mon roi.
Et mettant h ses pieds Thionville et Uocroi,
Fait retentir ces vers sur les bords de la Seine :
(I France, attends tout d'un règne ouvert en triomphant 4,
Puisque tu vois déjà les ordres de ta reine
Faite un foudre 5 en tes mains des armes d'un enfant. »
1. Courafje, au .wii" siècle, est souvent synonyme de cœiir:Les grands cœurs qu'elle a clioisis, etc. Toutefois, ces deux mots s'opposent déjà quelquefois, comme aujourd'hui, lun à l'autre Ainsi, le vers 120 du Cid où l'Infante dit :
Si mon courage est haut, mon cœur est embrasé.
2. Quatre ans auparavant, Feuquières, ayant mis le siège devant Thionville, fut battu et fait prisonnier (le 7 juin 1G39) par les Impériaux.
3. Nous écririons tout en ce sens; au xvii° siècle, on faisait accorder tout, comme nous-mêmes faisons encore au féminin devant un adjectif commençant par une consonne : Ces femmes sont toutes confuses, tout interdites.
4. En triomphant ne se rapporte à aucun sujet; la grammaire actuelle condamne cette tournure, qui se rencontre fréquemment chez les meilleurs écrivains du xvii« siècle.
5. « Ce mot, dit Vaugelas dans ses Remarques (1C17), est l'un de ces
il ne faut point douter que des commencements si merveilleux ne soient soutenus par des progrès encore plus étonnants. Dieu ne laisse point ses ouvrages imparfaits : il les achèvera, Madame, et rendra non seulement la régence de Votre Majesté, mais encore toute sa vie, un enchaînement continuel de prospérités. Ce sont les vœux de toute la France, et ce sont ceux que fait avec plus de zèle,