‹ Polyeucte, martyr; tragédie chrétienne. Publié conformément au texte de l'édition des grands écrivains de la France. Des notices, analyses et notes philologiques et littérairesChapitre 6 sur 158 · Imité de loin du Palais magique de Lope de Vega · texte numérisé non relu

Imité de loin du Palais magique de Lope de Vega

vraiment tragique. Il appelait ce genre nouveau la « comédie héroïque ». En réalité, elle existait depuis soixante-dix ans, sous le nom de tragi-comédie, genre agréable et varié, plus proche de nous, plus humain, plus vivant que la tragédie; il aurait pu donner des chefs-d'œuvre; le bonheur lui a manqué. Il expire après la Pulchériç de Corneille en 1672.

Don Sanclie est tout près d'être ce chef-d'œuvre; il y manque je ne sais quoi, une action plus nourrie, une conduite plus vive; non les bons vers, qui abondent, vivement frappés, sonores et fiers.

Nicomède {i&M), dont Corneille a dit : « Ce ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main », Nicomède est, comme Don Sanche, une tentative toute nouvelle : ce fécond génie refusait de se répéter; toujours en quête de voies nouvelles, il aimait « à s'écarter un peu du grand chemin », dùt-il « se mettre au hasard de s'égarer ». Cette fois, que nous montre-t-il? Un jeune prince, très brave, 1res bon capitaine, mûri par l'expérience du malheur plus vite que par celle des années, au milieu d'une cour orientale où tout lui est hostile : sa marâtre Arsinoé, parce qu'elle veut déposséder le fils du premier lit au profit de son fils à elle; son frère Attale, fils d' Arsinoé, parce qu'il est jaloux de Nicomède et de sa gloire; l'ambassadeur romain Flamiuius, parce que la politique romaine veut que ses agents dans toutes les cours cherchent à perdre tout ce qui est généreux et fier, comme à flatter et caresser tout ce qui est lâche et bas; enfin son père même, le roi Prusias, type achevé de ces rois de la décadence orientale, dégradés par le despotisme et la terreur des armes romaines, tremblant devant Flamiuius, devant sa femme, devant ses fils; prêt à toute lâcheté, même au crime, pour conserver une ombre de sceptre : un vrai personnage de comédie, hardiment jeté par Corneille au milieu du cadre tragique : Voltaire s'en montre fort choqué dans son Commentaire sur Corneille; Victor Hugo s'en autorise en fondant le drame romantique dans la

SUll PIERRE CORNEILLE 19

Préface de Cromwcll. Toutes ces inimitiés liguées coutra Nicomède sout devinées, désunies et déjouées, non par la force, mais « par une prudence généreuse qui marcIie à visage découvert, qui prévoit le péril, sans s'émouvoir, et qui ne veut point d'autre appui que celui de sa vertu et de l'amour qu'elle imprime dans le cœur de tous les peuples» Joignez à cet appui la pointe acérée d'une ironie constante, qui ne laisse jamais s'éloigner l'ennemi vaincu sans qu'il soit un peu piqué et raillé, mais avec grâce et bonne humeur.

Un événement fâcheux éloigna peu après Corneille du théâtre pendant sept années. En 1652, il avait donné Pertharite; la pièce tomba sans remède à la première représentation : Pertharite se passait chez les Lombards , au vu* siècle; les noms gothiques des personnages, le décousu de la conduite et la singularité de l'acliou rebutèrent les spectateurs. 11 y a pourtant de beaux vers dans Peitharile (où Corneille n'a-t-il pas semé les beaux vers?), et Racine a certainement emprunté de celte pièce malheu> reuse l'idée de la situation qui fait le fond de sa tragédie tVAndivmaf/ue.

L'année précédente, Corneille avait publié la traduction en vers des vingt premiers chapitres de Vlmitation de Jénus-Chrùst; cet essai avait obtenu un succès inespéré. Dégoûté du théâtre, le poète entreprit d'achever cette œuvre pieuse et consolante; la traduction complète parut en 16j6; elle se vendit beaucoup, et, chose singulière, rapporta plus d'argent à l'auteur qu'aucune de ses tragédies. Toutefois l'œuvre est assez faible, mais pouvait-elle être meilleun;? Tout le charme littéraire de l'original est dans l'admirable simplicité du style et dans la profondeur de l'analy.^c morale. Or la forme poétique convient peu à cette délicate psychologie chrétienne, et le style de Corneille, ordinairement hautain, héroïque, un peu tendu, n'excellait pas à Cvprimer les touchantes effusions du pieux auteur.

Les sollicitations flatteuses du surintendant Fouquet, qui

protégeait les gens de lettres par goùl, par politique et par ostentation, peut-être anssi l'ennui du repos et l'ainLilion de nouveaux triomphes déterminèrent Corneille à reparaître au théâtre eu 1659. Il donna Œdipe et obtint un succès qui nous étonne aujourd'hui; car cette tra<?édie est l'une des plus faibles de son théâtre : mais le public avait regret de Pertharite si mal accueilli, et du long silence de l'auteur; il voulait réparer ses torts envers son poète favori. Peut-êtreeût-il mieux valu pour la gloire de Corneille qu'il cessât de produire avant réj>uisement de sa veine. [1 y a encore de beaux vers et de belles pages même jusqu'en ses derniers ouvrages; mais ce génie créateur, qui sait construire une œuvre dramatique, assembler et subordonner les parties de l'action, ménager l'intérêt, l'accroître de scène en scène, enfin faire vivre et agir des hommes sur le théâtre, ce don souverain fit défaut à sa verve fatiguée.

Sertorius (1662) est toutefois très supérieur à Œdipe. « La politique, dit l'auteur lui-même, fait l'âme de toute cette tragédie », il n'y faut rien chercher qui émeuve ou touche le cœur. Ce n'est pas que l'amour en soit banni ; mais il n'y paraît qu'au second rang et se subordonne lui-même aux calculs de la politique. Une théorie chère à Corneille et qu'il appliqua volontiers dans tout son théâtre, mais surtout dans les œuvres de sa vieillesse, c'est que l'amour doit toujours avoir place dans une tragédie, mais au second rang. « L'amour, dit-il (dans une lettre à Saint-Évremond), est une passion trop chargée de faiblesse pour être la dominante dans une pièce héroïque; j'aime qu'elle y serve d'ornement, mais non pas de corps. » Or il serait plus vrai de dire que l'amour dans une tragédie doit tenir la première place, ou ne paraître pas du tout. S'il est épisodi(jue, il est froid et presque toujours ennuyeux. Sertorius se soutient encore à demi par une belle scène entre le général rebelle et Pompée, par beaucoup de beaux vers dont la pièce est remplie Toutefois l'immense succès qu'elle obtint à son apparition nous étonne un peu aujourd'hui. Mais les^mo-

dénies, en acquérant le droit de traiter de la politique ailleurs qu'au tlièàlre, ont un peu perdu le goût de la tragédie politicpie, si chère à la génération qui avait vu ou fait la Kronde.

En iti63, Corneille donna au lliéàtre une Sop/ioiiisiie ; il ne réussit pas à faire oublier celle que Mairet avait fait jouer en 1629, et qui est notre plus ancienne tragédie réguliiTe. L'année suivante (1664), Othon. tiré des Histoires de Tacite : pièce obscure et embrouillée, dénuée de l'intérêt poignant qui, dans Héraclius, rachetait les mêmes défauts. Agésilas, joué en 1666, est une pièce en vers libres de différentes mesures à rimes croisées; cette innovation aurait pu être heureuse, mais elle fut compromise par l'insuccès d'une œuvre ennuyeuse qui est tout entière en entretiens de froide galanterie ; et quels noms que ceux de Lysandre et d'Agésilas, d'un « roi de Paphlagonie » et de « princesses persanes » pour les mêler à cette métaphysique amoureuse! C'était un roman de Mlle de Scudcry, mis en vers et dialogué. Mais cette monotonie languissante a pu parfois plaire dans le livre, qu'on preud et qu'on quitte; en aucun temps elle n'est supportable au théâtre.

Attila (1667) est bien supérieur, quoique Boileau ait enveloppé les deux pièces dans une commune épigramme. On y trouve au moins quelques pages fortement écrites dani; un style coloré, pittoresque, et dans un sentiment juste, assez conforme à ce que nous savons aujourd'hui, ou croyons savoir, de l'histoire des Huns.

En 1670, Madame, duchesse d'Orléans, voulut se ménager l'amusement de voir aux prises, sur le même sujet, le vieux Corneille et le jeune Racine, de qui la réputation croissante portait ombrage à celle de son rival. Chacun des deux poètes fut invité, à l'insu de l'autre, à composer une Bércnice, et à mettre au théâtre la séparation touchante de l'empereur Titus et de cette reine de Judée. La princesse mourut sans avoir vu les fruits de ce singulier concours; mais la victoire de Racine était certaine, et dans la tragédie de

Corneille, Tite et Bérénice, on ne trouve à louer que quelques vers heureux et une conception assez fière du personnage principal.

Pulchérie, comédie héroïque, jouée en 1672, Suréna, tragédie, jouée en 1674, passèrent presque inaperçus. Ce n'est |)as que ces pièces soient, comme l'a prétendu Voltaire, « ridiculement écrites ». Corneille jusqu'au bout reste un grand écrivain en vers. Cette année même (1672), il adressait au roi une Èpitre sur la campagne de Flandre, infiniment supérieure au fameux Passage du Rhin de Boileau. Mais il est trop vrai que ces derniers enfants de sa veine tragique sont profondément ennuyeux. Ce sont pures tragédies d'amour, où il n'est question que de savoir si le héros épousera ou non l'héroïne; et toutefois ni l'un ni l'autre ne réussissent à nous intéresser à leur passion verbeuse et froide. Corneille sortait de sa voie pour s'acharner à lutter contre Racine dans ce domaine de la tendresse où Racine devait rester sans rival.

Est-ce à dire que Corneille fût incapable d'exprimer l'amour ? L'invention du rôle de Chimène suffirait à protester contre nne telle assertion. Trente-cinq ans après le Cid, Corneille, vieilli et fatigué, dans le livret de l'opéra de Psyché (1G71), composé en collaboration avec Molière et Quinault, écrivait encore, pour sa part, entre autres vers excellents, la déclaration si naïve et si passionnée que Psychà adresse à l'Amour, et cette page où l'Amour jaloux reproche à la jeune Psyché le tendre souvenir qu'elle a conservé dj a maison paternelle. Ce sont là des morceaux exquis; e. tout l'œuvre de Corneille vieilli abonde ainsi en charmantes surprises.

Mais entre ces rares éclairs l'obscurité semblait plus profonde, et le génie du grand poète allait s'alfaiblissant, quoiqu'il se refusât lui-même à l'avouer, et quoique des admirateurs aveugles ne voulussent pas lereconnaître.Ses qualités pâlissent et ses défauts s'accusent à mesure qu'il s'approche du terme de sa longue carrière. L'héroïque fierté de ses

personnages tourne à la raideur : ses héroïnes étaient fermes, elles deviennent dures; ses héros raisonnaient trop, ils deviennent subtils. Le langage de la passiou pouvait sembler chez lui un peu romanesque; il devient fade et alambii|ué. A mesure que les idées et les sentiments perdent quelque chose ûp leur vérité, de leur naturel, le style même s'afTaiblit. Mais jusque dans les plus médiocres pièces de ce grand poète on rencontre des beautés qui ne son( qu'à lui, que lui seul pouvait trouver. C'est ce qui faisait dire à Mme de Sévigné, après la représentation de Pidchevii' : • Vive notre vieil ami Corneille! Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent! » C'est encore là le meilleur jugement que la postérité puisse rendre sur l'œuvre de Corneille vieilli.

On a souvent représenté Corneille comme un génie tout instinctif, faisant, sans s'en douter, ses chefs-d'œuvre; écrivant d'admirables vers, d'admirables pièces, quand l'inspiration le soutenait, quand « un bon lutin », comme disait Molière, lui dictait ce qu'il fallait écrire; et tombant ensuite au-dessous de lui-même, et quelquefois au-dessous du médiocre, quand cette inspiration lui faisait défaut, quand le lutin cessait de dicter. Cette façon de présenter l'œuvre et de caractériser le talent de notre poète est fort éloignée de la vérité. Sans doute Corneille est poète d'instinct, de nature et d'inspiration; on ne saurait dire de lui ce que l'on a dit de Malherbe, que l'art, le travail et la patience l'ont fait poète, plus que le ciel. Mais il n'en est pas moins vrai que Corneille est en même temps un talent laborieux, conscient, réfléchi, qui n'a rien hasardé sans savoir ce qu'il faisait, et sans vouloir le faire. Durant sa longue carrière, il n'a cessé de méditer sur son art, d'en examiner l'objet, les principes, les règles, les moyens, et une partie importante de sou œuvre est le fruit de ces réflexions prolongées. Celte partie est toute en prose : elle comprend les Examens que, dans l'édition collective de son théâtre donnée en 1660,

Corneille a insérés en tête de toutes ses pièces, tragédies et comédies, antérieures à celte date; en outre, trois Discours traitant : de rutilité et des parties du poème dramatique; de la tragédie; des trois unités.

Dans les Examens, l'auteur s'est jugé lui-même avec une bonne foi parfaite, une rare modestie et un sens très judicieux : ils restent en somme le meilleur commentaire de sou théâtre, ou du moins la base de toute étude consacrée à Corneille. En énonçant avec netteté le dessein de ses pièces, les sources où il a puisé, les moyens dont il s'est servi, l'objet qu'il s'est proposé, Fauteur semble avoir voulu prévenir les interprétations hasardées, qui, pour complaire aux préoccupations changeantes et aux goûts mobiles des générations successives, chercheraient dans son œuvre autre chose que ce qu'il y a mis, et loueraient ou blâmeraient chez lui des intentions qu'il n'a jamais eues, des beautés ou des défauts également imaginaires.

Les Discours abondent en pages de critique littéraire du plus vif intérêt, et d'une grande nouveauté à l'époque où elles furent écrites; soit que Corneille, traitant la délicate question de la moralité des ouvrages dramatiques, exprime cette idée hardie : que la moralité consiste surtout dans la peinture naïve (c'est-à-dire exacte et vraie) des vertus et des vices; soit que, recherchant l'objet du genre dramatique, il confirme Aristote et prévienne Molière et Racine, en déclarant que : la poésie dramatique a pour but le plaisir des spectateurs, — au risque d'étonner des théoriciens raffinés qui prétendent que l'art n'a d'autre objet que lui-même ; soit que, creusant de son mieux la règle imputée à tort à Aristote, la règle désormais sacrée en France des trois unités, il s'elTorce, avec plus de bonne foi que d'exactitude, de montrer le parfait accord de son théâtre avec cette règle. Eu réalité, il avait abordé la scène sans la connaître; il en avait parlé fort légèrement, s'en était même un peu moqué jusqu'à la querelle du Cid; la croisade entreprise alors contre lui le fit réiléchir, il était de sa nature hautain, mais

timoré. Les semonces de l'Académie et la férule de Chapelain lui imposèrent. Corneille se soumit, et, une fois docile, se convain(iuit. Sa conversion aux trois unités fut sincère, mais elle lui coûta. Racine, qnt^lques années plus tard, devait porter bien plus légèrement le poids de ces règles; elles génèrent Corneille. On souffre à voir, dans les Discours, les efforts que fait ce grand homme pour se mouvoir dans les entraves où les critiques de son siècle ont réussi à l'envelopper. Certes, il n'en fit pns moins des chefs-d'œuvre. Mais il est permis de penser que s'il eût été livré à la libre allure de son inspiration féconde, moins surveillé, moins harcelé par des hommes aussi médiocres que les Chapelain, les Scudéry, les Mairet, les d'Aubignac, la part de l'excellent eût été plus grande encore dans son œuvre admirable, mais inégale.

La vie de Corneille avait été fort peu traversée d'événements mémorables. Aucun grand poète n'a tenu ses ouvrages plus à l'écart de son foyer. Ceux qui ont voulu chercher dans ses vers l'expression de ses sentiments personnels ont fait fausse route , car les causes les plus opposées, les opinions les plus contradictoires, les passions les plus diverses ont trouvé en Corneille un interprète également éloquent. Sa grande valeur dramatique est surtout dans l'impersonnalité do son œuvre.

Vers la fin de 1640 ou au commencement de 1641, il avait épousé Marie de Lamperière, fille d'un lieutenant général aux Andelys : elle avait une jeune sœur qui se maria plus tard avec Thomas Corneille, frère cadet de Pierre; ces deux ménages fraternels vécurent dans une étroite union et ne voulurent d'abord séparer ni leurs foyers ni leurs fortunes. Thomas, comme Pierre, fut poète dramatique, et remporta quelquefois de brillants succès à la scène. Il ne saurait être qxicstion de comparer les deux frères; c'est toutefois beaucoup pour l'honneur de Thomas d'avoir pu, sans ridicule, composer des tragédies dans la maison de Pierre.

Corneille eut six enfants, dont l'éducation acheva de

l'appauvrir. Dans l'intérêt de leur fortune, il quitta Rouen et vint se fixer à Paris en 1662; sa dépense dut s'en trouver fort accrue sans que son revenu augmentât. En ce temps les bénéfices du théâtre étaient nuls ou dérisoires; les comédiens étaient généreux en payant deux mille livres une tragédie en cinq actes *. Une pièce était jouée trente fois quand elle avait un grand succès. Une fois imprimée , le droit de la représenter librement appartenait à tous. Les pensions royales (celle de Corneille était de deux mille livres), instituées avec éclat, ne furent jamais payées avec régularité; à la fin on les supprima 2. Quoi d'étonnant si Corneille, après Sicréna, se trouva plus pauvre qu'avant Mélilel On a pu exagérer la gène croissante qui attrista ses dernières années. L'anecdote si connue du soulier qu'il fit raccommoder dans une échoppe est apocryphe, et, fût-elle vraie, prouverait sa simplicité plutôt qu'elle n'attesterait sa misère. Il ne paraît pas que Corneille ait manqué strictement du nécessaire. C'est bien assez, ou plutôt c'est trop déjà qu'il ait achevé sa glorieuse vie dans des embarras continuels, en proie aux soucis mesquins de la vie matérielle. 11 en souffrit cruellement. « Le mérite console de tout », a dit Montesquieu; mais ce grand moraliste avait trois châteaux, beaucoup de champs et de vignes, une réputation immense, et vendait à bon prix ses vins de Médoc aux Anglais, et ses livres à toute l'Europe.

Après l'obscur Suréna (1674), dont les contemporains n'ont même pas mentionné la représentation déserte, Corneille n'écrivit plus que quelques vers de circonstance : sur la paix de Nimcgue (1678), sur le mariage du dauphin (1680). Son beau génie s'éteignait ; « ses forces diminuèrent de plus en plus, écrit son neveu Fontenelle, et, la dernière année de

1. Prix que paya la Iroiipe de Molière pour jouer Attila et Tite et Bérénice.

2. On supprima du moins celle de Corneille : l'intervenlion de Boiieau la fil rétablir quelques jours avant la mort du poète.

sa vie, son esprit se ressentit beaucoup d'avoir tant produit et si lonj^temps ». II mourut dans iii nuit du 30 septembre au l»"" octobre 1684, àf^^è de soixante-dix-huit ans trois mois et viugt-quatre jours. 11 fut inluimé le lendemain dans ri'iîlise Saint-Rocb i. Cette fin, attendue, n'eut pas un très grand retentissement. L'Académie fit célébrer le service d'usage en l'honneur du plus illustre de ses*- membres, et, par une attention délicate, elle choisit à l'unanimité Thomas Corneille pour remplacer Pierre.

Voici déjà deux cents ans que Corneille est mort, et depuis deux cents ans sa renommée n'a subi aucun déclin. Il occupe une si haute place dans l'admiration de la postérité, que nul n'est mis au-dessus de lui : peu lui sont comparés.

Doué naturellement d'un génie dramatique tout à fait extraordinaire, il se distingue et excelle surtout par ces trois qualités : la fécondité de l'invention, la variété de la mise en oeuvre, et l'éclatante beauté du style. Aucun écrivain n'a mieux écrit en vers que Corneille. J'ajouterai comme un trait propre à son œuvre : l'aspiration constante vers la grandeur. Il a placé très haut son idéal dramatique, si haut qu'il ne l'a pas toujours atteint. Car son œuvre immense est, il faut l'avouer, très inégale.

Jugée dans son ensemble et non sur ses seuls chefsd'œuvre, elle est peut-être au-dessous de son génie; audessous de ce qu'elle eût été, je crois, si Corneille s'étaitvu mieux servi par les circonstances. Car ses qualités sont à lui seul; ses défauts lui viennent de ses contemporains.

Oui, si grand qu'il soit, Corneille eût été plus grand encore, s'il fût né trente ans plus tôt ou trente ans plus lard. Deux choses lui ont manqué : la liberté et le goût. Né trente ans plus tôt, il eût été libre; on ne lui eût pas

1. Où, le l'"' Di-lobre lS><i, on célébra avec éclat le 'Jeuxiéme con Icnairc do celle mort.

imposé la contrainte des règles, la surveillance de Chapelain; né trente ans plus tard, il aurait eu plus de goût (autant qu'en eut Racine) par la seule influence du milieu où il eût vérn.

NOTICE SUR POLYEUGTE

La tragédie de Pohjeucte se fût appelée, au ruoyen âge, im mystrrc.

Boileau, célébrant dans VArt poétique la fin du théâtre religieux, qui avait fleuri jusqu'au milieu du xvi» siècle, s'écrie avec un ton de satisfaction oij perce son mépris pour ces premiers essais de l'art dramatique en France :

On chassa ces docteurs prêchant sans mission : On vit renaître Hector, Andromaque, Ilion.

Mais celte double affirmation n'est pas entièrement exacte: Boileau oublie cent tragédies franraises, composées et jouées entre 1350 et 1650, qui traitaient des sujets religieux, bibliques ou chrétiens. La tradition ne fut jamais entièrement interrompue *, des mrjslères à Athalie. A la veille do Poljjeiicte, on donna sur le théâtre un Saùl de du Ryer, un Saint Eustache de Baro, un autre Saint Eustache de Desfoataines. Mais toutes ces tragédies religieuses sont faibles; elles méritent l'oubli où elles sont tombées.

La tragédie sacrée florissait dans les collèges encore plus que dans les théâtres. Corneille, élève des jésuites de Rouen, avait certainement assisté, probablement il avait

1. Du moins quant aux sujets : car la forme et le cadre étaient iirofondement modifiés.

pris part à quelqu'une de ces représentations édifiantes qui étaient fort en usage dans tous les collèges de la Société de Jésus. Plus tard on y joua des pièces profanes; en 1620, on y rcprésenlait surtout des tragédies pieuses, écrites en latin.

Les sujets religieu.x, même avant que Boileau les condamnât, ne plaisaient déjà guère au public et aux critiques. « Tels arguments, dit l'auteur inconnu d'un Tra'Ué sur la dispositio7i du poème dramatique ', sont plus propres en particulier qu'en public, et dans les collèges de l'Université ou dans les maisons privées, qu'à la cour ou à l'Hùtel do Bourgogne. »

Qu'on ne croie pas que les esprits frivoles et mondains fussent seuls de cet avis. Les plus pieux étaient fort disposés à croire et à dire que le christianisme n'est pas poétique. Les jansénistes surtout trouvaient une sorte de joie à séparer ainsi radicalement la poésie et la religion. C'est par scrupule janséniste autant que littéraire que Boileau écrivait :

De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.

Le prince de Conli, frère du grand Condé, s'exprime ainsi en parlant de Polijeucte, dans un Traité sur (ou plutôt contre) la comédie, écrit après sa conversion :

» Y a-t-il rien de plus sec et de moins agréable que ce qui est saint dans cet ouvrage? Y a-l-il personne qui ne soit mille fois plus touché de l'affliction de Sévère lorsqu'il trouve Pauline mariée que du martyre de Polyeucte? »

Oii tendait ce raisonnement? A insinuer que la tragédie est nécessaireuieut profane, et, par conséquent, condamna-

li Publié en 1637 à propos de la querelle du Cid. Voyez notre édition du Cid, p. 71. Cité par M. Marly-Laveaux dans l'édition des Grands Ecrivains.

l)lc; et qu'il ne fallait pas essayer de la justifier en alléguant les tragédies pieuses *.

Les préventions littéraires n'étaient pas moins enracinées que les scrupules religieux. L'IIôtél de Rambouillet, qui, en 1643, représente ce qu'il y avait de plus vif et de plus exquis dans le goût contemporain, ne devait pas favoriser une pièce écrite en l'honneur d'un martyr obscur du ni»' siècle. Corneille y lut Poliji'ud.e, et l'accueil fait à ce chefd'œuvre fut décourageant pour l'auteur. « Surtout le christianisme avait extrêmement déplu », dit Fonlenelle, et Voilure fut chargé d't-u avertir Corneille avec les ménagements convenables. .Mais ôtez le christianisme de Polyeucte, que restera-t-ir?

11 est vrai que chaque époque est touchée vivement par certains détails qu'une autre époque n'aperçoit même pas. Ainsi l'on était choqué au xvn" siècle que le héros brisât les idoles, parce que l'Eglise, au temps des perséculions, avait formellement condamné cette témérité. Un nouveau chrétien devait-il commencer par désobéir? Godeau, évêqiie de Grasse et de Vence, et l'un des habitués de l'Hôtel, blâma surtout celte invention de Corneille, et l'excès de zèle de Polyeucte. Il nous semble qu'aujourd'hui ce scrupule ne trouble plus notre admiration pour Polyeucte; peut-être parce qu'on sait moins bien l'histoire de l'Eglise, 1res étudiée au xvn" siècle.

La pièce était en répétition quand l'Hôtel de Rambouillet s'en montra si dégoûté. Un des acteurs de la troupe, un acteur « qui n'y jouait pas, dit Fontenelle, parce qu'il était trop mauvais acteur », empêcha seul Corneille de retirer sa tragédie, comme il voulait faire. On ignore son nom : les uns le nomment Laroque, et les autres Hautiroche. Toute

1. On trouve les mêmes scrupules chez les prolestanls. Le ministre André Rivet publiait en 1639 une Listruclion touchant les spectacles publics où il atlaquail avec violenre toutes les pièces tirées des Ecritures, y compris les anciens mystères, les anciennes moralités, eto

l'anecdote est d'ailleurs suspecte *; Fontenelle, qui l'a racontée le premier, est né cinquante ans après son oncle Corneille; il a écrit la vie de notre auteur un demi-siècle après la représentation de Polyeucte. A une telle distance des événements, les impressions s'efTacent, les souvenirs se confondent; les anecdotes naissent d'elles-mêmes avec un air de vérité; les événements s'arrangent dans un ordre harmonieux où l'on s'est plu longtemps à se les figurer.

Polyeucte fut représenté à THôtel de Bourgogne 2; les témoignages contemporains sont formels sur ce point. L'abbé de Villiers, dans son Entretien sur les tragédies de ce temps, dit que parfois les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne ne se sont pas plus mal trouvés des sujets saints que des sujets profanes « et qu'ils avaient gagné plus d'argent au Polyeucte qu'à quelque autre tragédie qu'ils aient représentée depuis ». L'auteur ajoute que ce succès engagea Corneille à donner Théodore, qui tomba complètement. Les comédiens se dégoûtèrent alors des tragédies pieuses. « On a renvoyé ces sortes de sujets dans les collèges, où tout est bon pour exercer les enfants », ajoute dédaigneusement l'abbé de Villiers, fidèle écho des préjugés de son temps.

Polyeucte lui-même eut beaucoup plus de succès auprès du peuple que chez les lettrés. Aucune voix illustre ne s'est trouvée parmi les contemporains pour louer hautement cette tragédie. Boileau n'en parle nulle part; on prétend qu'il l'admirait fort, mais on le dit sur la foi du Bolœana, témoignage posthume et suspect. Racine oublie de nommer Polyeucte parmi les chefs-d'œuvre de Corneille, dans ce bel éloge du poète, prononcé à la réception de Thomas Corneille à l'Académie. Fénelon souhaite une tragédie pure

1. L'anecdote, plus suspecte encore et trop souvent citée, du manuscrit de Polyeucte oublié dix-huit mois sur un ciel de lit, doit être reléguée parmi les fables.

2. Sur la date controversée de celle représentation, voyez ci-dessous, page 42.

« de cet amour volage et déréglé qui fait tant de ravages » et semble ignorer que cette tragédie existe. Knfin Corneille lui-même n'hésitait qu'entre Cinna et Rodoç/une, lorsqu'on voulait savoir de lui quel était son chef-d'œuvre. Il ne uieltait en balance ni le Cid ni Polyeuctt.

Le style de Polyeucte ne satisfaisait pas beaucoup plus que le fond de la pièce le goût de certains délicats. Il y a dans cette tragédie, à côté de quelques traces fâcheuses de la préciosité à la mode, beaucoup de pages très simplement écrites, dans une langue excellente. Mais cette simplicité, dont nous sommes aujourd'hui tout prêts à faire un mérite à Corneille, rebutait, paraît-il, certains lecteurs qui n'admettaient dans la tragédie qu'un style hautain et relevé. Du moins nous comprenons ainsi ces lignes que Corneille a insérées dans l'Epitre len tête du Menteur : « J'ai fait Pompée pour satisfaire à ceux qui ne trouvoient pas les vers de Polyeucte si puissants que ceux de Cinna et leur montrer que j'en saurois bien retrouver la pompe quand le sujet le pourroit souffrir. »

Quand Corneille écrivit, en 1660, le Discoia's de la trage'die, il parla du succès de Polyeucte comme d'un heureux accident qui avait, pour une fois, démenti le principe constant qu'il faut prêter quelques faiblesses aux héros de la tragédie. « L'exclusion des personnes tout à fait vertueuses qui tombent dans le malheur, bannit les martyrs de notre théâtre. Polyeucte y a réussi contre cette maxiine. » Mais, surtout après l'échec de Théodore, Corneille ne se soucia pas de tenter à nouveau une entreprise aussi délicate; et quand il voulut plus tard édifier les âmes pieuses en écrivant des poésies chrétiennes, il préféra traduire en vers l'Imitation.

Polyeucte appartient à Corneille plus qu'aucune autre de ses tragédies. La légende qu'il a consultée se réduit à ces quelques lignes : Polyeucte, Arménien converti par Néarque, mais non encore baptisé, brise les idoles; il est condamné à mort par Félix, son beau-père; il résiste aux |)rières de

Pauline, sa femme; il refuse d'abjurer sa foi, et meurt décapité, « sans autre baptême que celui de son sang ' ».

A Coraeille appartient l'invention du rôle de Sévère, qui introduit la lutte des passions, c'est-à-dire le drame, dans ce récit simplement édifiant. Mais le rôle de Sévère, quelles qu'en soient l'importance et la beauté, n'altère pas le caractère fondamental de la pièce. Polyeucte demeure une tragédie profondément religieuse, tout imprégnée de l'esprit chrétien, non pas seulement parce qu'un personnage y meurt par le martyre, mais parce que ce personnage est véritablement le héros de la pièce. C'est Polyeucte qui meurt, et toutefois l'on peut dire que tous les autres lui sont sacrifiés.

Il est vrai que les spectateurs du xvri^ siècle, encore plus ceux du xvnie siècle et quelques-uns du nôtre aussi, ne semblent pas avoir compris la pièce comme nous l'entendons. Longtemps on a cru que l'intérêt pathétique de cette tragédie réside surtout dans l'amour réprimé de Pauline pour Sévère et de Sévère pour Pauline. Nous avons cité plus haut l'appréciation du prince de Conti : « Y a-t-il rien de plus sec et de moins agréable que ce qui est saint dans cet ouvrage?... » Mme de Sévigné 2 a rapporté le mot de madame la Dauphine, qui disait de Pauline : « Eh bien! voilà la plus honnête femme du monde qui n'aime point du tout son mari. » Saint-Évremond, quoique admirateur déclaré de Corneille, jusqu'à se montrer souvent injuste envers Racine, parlait avec la même irrévérence du rôle de Polyeucte, dont les effusions mystiques lui semblaient propres à faire « un beau sermon ><, mais n'auraient inspiré, selon lui, qu'une « misérable tragédie, si les entretiens de Pauline et de Sévère, animés d'autres sentiments et d'autres pas-

1. La critique moderne a ajouté quelques détails à ce récit sommaire et démontré la réalité du martyre de saint Polyeucte (voy. Polyeucte dans l'histoire, par M. Aube). Mais Corneille n'ayant rien connu sur son héros au delà de ce qu'il en rapporte, il nous paraît inutile d'insister ici sur ce point.

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