Lettre du 28 août lû
sions, n'eussent conservé à l'auteur la réputation que les vertus chrétiennes de uos martyrs lui eussent ôtéo ».
Voltaire trouvait aussi que Polyeuctc est un fanatique ennuyeux; mais, disait-il, « l'extrême beauté du rôle de Sévère, la situation piquanln de Pauline assurent à la pièce un succès éternel ». En vers, il se gêne encore moins pour dire le fond de sa pensée sur ce héros chrétien :
De Polycucle la belle àme
Aurait faiblement allondri ,
Et les vers chrétiens fiu'il déclume
Seraient tombés dans le décri,
N'eût été l'amoui- de sa femme
Pour ce païen son favori,
Qui méritait bien mieux sa flamme
Que son bon dévot de mari 1.
Dans notre siècle, le grand Talma dédaignait le rôle de Polyeucte, et jouait exclusivement Sévèrf',croyant jouer ainsi le personnage du vrai héros de cette tragédie. Pendant deux cents ans, tout le monde semble avoir pris parti contre Polyeucte; il est l'obstacle qui s'oppose au bonheur de Pauline et de Sévère; il est l'accident désastreux qui fait éclater la générosité de l'un et la vertu de l'autre.
A nos yeux, juger ainsi, c'est mal pénétrer dans l'intention de Corneille et méconnaître tout à fait son œuvre. Corneille a voulu peindre l'héroïsme religieux, et montrer son sublime aveuglement, son détachement absolu, qui s'élèvent, par un grand essor, au-dessus de toutes les misérables passions terrestres. Il ne demande pas à tous les spectateurs d'être capables d'un tel sacrifice, mais de savoir au moins l'admirer, s'ils ne peuvent le comprendre et s'ils peuvent moins encore l'imiter. Polyeucte est une vertu d'exception; mais d'ailleurs tout héroïsme est exceptionnel;
1. Epitrc dédicatoire en tète de Zaïre. Daiîier, dans ses Remarques sur la Poétique d'Aristote, attribue aussi à Pauline et à Sévère seuls tout lo succès de Polyeucte.
et s'il fallait, pour goûter Corneille, être aussi grand que ses héros, il aurait peu d'admirateurs.
Si Polyeucte a été souvent mal apprécié, Pauliue a été souvent mal jugée. Or tout le sens de la pièce dépend de la façon dont on comprend le rôle de Pauline. Madame la Dauphine, et beaucoup d'autres avec elle et depuis, ayant mal compris ce rôle, ont mal compris la pièce tout entière. Ils ont vu dans Pauline une femme qui immole son amour à son devoir. Mais cette appréciation n'est qu'à demi juste : il est plus vrai de dire que Pauline immole un amour vulgaire à un amour sublime, son amour ancien pour Sévère à son amour nouveau pour Polyeucte. Essayons de le faire voir par l'analyse attentive du caractère.
Au début de la pièce, elle respecte son mari et l'estime sincèrement; mais il est bien vrai qu'elle l'a accepté, de la main de Félix, sans l'aimer; et qu'elle adore en silence le souvenir de Sévère qu'elle croit mort :
Jo donnai par devoir à son affection Tout ce que l'autre avoit par inclination.
Sévère n'est point mort; il reparaît victorieux, fidèle. Pauline, qui est vertueuse et qui l'aime, tremble de le revoir :
Un je ne sais quel charme cncor vers vous m'emporte.
Elle l'a revu pourtant, mais pour lui dire un éternel adieu, et ravir à sa passion tout espoir.
Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte.
Cependant Polyeucte, secrètement baptisé, saisi d'un saint transport, a brisé les idoles. On l'emprisonne et on le somme d'abjurer sa foi nouvelle, s'il ne veut marcher au supplice.
Ici.se place vraiment le nœud de la pièce et le secret du changement qui va se faire dans le cœur de Pauline.
D'abord Polyeucte est malheureux ; c'est assez pour
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qu'une âme très noble el très tendre, comme est celle de Pauline, ressente au moins de la pitié pour cet infortune sur qui Ja hache est suspendue. Elle va dans la prison visiter le captif, essayer de le fléchir, et de faire qu'il abjure et consente à vivre.
.Mais Polyeucte est désormais tout au ciel; et Pauline, hier encore tant aimée, n'est plus déjà pour lui qu'un dangereux souvenir; Polyeucte échappe à la terre •
C'est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre, Qui m'allez faire voir Pauline sans la craindre.
La vue d'uu héroïsme si nouveau pour elle, de l'héroïsme chrétien, du dévouement complet à ce Dieu qu'elle ignore, étonue d'abord Pauline :
Ne veuillez pas vous perdre, cl vous êtes sauvé... Daignez considérer le sang dont vous sortez... Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau Ce qu'à nos justes vœux promet un sort si beau.
Polyeucte répond eu montrant le ciel :
Cette grandeur péril, j'en veux une immortelle... — Voilà de vos chrétiens les ridicules songes!
Ces deu.x âmes, si dignes de se comprendre, ne parlent plus la même langue; et Polyeucte l'annonce tristement à. Pauline :
Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie Et de quelle douceur cette mort est suivie I Mais que sert de parler de ces trésors cachés A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés ?
Ce langage obscur irrite les sentiments de Pauline; elle éclate en reproches amers contre ce cœur qui lui échappe, et contre cette obstination qu'elle admire sans la comprendre; et au milieu des reproches l'amour naît dans son propre cœur, il nait d'une sorte de jalousie et encore plus de l'admiration.
Comprenons bien que Pauline esl une âme très noble, où rameur ne neiit naitre gui' de l'nilipir.nti.Hi. Ce qu'elle voit de plus grand, c'est aussi ce qu'elle aime. Elle a aimé
Sévère parce que Sévère lui avait paru le plus vaillant et lo plus généreux des Romains; et certes, au début de la pièce, Polyeucte paraît petit à côté du vainqueur des Perses.
Mais Polyeucte, devenu chrétien, se transfigure par l'héroïsme de sa foi; dans la scène de la prison, il grandit aux yeux de Pauline; il efTace, il fait oublier Sévère; el^-tout à- \^Q l'heure il le fei'U pré"s"qué llaïr. A mesure que Polyeucte, qui semble déjà monter au ciel, se dérobe à l'amour, Pauline, transportée d'une ja]ousi£^ubnmej s'attache à lui davantage.yA chaque pas que PolyeuctefaiT"ver3 LiieuTT'aulinc | [fait un pas vers Polyeucte^jATÈniu du la {Tiéce, cette épouse"^ vertueuse, mais glacée pour son époux, est devenue, par enthousiasme, une amante passionnée de celui qu'elle n'aimait pas quand lui l'aimait, et (lu'ellc adore quand il no l'aime plus :
Tu niG quittes, ingrat, et le fais avec joie... Et ton cœur insensible à ces tristes appas Se figure un bonheur où je ne serai pas... Quittez cette chimère et m'aimez...
Tu préfères la mort à l'amour de Pauline... Va, cruel, va mourir; tu ne m'aimas jamais!
Quelle tendresse dans ce désespoir! Sévère n'est plus rien pour Pauline. Le martyr de la foi est désormais bien plus grand à ses yeux et bien plus cher à son cœur qu'un conquérant vulgaire; et quand Polyeucte, qui a soif du martyre, veut céder Pauline à Sévère, quand celui-ci s'avance galamment pour faire à cette femme, qu'il croit déjà veuve, une déclaration discrète, elle le repousseavec un dédain sublime :
Pour moi, si mes destins un peu plus tôt propices
Eussent de voti'o hymen honoré mes services,
.le n'aurois adoré .que l'éclat do vos yeux,
J'en aiirois fait mes rois, j'en aurois fait mes dieux,
On m'auroit mis en poudre, on m'auroit mis en cendre...
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S'il y a 1(\ comme une nuance de ridicule, n'y voyons pas trop une fanle de l'auteur ; car Sévère n'est déjà plus qu'un amant rcbulc :
Brisons là, je crains do trop entendre, El que cette chaleur, qui sent vos premiers feux. Ne pousse quelque suite indiprne de tous deux. Sévère, connoissez Pauline tout entière.
Mon Polyeuctc touche à son heure dernière. Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment; Vous en êtes la cause encor qu'innocemment. Je ne sais si votre àme, à vos désirs ouverte, Auroit osé former quelque espoir sur sa perte; Mais sachez qu il n'est pas de si cruel trépas Où d'un front assuré jo ne porte mes pas. Qu'il n'est point aux enfers d horreurs que jo n'endure, Plutôt que de souiller une gloire si pure. Que d'épouser un homme, après son triste sort, Qui de quelque façon soit cause do sa mort ; Et si vous me croyiez d'une âme si peu saino. L'amour que j'eus pour vous lourneroil toute en haine.
Polyeucte va mourir; une dernière fois il veut laisser Pauline à Sévère :
Vous l'aimiez, il vous aime
N'est-ce pas l'amour outragé qui s'indigne en répondant.
Que t'ai-je fait, cruel, pour être ainsi traitée. Et pour me reprocher, au mépris de ma foi. Un amour si puissant, que j'ai vaincu pour toi... Ne désespère pas une àme qid t'adore.
Mais vainement elle supplie Polyeucte et son père :
Ma mort suivra la mort de ce cher criminel.
Félix est inexorable .
Soldats, exécutez l'ordre que j'ai donnô.
— Où le conduisez-vous? — A î.t mon. — A la gloire^ Chère Pauline, adieu; conservez ma mémoire
— Je tP. suivrai partout, et mour7'ai si tu meurs.
Elle le suit en eH'et, elle voit couler le sang adoré du martyr; et maintenant Polyeucte est au ciel; elle veut l'y suivre et l'y rejoindre. Le Dieu de Polyeucte sera son Dieu; elle demande le martyre pour aller où est Polyeucte ;
Je vois, je sais, je crois, je suis i^Jsabusée, De ce bienheureux sang tu me vois baptisée.
Est-ce l'amour, est-ce la grnce gui a fait ce miracle? lVf>iis sommes tentés de dire : c'est Tamour. Mais n'allons pas si loin : nous contredirions formellement l'intention de Corneille, qui a voulu présenter le changement de Pauline comme un miracle et met cette conversion humainement si explicable à côté de cellcde Félix, inexplicable, snns In grâce. ^ D'où vient toutefois que la première satisfait le spectateur, et que la seconde le laisse froid? C'est que la première est attendue, espérée, souhaitée; qu'elle pourrait être amenée par des ressorts purement naturel'^ pt dramatlques; tandis que la seconde est un coup d'pn h^''^, qnf '''P" n'annonce, une grâce imméritée, selon ^c^ rfjgnrHs prnfap^t;. AinsT7~côïïïrë'~l'opinion de deux siècles et de la plupart des critiques, le héros du drame de Polueucte, dans .la pensée de Corneille, c'est. PnlyeuctP l^]j-mAnip., pt non pas Séverg. Le Romain est vaillant, généreux et, comme on dit aujourd'hui, « sympathique ". 11 n'en est pas moins sacrifié à un plus grand que lui. A la fin de la pièce, Pauline l'estime encore, mais elle neTaime plus; et ce conquérant, ce vainqueur, semble diminué à côté d'un martyr :
Si mourir pour son prince est un illustre sort, Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort?
Sévère n'apparaît plus que comme un héros ordinaire égaré parmi des saints. Entre Pauline et lui, un nouvel obstacle a surgi, bien plus infranchissable que n'était Polyeucte vivant ; c'est le souvenir, le culte, l'adoration de Polyeucte mort.