OBSERVATIONS SUR LA DATE OU FUT REPRESENTE POLYEICTE
La date traditionuelle de la première représenlalion de PolyeucAe est 1640. Mais celte date est fausse.
En effet Horace n'a pu être joué avant le mois de février 1640. Une lettre de Chapelain à Balzac, datée du 9 mars suivant, parle ainsi, fort aigrement, de la nouvelle pièce de Corneille :
« Pour le combat des Horaces, ce ne sera pas sitôt que vous le verrez, pour ce qu'il n'a encore été représenté qu'une fois devant Son Émineuce et que devant que d'être publié, il faut qu'il serve six mois de gagne-pain aux comédiens. Telles sont les conventions des poètes mercenaires, et tel est le destin des pièces vénales; mais vous le verrez assez à temps '. »
1. <' Ce que Chapelain reproche ou feint de reprocher si vivement à Corneille était absolument conforme aux usages du temps. Les droits de la piopriété littéraire n'étaient pas reconnus au xvii" siècle; toute pièce rejjrésentée appartenait h tous. Cependant on s'abstenait d'ordinaire de la dérober aux comédiens qui l'avaient montée les premiers tant que la pièce n'était pas publiée. De là l'usage de retarder pendant quelques mois l'impression, pour laisser aux premiers comédiens les profils de la pièce nouvelle. » (Voy. notre édition à Horace, p. 32.)
■iZ APPENDICE
Cinna suivit de près Horace; on sait par une épirp-amme latine de Ménage que la représentation de Cinna est antérieure au mariage du poète; et Corneille épousa Marie de Lampérière au plus tard dans les premiers mois de 1641. En admettant que Cinna ait été joué en 1640, est-il vraisemblable qu'une troisième pièce de Corneille ait vu le jour dans la même année?
On sait par Fonlenelle que Polyeucie fut lu d'abord à rilôtel de Rambouillet et que même il y déplut. Mais en 16i0 Corneille ne parait pas avoir élé déjà en relations suivies avec l'Hôlel. L'année précédente, il avait lu Horace, avant de le faire jouer, mais cbez Boisroberl, non chez Mme de Rambouillet. C'est en 1641 qu'on le voit collaborer à la fameuse Guirlande de Julie; trois fleurs lui appartiennent dans le recueil (la tulipe, la fleur d'orange et l'inimortelle blanche). Quelques-uns voudraient même lui eu attribuer trois autres (le lis, riijacinlbe et la Heur de grenade); il importe peu; car ces trois ou ces six madrigaux n'ajoutent rien à sa gloire. Mais le caractère un peu bourru et ombrageux de Corneille ue rend guère probable qu'il se soit ainsi mis en frais pour l'Hôtel de Rambouillet, après que sa pièce y avait reçu un si froid accueil. Les fleurs, composées en 1641, ont dû précéder, non pas suivre la lecture de Polyeucie.
D'autres indices peuvent nous conduire à la même conclusion. Quoiqu'on ait exagéré parfois l'influence du jansénisme sur la composition de Polyeucie, et bien qu'il l'aille se garder de transformer cette œuvre sublime et sereine en œuvre de polémique et de discussion, il demeure vrai toutefois qu'il y a dans la pièce, et surtout dans le rôle principal, comme un écho de l'ardente querelle que suscita la question de la grâce. Or à quelle date le jansénisme, sortant des ombres du cloître ou de l'école, a-t-il commencé d'agir sur les gens du monde et d'émouvoir ou d'intéresser la foule? Ce n'est pas avant 1640 que VAugustinus de Jansenius fut publié à Louvain; en 16il, il fut publié de nouveau à
Paris et à Rouen; la même année, le jiape Urbain VIII condamnait le livre; et la lutte aussitôt s'enga^^eait autour des célèbres propositions condamnces. Ce n'est guère avant 1642 que les discussions sur la grâce envahissent les salons mondains; c'est probablement cette année-là que Corneille conçut et exécuta cette tragédie, où il devait étaler le triomphe de la grâce '.
Un témoignage, un peu vague, il est vrai, de Ménage parait aussi confirmer l'hypothèse que Polxjeucte ne fut pas représente avant lô'iS. Daas ses Observations sur les poésies de Malherbe (voy. 2'^ édition, p. 116, 1689, in-12) Ménage, amené à citer ces vers de Corneille :
Toute votre félicité,
Sujette à l'instabilité,
En moins de rien tombe par terre,
Ht commit elle a l'éclat du verre
Elle en a la fragilité,
ajoute cette observation : « J"ai ouï dire à M. Corneille qu'il avoit fait ces deux vers sans savoir qu'ils sont de M. Godeau,... qui les avoit faits dans son Ode au cardinal de Richelieu quinze ans avant que M. Corneille les eût faits dans son Polijeucte. » Les vers de Godeau se trouvent dans
1. observons toutefois que, même avant 1640, ces questions épineuses préoccupaient déjà les esprits. L'abbé de Samt-Cyran avait été mis en prison pour cause de jansénisme le li mai 1638. Dans Horaci', composé en 1639, joué au commencement de 1640, Sabine dit quatre vers qu'on s'attendrait plutôt à lire dans Polyeucte :
Quand la faveur du ciel ouvre à demi ses bras. Qui ne s'en promet rien ne la mérite pas : 11 empôcbe souvent qu'elle ne se déploie, Et lorsqu'elle descend, son refus la renvoie.
Vers d'ailleurs favorables au libre arbitre plutôt qu'au jansénisme ; cL Polyeucte semble y répondre, en disant à Pauline :
C'est en vain qu'on sa met en défense: Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins ou y pense.
(Vers 1275-1276.)
la 33c strophe de son Ode au Roi (et non au Cardinal) écrite après la prise de La Rochelle en 1628 [quinze ans avant 1643, date de Polyeucte).
Mais voici une preuve plus formelle que Pohjeucte n'avait pas encore été représenté le J2 décembre 1642. Ce jour-là Claude Sarrau ', conseiller au Parlement de Paris, adressait à Corneille la lettre suivante, écrite en latin 2 ;
« Vous portez-vous bien, vous et vos Muses? je brûle de le savoir; et méditez-vous d'ajouter un quatrième ouvrage à vos trois drames exquis et divins? Mais c'est surtout à présent qu'il faut exciter ces déesses à nous donner un chant digne de vous et d'elles sur la mort du grand Pan :
Il nicmt, objet de larmes pour tous,
Mais pour nul plus que pour loi, Corneille.
J'ai ouï dire je ne sais quoi A'un certain poème sacré que vous faites; est-il en train, est-il achevé? De grâce, répondezmoi là-dessus. »
Ce poème était Polyeucte, poème sacré, succédant à trois chefs-d'œuvre. Ce terme â& poème, au xvii<' siècle, est appliqué fréquemment à une tragédie. Le premier des trois discours que Corneille écrivit sur son art en 1660 est même intitulé : Discours sur le poème dramatique.
1. Les lettres latines de Claude Sarrau furent publiées en 165i.
2. '< Ut valeas tu cum tuis Musis, scire imprimis desidero ; et utrum tribus eximiis et divinis tuis dramatis quartum adjungere mediteris ? Sed prseaertim excitandx sunt illss tuie d'wx ut aliquod carmen te seque dignum pangant super Magni Partis obitu :
Multis ille quidem flebilis occidit, Nulli flebilior quam tibi, Corneli.
Inaudivi nescio quid de aliquo tuo poemate sacro. quod an affcctum an perfectum sit, quxso , rescribe. »
Beaucoup de lettres sont mal datées dans les curi'esponilances publiées au XVII" siècle, mais la date de celle-ci se trouve confirmée , on l'a va, par l'allusion que fait Claude Sarrau à la mort récente de Richelieu (mort le 4 déc. 16i2).
Ce texte semble trancher la question . il fixe la date de la première représentaliou de Polijcucle au plus tôt à la fin de décembre 1612, p'.us probableuient au mois de janvier lG'j3. Le priviléj/e pour l'impression de la pièce fut pris le 30 janvier; il est peu probable qu'on l'ait demandé avant la représentation. L'édition originale fut achevée d'imprimer le 20 octobre 1643 et parut peu après », avec une dédicace à la reine régente, Anne d'Antricbe; le roi était mort le 1 i mai précédent. Tallemant des Réaux raconte que Polyeucte a.\'ai\l dû d'abord être dédié à Louis XllI. « Depuis la mort du Cardinal, M. de Schomberg dit au roi que Corneille voulait lui dédier la tragédie de PoUjeurte. Gela lui Ht peur, parce que Montauron avait donné deux cents pistoles à Corneille pour Cinna. » Il n'est pas nécessaire, dit-il. — Ah! sire, reprit M. de Schomberg, ce n'est point par intérêt. — Bien donc, dit-il, il me fera plaisir. » Ce fut à la reine qu'on la dédia, car le roi mourut entre deux. »
Ainsi Polyeucte a dû être publié neuf à dix mois après la première représentation; c'est l'intervalle moyen que Corneille aimait à laisser entre l'apparition de ses tragédies sur la scène et l'impression; on sauvegardait ainsi les droits des premiers acteurs en laissant au succès le temps de s'épuiser. Mais quand on suppose que Polyeucte fut joué
1. Polyeucte, niar/(/ï% tragédie. A Paris, chez Antoine de Sommaville... et Augustin Courbé. MDC.XLIII, in-4'> de 121 pages. Le privilège est du 30 janvier 1643; l'achevé d'imprimer est du 20 octobre. « On trouve en tète du volume un curieux frontispice gravé qui représente Polyeucte vêtu d'un pourpoint espagnol, d'un haut-de-chausses à crevés, et coiffe d'une toque à plumes, brisant les idoles à coups de marteau ; ce costume était probablement la reproduction exacte de celui qui était alors en usage au ttiéitre. » (Note de M. Marty-Laveaux dans l'édition des Grands Ecrivains.) Voltaire, dans sa jeunesse, avait encore vu jouer Polyeucte dans un costume analogue. « Je me souviens, dit-il, qu'autrefois l'acteur qui jouait Polyeucte avec des gants blancs et un grand chapeau, ôtait ses gants et son chapeau pour faire sa prière à Dieu... Quand les acteurs représentaient les Romains avec un chapeau et une cravate, Sévère arrivait le cliapeau sur la tète, et Féli.v l'écoutait chapeau bas, ce qui faisait un effet ridicule. >>
dès 16't0, on laisse entre la représentalion et l'impression un intervalle de trois ans, ce qui eût été tout à fait contraire aux liabitudes de Corneille et à l'usage du temps.
Nous ne nous dissimulons pas toutefois que quelques difficultés subsistent dans ce petit problèmî d'histoire littéraire. Il ne suffit pas de reculer Polijeucte à l'année 164.'5; il faut, de toute nécessilé, reculer également les quatre pièces jouées après Polyeiictc {Pompée, le Menteur, la Suite du Menteur et Rodogune). L'ordre où se succédèrent les cinq pièces est bien établi, mais leurs dates ne sont fixées que par une tradition incertaine, qui se trouve ébranlée si la date de Polyeucte est 1643 et non 1640.
Voici une autre difficulté : la Bibliothèque nationale possède {Rp:s. Yf ; 131) une édition de la Pratique du théâtre de l'abbé d'Aubignac (Paris, 1657, in-4°), toute chargée de notes et d'additions écrites de la main de l'auteur en vue d'une édition nouvelle qu'il ne donna point. Un chapitre nouveau (le sixième du livre IV), intitulé Des diseours de piété, est même inséré entre les pages 424 et 425. L'auteur y fait allusion au Tartuffe et au Don Juan, de manière qu'on voit que ce chapitre dut être écrit entre la représentation de Don Juan (1665) et la première représentation publique de Tartuffe (IQQl). Dans ce chapitre, l'abbé d'Aubignac, engageant l'auteur dramatique à ne mêler, sous aucun prétexte, à ses tragédies des invectives contre la religion chrétienne, s'exprime ainsi à propos de Polijeucte : « Dans le Polyeucte de Corneille... Stratonice, qui n'est qu'une simple suivante, et quelques autres acteurs font plusieurs discours en faveur de la religion des payons et disent une infinité d'injures atroces contre le christianisme... Cela fit un si mauvais ifTet que feu M. le Card. de Richelieu ne le put jamais approuver. « Ainsi Richelieu aurait connu Polyeucte : ce que semble infirmer la lettre de Claude Sarrau. Mais Richelieu connut peut-être Polyeucte en manuscrit. Ou bien les souvenirs de l'abbé d'Aubignac ont pu le tromper après vingt-cinq ans écoulés. La question serait trancliée proba-
blement si nous avions pour ce temps-là 1 utile correspondance de Chapelain; mais le volume, qui contenait ses lettres de 1640 à 1659, est malheureusement perdu.
On sait que le roi Louis XIII, à l'instigation ilu cardinal de Richelieu, qui aimait fort le théâtre, rendit, le 4 avril 1641, un édit en faveur des comédiens qui vivraient bien et ne joueraient que des pièces honnêtes. Longtemps on crut ipic le succès d'une pièce telle que Polyciicte avait pu contribuer beaucoup à faire publier cet édit. Il n'en est rien si, comme nous le croyons, Polyeude n'a été représenté qu'en 1643. Toutefois, nous reproduirons ici ce document plutôt célèbre que bien connu et cite quelquefois d'une façon peu exacte :
Déclaration de Louis XIII, du 16 avril 164t.
<< Louis, etc. Les continuelles bénédictions qu'il plaît à Dieu épandre sur notre règne, nous obligeant de plus eu plus à faire tout ce qui dépend de nous pour retrancher tous les dérèglements par lesquels il peut être oITensé; la crainte que nous avons que les comédies, qui se représentent utilement pour le divertissement des peuples, soient quelquefois accompagnées de représentations peu honnêtes qui laissent de mauvaises impressions dans les esprits, fait que nous sommes résolus de donner les ordres requis pour éviter tels inconvénients. A ces causes... faisons... défenses... à tous Comédiens de représenter aucunes actions malhonnêtes, ni d'user d'aucunes paroles lascives ou à double entente , qui puissent blesser l'honnêteté publique ; et ce sur peine d'être déclarés infâmes et autres peines qu'il y écherra; enjoignons à nos Juges, chacun en son détroit, de tenir la main à ce que notre volonté soit religieusement e.\écutée ; et en cas que lesdits Comédiens contreviennent à notre présente ordonnance, nous voulons et entendons que nosdits Juges leur interdisent le théâtre et procèdent contre eu.\ par telles voies qu'ils aviseront à propos,
selon la qualité de l'action, sans néanmoins qu''ils puissent ordonner plus grandes peines que l'amende ou le bannissement; et en cas que lesdits Comédiens règlent tellement les actions du théâtre qu'elles soient du tout exemptes d'impuretés, nous voulons que leur exercice, qui peut innocemment divertir nos peuples de diverses occupations mauvaises, ne puisse leur être imputé à blâme, ni préjudicier à leur réputation dans le commerce public; ce que nous faisons afin que le désir qu'ils auront d'éviter le reproche qu'on leur a fait jusqu'ici, leur donne autant de sujet de se contenir dans les termes de leur devoir es représentations publiques qu'ils feront, que la crainte des peines qui leur seroient inévitables, s'ils contrevenoient à la présente Déclaration 1. »
1. Recueil général des anciennes lois, par Isambert, tome XVI, p. 536.
ANALYSE DE POLYEUGTE