ACTE II, SCÈNE I
Ainsi ce rang est sien, cette faveur est sienne, Et je n'ai rien enfin que d'elle je ne tienne.
FABIAN Non, mais encore un coup ne la revoyez point.
SÉVÈRE
Ah ! c'en est trop, enfin éclaircis-moi ce point ;
As- tu vu des froideurs quand tu l'en as priée ? 405
FABIAN Je tremble à vous le dire ; elle est . . .
SÉVÈRE
Quoi?
FABIAN
Mariée.
SÉVÈRE
Soutiens-moi, Fabian ; ce coup de foudre est grand. Et frappe d'autant plus que plus il me surprend.
FABIAN Seigneur, qu'est devenu ce généreux courage ?
SÉVÈRE
La constance est ici d'un difficile usage : a\o
De pareils déplaisirs accablent un grand cœur ;
La vertu la plus mâle en perd toute vigueur ;
Et quand d'un feu si beau les âmes sont éprises,
La mort les trouble moins que 'de telles surprises.
Je ne suis plus à moi quand j'entends ce discours.^ 415
Pauline est mariée !
1 Var, J'ai de la peine encore à croire tes discours. (1643-60.)
FABIAN Oui, depuis quinze jours, Polyeucte, un seigneur des premiers d'Arménie, Goûte de son hymen la douceur infinie.
SÉVÈRE Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix, Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois. 420
Faibles soulagements d'un malheur sans remède ! Pauline, je verrai qu'un autre vous possède !
0 ciel, qui malgré moi me renvoyez au jour, O sort, qui redonniez l'espoir à mon amour,
Reprenez la faveur que vous m'avez prêtée, 425
Et rendez-moi la mort que vous m'avez ôtée.
Voyons-la toutefois, et dans ce triste lieu Achevons de mourir en lui disant adieu ; Que mon cœur, chez les morts emportant son image, De son dernier soupir puisse lui faire hommage ! ^ 430
FABIAN Seigneur, considérez . . .
SÉVÈRE
Tout est considéré.
Quel désordre peut craindre un cœur désespéré?
N'y consent-elle pas?
FABIAN
Oui, Seigneur, mais . . .
SÉVÈRE
N'importe.
FABIAN
Cette vive douleur en deviendra plus forte.
1 Var. De son dernier soupir lui puisse faire hommage!
(1643-56 et 1668.)