ACTE IV, SCENE VI
vices détestés, les vertus florissantes : font des vœux pour nous qui les persécutons ; Et depuis tant de temps que nous les tourmentons, Les a-t-on vus mutins ? les a-t-on vus rebelles ? Vos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles? tuo
Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux, Et lions au combat, ils meurent en agneaux. J'ai trop de pitié d'eux pour ne les pas défendre. Allons trouver Félix ; commençons par son gendre ;
V. 1436. Corneille a ici supprimé quatre vers qui ne se trouvent que lans les premières éditions :
Jamais un adultèr.^, un traître, un assassin; Jamais d'ivrognerie, et jamais de larcin : 4 Ce n'e«t qu'amour entre eux, que charité sincère ;
Chacun y chérit l'autre, et le secourt en frère.
V. 1437. (c Remarquez ici que Racine, dans E^^Ae/' {III, iv;, exprime la irtiéme chose en cinq vers :
Pendant que votre main, sur eux appesantie, -A. leurs persécuteurs les livrait sans secours, Us conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours. De rompre des méchants les trames criminelles, De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes.
Sévère, qui parle en homme d'État, ne dit qu'un mot, et ce mot est plein d'énergie.Estlier.qui veut toucher Assuérus, étend davantage cette idée. Sévère •Qe fait qu'iine réflexion; Esther fait une prière : ainsi l'un doit être concis, et l'autre déployer une éloquence attendrissante. Ce sont des beautés différentes, et toutes deux à leur place. On peut souvent faire de ces comparaisons; rien ne contribue davantage à épurer le goût. » (Voltaire.)
V. 1438. Tourmenter est pris ici dans son premier sens : faire subir des tourments,
V. 1439. Polyeucte est '< un rebelle», disait tout à l'heure Stratonice à Pauline (v. 781\ et Félix lui disait aussi (v. 921) :
Tous chrétiens sont rebelles.
Mais Sévère ne partage ni le fanatisme étroit de Stratonice, ni le zèle officiel de Félix pour la religion d'Etat. Comment donc alors verrait-il des rebelles dans ces hommes qui obéissent aux lois, et qui ne se sont jamais isoulevés contre leurs persécuteurs'? Comment ne serait-il pas disposé à les laisser servir leur Dieu, pourvu qu'ils continuent à bien servir l'Etat (v. 1804)'? Ce respect de la liberté de conscience mérite assurément notre adimiration ; mais il faut aussi reconnaître que, au point de vue politique, c'est ici le prudent Félix qui a raison contre le généreux Sévère. Toléré, le christianisme va devenir intolérant; le Dieu des chrétiens ne leur défend-il pas, comme le Dieu des Juifs dana Athalie II, ivj,
Avec tout autre dieu toute société?
Le christianisme ne peut donc laisser vivre conjointement avec lui le po« lythéisme ; mais le polythéisme est la, religion d'État; le christianisme ne peut l'attaquer sans attaquer aussi l'État, et voilà comment un , Romain avait le droit de dire que les chrétiens étaient des ennemis de l'Etat, des rebelles.
V. 1440. La légion fulminante n'était-elle pas composée de chrétiens au temps de Marc-Aurèle".*
V. 144 i. L'entrevue aura lieu entre le quatrième acte et le dernier.
Et contentons ainsi, d'une seule action, U45
Et Pauline, et ma gloire, et ma compassion.
V. 1446. Pour les chrétiens. — « Depuis Joinville et Froissart jusqu'à Chateaubriand, il y a eu bien des styles et des langues diverses dans la langue Irancaise; le plus noble, le plus fort, le plus monumen-al de tous, c'est le style de Corneille; énergique, coloré, plein de mouvement et de chaleur, il possède à la fois Tampleur et la sobriété, la majesté sans emphase, la noblesse sans affectation et sans recherche. C'est le vrai style héroïque; il est ainsi, parce qu'il prend sa source non pas seulement dans l'intelligence, dans la sensibilité, dans l'imagination, mais dans tout ce que l'âme a de plus solide et de plus haut, la raison et le sens moral. Ressuscitons tout ce qu'il y a eu de plus grand dans l'histoire par le courage et par la vertu, ces hommes nous parleront dans le style de Corneille. » (De LapPwVDE^ Es.^ais de critique idéaliste, W , le grand Corneille, vi.)
Le drame de Lope de Vega ou de Calderon
Sur la scène en un jour renferme des années ^
comme le drame de Shakespeare ou de iMarlowe, comme le drame de Goethe ou de Schiller. Il n'en est pas de même de la tragédie française, dont l'action doit s'exposer, se nouer et se dénouer en vingt-quatre heures; elle est proprement une crise, comme disaient Goethe et Napoléon. Les trois premiers actes sont généralement consacrés à exposer le sujet, à nouer l'intrigue et à préparer la crise, qui éclate au quatrième acte et est suivie d'un prompt dénouement. Dans une tragédie de caractère, cette crise se produit, soit dans le cœur du principal acteur seulement, si le dénouement dépend de lui seul, comme il dépend uniquement de Néron dans Britannlcm, soit dans le cœur de tous les acteurs qui, comme Agamemnon et Ériphile dans Iphigénie, ont à prendre une résolution à laquelle est attaché le sort du personnage menacé. Dans le premier cas, c'est l'incertitude du principal acteur qui fait naître en nous tour à tour la crainte et l'espérance; dans le second, le salut du personnage menacé, qui semblait assuré parla résolution qu'avait enfin prise l'acteur dont dépendait son sort, est remis en question par une résolution contraire que prend un autre acteur, et nous revenons de l'espérance à la crainte. Au quatrième acte de Polyeucte, la crise est triple, et se produit successivement dans le cœur de Polyeucte, dans celui de Pauline et dans celui de Sévère. De la lutte suprême, qui s'engage en lui entre son amour pour Pauline et sa foi, Polyeucte sort vainqueur; il a résisté aux larmes de Pauline; il se condamne lui-même à mort; mais, avant de mourir, il résigne à Sévère celle qu'il aime tant. Alors s'engage dans le cœur de Pauline une lutte décisive entre son amour pour Sévère et son affection pour son mari ; dans son