‹ Polyeucte (volume 2)Chapitre 16 sur 175 · Au troisième acte, Stratonice lui dira encore · texte numérisé non relu

Au troisième acte, Stratonice lui dira encore

Ce n'est plus cet époux si charmant à vos yeux.

1 rspoir que ce renoncement a fait naître, elle le sent, dans le ( œur de Sévère, que Pauline descend pour Sévère de Tamour ;i l'estime et monte pour Polyeucte de Testime à l'amour :

Mon Polyeucte touche à son heure dernière,

(t. si je savais que vous osiez former quelque espoir sur sa perte, L'amour que y eus pour vous tournerait toute en haine.

Ces deux A-ers, que Rachel détachait admirablement, éclairent d'une vive lumière le cœur de Pauline. Polyeucte est désormais ce qu'elle a de plus cher; M mort, elle regarde comme un outrage la pensée qu'elle pourrait être à un autre, même à Sévère. Désormais il n'y a plus lutte en elle entre l'amour et le devoir ; le devoir et l'amour s'unissent et se fondent maintenant dans son cœur, comme s'unissent et se fondent dans le cœur de Polyeucte les deux amours, de nature si diverse, qui s'y sont longtemps combattus : Polyeucte aime dans sa femme la future chrétienne, Pauline aime dans Polyeucte son époux et le martyr; l'admiration la conduite à l'amour, l'amour va la conduire à la foi.

Les spectateurs admettent sans peine la conversion miraculeuse de PauUne, parce que, à la rigueur, même sans Tintervention de la grâce; l'admiration et l'amour que la vertueuse femme de Polyeucte éprouve maintenant pour le martyr sufliraient presque à leur expliquer et son désir de rejoindre son mari dans la mort et le fameux cri :

Je vois, je sais, je crois,

parce que, enfin, le poète a su leur faùe prévoir et souhaiter cette conversion. Il n'en est pas de même de celle de FélLx; loin de là, nous sommes étrangement surpris, à la scène, de voir ce personnage pusillanime, après avoir tremblé durant cinq actes devant le favori de Décie, s'exposer tout à coup de lui-même au courroux cent fois plus redoutable de l'empereur*.

1. Il n'espère même pas que Sévère puisse fléchir l'empereur: ne disait-il pas tout à l'heure v. 1485-1 i86j ;

En faveur des ohri^tiens s'il rhoquait son courroux, Lui-même assurément se perdrait avec nous.

40 NOTICE SUR a POLYEUCTE »

Cette brusque conversion, que rien ijendant la représentation de la tragédie ne nous a fait souhaiter, ni même prévoir, car elle n'a été préparée que par trois vers du rôle de Polyeucte auxquels nous n'avions pas attaché d'importance S est produite exclusivement par l'action subite de la grâce, c'est-à-dire par une influence invisible, dont Topération intérieure ne se manifeste aux yeux des spectateurs par aucun signe expressif-. Si, au point de vue reUgieux, une pareille couA-ersion se justifie aisément, puisque le coup de foudre de la grâce peut descendre même sur ceux qui ne le méritent point, au théâtre, comme elle paraît en désaccord avec la raison et avec la logique, dont nous ne permettons point à un auteur dramatique de s'écarter, comme Corneille ne nous en présente pas une cause suffisante et intelhgible à tous, nous avons peine à Tadmettre, et même elle nous choque. Nous nous demandons pourquoi la grâce se contente d'effleurer Sévère, et va toucher ce Féhx, que nous en trouvons si peu digne. Il nous semble même que nous admettrions peut-être plus volontiers cette action de la grâce sur un criminel passionné que sur un pohtique comme Féhx, qui raisonne et discute tous ses actes, qui ne suit jamais *son premier mouvement. Mais Corneille était d'un avis tout opposé. Selon lui, pour pouvoir être l'objet de <:ette faveur de la grâce, il suffit au contraire de n'être point vraiment un criminel, et il déclare expressément dansVFxamen de Théodore que Féhx n'était pas, comme Marcelle, assez haineux pour être indigne de la grâce '. C'est justement en A'ue de cette conversion finale que Corneille a modifié le caractère que

1. A Félix qui lui demandait de l'instruire h en sa foi », Polyeucte a répondu V. 1ooi-15o6) :

EUe est un don du ciel, et non de la raison ; Et c'est là que bientôt, voyant Dieu face à face. Plus aisément pour vous j'obtiendrai cette grâce.

2. Corneille avait cru devoir, au théâtre, rendre en quelque sorte sensible l'action de la grâce sur Polyeucte, en faisant verser sur son front l'eau salutaire du baptême; c'est pour le même motif qu'il a baptisé Pauline du sang de Polyeucte. Ces précautions mêmes nous font encore à la représentation paraître plus invraisemblable la conversion de Félix, produite par une infusion toute secrète de la grâce.

3. <( .J'eusse été ridicule si j'eusse fait faire au sang de ces martyrs(Théodore et Didyme le même effet sur les ccfturs de Marcelle et de Placide, que fait celui de Polveuite sur ceux de Félix et de Pauline. »

le iL'cit (le Surins donne au père de Pauline; il s'est dit que, s'il TOUS représentait dans Félix im zélé défenseur des faux dieux \ eu excitant contre lui trop d'indignation, il le rendrait à nos \ iiix tout à fait indigne de la grâce, tandis que, s'il nous montrait simplement en lui un homme faible et lâche, nous éprou- \ Il ions sans doute c quelque compassion de lui-même et de -a honteuse poUtique-», et sa conversion pourrait nous causer (|i!(Ique plaisir. Il développe assez longuement cette idée dans -ou Discours de la Tragédie: « Il peut arriver qu'un homme très v.rtueux soit persécuté, et périsse même par les ordres d'un antre, qui ne soit pas assez méchant pour attirer trop d'indignation sur lui, et qui montre plus de faiblesse que de crime 'ians la persécution qu'il lui fait. Si Félix fait périr son gendre Polyeucte, ce n'est pas par cette haine enragée contre les chrétiens, qui nous le rendrait exécrable, mais seulement par une lâche timidité, qui n'ose le sauver en présence de Sévère, dont il craint la haine et la vengeance après les mépris qu'il en a faits durant son peu de fortune. On prend bien quelque aversion pour lui, on désapprouve sa manière d"agir; mais cette aversion ne l'emporte pas sur la pitié qu'on a de Polyeucte, et n'empêche pas que sa conversion miraculeuse, à la fin de la pièce, ne le réconcihe pleinement avec l'auditoire. >^

Corneille s'est fait illusion, et la conversion de Féhx ne produit pas, nous venons de le dire, l'effet qu'il s'imagine. Ce passage établit du moins que Féhx n'était nullement pour Corneille le froid et vil scélérat que trop d'interprètes de ce rôle ont cru à tort devoir nous montrer, mais bien une âme faible entourée d'âmes supérieures; tandis que Pauline, Sévère, Polyeucte poussent le sacrifice jusqu'à l'héroïsme, Félix finit pai-

i. C'est le caractère que Scribe a restitué à Félix dans son adaptation a la scène française, sous le titre des Martyrs (1840), du Poliulo de Donizetii : '< J'ai suivi, dit-il dans son Avertisseynent, l'idée donnée par Voltaire, qui désirait qu'à ce caractère pusillanime et peu digne de la tragédie on substituât celui d'un zélé défenseur des divinités du paganisme, fanatique en sa croyance comme Polyeucte dans la sienne. » Malheureusement, Scribe n'a pas fait subir que ce changement à la tragédie de Corneille ; MM. J. Barbier et Carré lont suivie de plus près dans le livret de Polyeucte qu'ils ont donné à M. Gounod (1878;.

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