‹ Polyeucte (volume 2)Chapitre 20 sur 175 · Examen de Nicornède · texte numérisé non relu

Examen de Nicornède

Laiïiour rend tout permis.

Telle était aussi la morale de Mélite: c'était d'ailleurs celle de VAsfrée, on nous voyons la perfide Laonice jouir, au dénouement, sans reproche, de Tamour dévoué de son cher Tyrcis, qu'elle a conquis par une ruse impie.

SOURCES, ACTION ET CARACTERES. io

au despotisme de sa femme ', enfin le plus piteux de tous, Prusias, ce Valens couronné, qui, dans yicomède^ élève Tingratitude paternelle presque à la hauteur d'une théorie. Presque tous ces personnages confinent au domaine de la comédie, et, par les allures et par le langage, c'est même tout à fait un vieillard de comédie que le roi Prusias. L'inflexible poétique du xvui*' siècle a, par hi bouche de Voltaire et par celle de La Harpe, sévèrement condamné dans les tragédies de Corneille ce mélange du comique et du tragique, que La Harpe expliquait par \r regrettable influence du théâtre espagnol. Au contraire, la jeune école, dont la Préface de Cromwell a été en l-Sf^T le manifeste, admirait surtout dans Corneille ces personnages plus rapprochés de la famiharité comique que de la dignité tragique, et mettait Prusias à côté de Richard III, de Tartuffe et de Méphistophélès, et Corneille parmi les précurseurs du drame romantique. Xous n'avons pas à rechercher ici lequel avait raison de Voltaire ou de Victor Hugo, ni à débattre une question, qui serait soulevée plus à propos dans une édition de Niromede ^ Disons seulement en passant, à propos de Féhx,que, si Corneille a cru du domaine de la tragédie tout caractère vrai, pourvu qu'il fut dramatique, et n'a pas reculé devant la peinture de caractères médiocres et même ridicules, il a compris cependant qu'il ne fallait jamais au théâtre détruire l'unité d'impression. Voilà pourquoi, loin de permettre à ces personnages presque comiques d'interrompre une action tragique pour nous amuser d'eux, il a, dans ses tragédies de caractère, fait de la bassesse même de ces personnages de second plan un des principaux ressorts de cette action tragique. X'est-ce pas en effet la pusillanimité de Ptolomée, de Valens, de Prusias, qui met en péril les jours de Pompée, de Théodore, de Xicomède?

1. "Le caractère de Valens ressemble trop à celui de Félix dans /'o/ye«/e^(?, f et a même quelque chose de plus bas, en ce qu'il se ravale à craindre sa \ femme, et n'ose s'opposer à ses fureurs, bien que dans l'âme il tienne le

parti de son fils. Tout gouverneur qu'il est, il demeure les bras croisés, au cinquième acte, quandil les voit prêts à s'entre-immoler l'un à l'autre, et attend le succès de leur haine mutuelle pour se ranger du côté du plus fort. » {Corneille, Exajneu de Théodore.)

2. M. Petit de .Julie ville l'a remarquablement traitée dans son excellente édition de Sicornède (librairie Hachette).

4Ô NOTICE SUR f< POLYEUCTE »

N'est-ce pas la crainte ridicule que FéUx éprouve de Sévère qui fait le plus grand danger de Polyeucte ' ? Par l'autorité dont ils sont revêtus, ces personnages petits et ^ils, que nous voyons incapables de résister aux criminelles suggestions de l'ambition et de la peur, deviennent véritablement tragiques ; car, lorsqu'ils nous étalent leurs sentiments mesquins ou leurs terreurs folles, nous songeons aussitôt aux héros dont ces sentiments ou ces terreurs menacent les jours; ainsi ces personnages de comédie ne nous font pas rire, et l'impression que produit la jjièce demeure une et simple.

Le personnage de FéUx ne nous paraît donc nullement déplacé dans la tragédie de Corneille ; il a de plus à nos yeux le très grand mérite de compléter le tableau si curieux que le poète y a tracé de l'état des esprits dans le monde romain au troisième siècle de notre ère. Dans Polyeucte, en effet, tous les personnages, depuis le martyr, qui a donné son nom à la tragédie, jusqu'à la confidente Stratonice, ont non seulement une valeur dramatique, mais encore une valeur historique ^ : chacun d'eux représente et personnifie un des éléments dont se composait au temps des persécutions la société romaine.

Polyeucte est le chrétien tout nouvellement converti, passionné, fanatique, qui veut sans tarder raAir le ciel, et passer aussitôt du baptême au martyre; zèle trop ardent, zèle téméraire, que blâme d'abord la foi moins fraîche et plus réfléchie de Néarque, comme l'aurait blâmé le saint évêque de Carthage, Cyprien, qui, à la même époque, quelques jours avant d'être lui-même victime de la persécution, écrivait dans une dernière lettre à son clergé et à son peuple : « Qu'aucun de vous n'aille de lui-même se Uvrer aux gentils ^I »

Polyeucte est le martyr, Néarque est l'apôtre. Catéchiste fer-

1. Sans cette terreur qu'il inspire au lâche Félix, et qui précipite le dénouement, le rôle de Sévère aurait le grave défaut de ne pas concourir au développement de l'action à laquelle Corneille l'a rattaché.

2. Nous exceptons, bien entendu, le confident de Félix, le sage et honnête Albin, qui est de tous les temps, et le confident de Sévère, Fabian, qui, lui, est un peu trop du xviic siècle, et a comme un faux air de cet écuyer du grand Cyrus, le fidèle Féraulas, aux dépens duquel Boileau nous amuse dans son très spirituel dialogue des Héros de roman.

3. Voirie beau livre de M.Ernest Havet sur Cyprien, évêque de Carthaf/e.

vent et sévère, il s'irrite contre le néophyte, sur le cœur duquel sont encore puissantes « les douceurs de son nouveau mariage ' », et il lui enseigne, il lui ordonne même le renoncement aux plus légitimes des tendresses humaines. Il est cependant un des biens de ce monde auquel tient encore ce « stoïcien |du christianisme », comme on a pu appeler Néarque : la vie. Il ménage sa vie, mais parce qu'elle est utile à Dieu, parce qu'il l'a consacrée à propager la vérité, parce qu*n en a su faire un enseignement. Il y renonce avec joie, dès qu'il sent que l'heure isst venue, mais, comme sa vie a été d'un apôtre, sa mort aussi est d'un apôtre. Tandis que la mort de Polyeucte est surtout un triomphe, ceUe de Néarque est encore un enseignement :

Puisse- je vous donner l'exemple de souffrir!

Au dénouement, Pauhne aussi est chrétienne, et veut rejoindre au ciel Polyeucte et Néarque ; la grâce l'a touchée ; mais elle était déjà mûre pour le christianisme, cette jeune païenne de grande famille, à l'esprit droit, au cœur honnête, qui avait dûhre et méditer au foyer de son père ce traité des Devoirs de Cicéron, si justement appelé par Villemain « le plus beau traité de vertu inspiré par la sagesse purement humaine ». Sa vertu l'avait prédestinée à la foi, et l'amour l'y élève sans peine. Sévère, lui, est « Tidéal, sous l'Empire, de l'honnête homme païen, déjà entamé et touché- ». S'il ne va pas encore, comme Pauhne, jusqu'à l'hommage définitif, c'est qu'il est plus facile de passer d'une foi à une autre, comme Pauhne, que de ipasser du doute à la foi. Or, Corneille a personnifié dans • [Sévère la haute société romaine, que les philosophes de l'école jiacadémique ont rendue sceptique et, par suite, tolérante; elle •[n'offre déjà plus que par tradition et par convenance à Jupiter iJCapitohn son encens et ses sacrifices; elle a déjà pitié de ces

: 1. Pane'r/yrigiie de saint Bernard. Il est impossible, en lisant la première liscène de Polyeucte, de ne pas songer à ces belles pages où Bossuet nous I (montre le pieux Bernard arrachant successivement aux honneurs et aux légitimes tendresses de ce monde son oncle Gaudri, tous ses frères, sa sœur, et enfin « son bon père, le vieux Tesselin », que ses enfants avaient laissé seul ■' dans sa caduque vieillesse » pour courir « au monastère, à la pénitence ». '1. Sainte-Beuve, Port-Royal, liv. I, chap. vi.

chrétiens innocents que Ion persécute ; mais ces mêmes philosophes, qui kii ont ouvert les yeux sur les extravagances de >a reUgion, lui ont en même temps inspiré de la défiance à l'égard des autres rehgions; désabusée de ses croyances sans éprouver le besoin d'une autre foi, elle reste donc presque indifférente entre ses anciens dieux, qu'elle connaît trop, et ce dieu non- A'eau, qu'elle ne connaît pas encore assez. L'heure approche toutefois où l'héroïsme des martyrs va gagner au christianisme par l'admiration ces déserteurs du paganisme, et FéUx converti appelle cette heure de ses vœux.

Félix croit-il, lui, du moins, avant sa conversion, en ces dieux dont il défend la cause? Cela est certain; mais c'est surtout parce que leur culte est le culte officiel : <■ 11 y croit de cette croyance où le sentiment des nécessités administratives entre pour la lAns grande part. Le paganisme n'est jjoint pour lui une foi personnelle, qu'il ait examinée, acceptée, pour laquelle il serait tout disposé à souffrir; non, c'est une foi de tradition d'abord et de situation ensuite... Il croit à Jupiter... parce que l'empereur Décie y croit également ou affecte d'y croire ^ " Dans les chrétiens le gouverneur Féhx poursuit donc

Les ennemis communs de l'État et des Dieux,

mais plus encore les ennemis de l'État, c'est-à-dire de l'empereur, que les ennemis des lUeux-.

Il n'est donc alors personne qui offre encore des hommages sincères et adresse des prières ardentes à ces dieux, dont le nom sert de prétexte à frapper les chrétiens ? Si, le peuple ; et Corneille, avec le sens admirable qu'il avait de la vérité historique, a très bien compris qu'il ne devait pas oublier dans son tableau du monde romain cette populace qui poursuivait les disciples du Christ d'une haine irréflécliie et superstitieuse. Mais notre système dramatique ne lui permettait pas d'introduire la foule eUe-même sur le théâtre, et d'étaler sur la scène, comme l'a fait, avec tant de talent, Shakespeare dans la Mon

1. M. Franxisque Sarcey, le Temps, Chronique théâtrale du 6 octobre 18S4

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