‹ Polyeucte (volume 2)Chapitre 21 sur 175 · C'est ce qui ressort clairement des vers 923 et · texte numérisé non relu

C'est ce qui ressort clairement des vers 923 et

SOURCES, ACTIU-N ET CARACTÈRES. 4y

de César, ses emportements furieux, ses reAirements subits, Sun effrayante bêtise'. De même qu'il avait personnifié dans Sévère la haute société romaine, il fallait que Corneille personnifiât clans un acteur la populace païenne, a^ec son idolâtrie fervente, ses préjugés enracinés et ses colères sanguinaires. Pour en pouvoir mieux rendre tout l'aveuglement et toute la Aiolence, il a jugé à propos de se serAir d'un personnage de femme, la femme étant en général moins judicieuse et plus passionnée que l'homme-, et il a imaginé le rôle de Stratonice. Ce n'est pas une méchante créature que cette Arménienne, et même, prompte à s'émouvoir, comme presque toutes les femmes du peuple, elle s'attendrit et verse des larmes en écoutant les adieux de Pauhne et de Sévère ; mais la voici qui revient du temple, toute frémissante encore de l'horreur du sacrilège commis sous ses yeux; sa haine contre les chrétiens, haine farouche et mêlée de crainte, car elle les accuse d'user de sortilège ^ étouffe en elle tout autre sentiment, même son respect pour le sang de ses rois, et sa fougueuse indignation éclate et se répand en injures : Polyeucte,crie-t-elle àPauUn»

le.

N'est plus digne du jour

C'est rennemi commun de l'État et des Dieux, Un méchant, un infâme, un rebelle, un perfide, Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide. Une peste exécrable à tous les gens de Jnen, Un sacrilège impie, en un mot, un chrétien;

1. Le peuple demande compte à Brutus du meurtre de Cësar; Brutus déclare qu'il a tué son meilleur ami pour assurer la liberté de Rome, et, dans la fouie, la vois enthousiasmée du troisième Citoyen s'élève : « Que Brutus soit fait César! » Marc-Antoine parle à son tour, et de nouveauté troisième Citoyen est retourné: « Je crains bien qu'il n'en vienne à la place de César un plus mauvais que lui.... 11 n'est pas dans R.omeun homme d'un plus grand cœur quAntoine... » Et il entraine la foule contre ce Brutus,

au'il acclamait quelques instants auparavant : « Allons, des brandons, holà, es brandons de feu! — Chez Cassius, chez Brutus, brûlons tout! » Le troisième Citoyen est le plus bète, mais les autres sont aussi changeants, aussi prompts à passer sans raisons sérieuses de l'admiration à la colère.

2. Déjà dans i/o/-flc«?, ayant besoin de couper en deux parties la narration du combat des Horaces et"^de5 Curiaces, Corneille s'était sfrvi pour cela « de l'impatience d'une femme qui suit brusquement sa première idée et présume le comljat achevé, parce qu'elle a vu deux des Horaces par terre, et le troisième en fuite. Un homme, qui doit être plus posé et plus judicieux, n'eût pas été propre à donner cette fausse alarme ». [Eramen d'Horace.)

3. Dans une étude lue à l'Académie des Inscriptions le 17 juin 1887,

oO NOTICE SUR « POLYEUCTE », ETC.

et la présence seule de Pauline retient sur ses lèvres un dernier cri, celui que poussa tant de fois la populace altérée du sang chrétien : « Les chrétiens aux lions ! » Ce rôle si court est peutêtre le plus original du Polyeucte de Corneille, comme Polyeucte est peut-être celle de ses tragédies qui nous fait le plus admirer le grand Corneille hhtorien^.

M. Edmond Le Blant a établi que pour les païens en effet les chrétiens constituaient alors une société de sorciers, et que le Christ lui-même était un puissant magicien 'voir d'ailleurs la note du vers2o8y.

1. Ernest Desjardins a réuni en volume sous ce titre une série d'articles qu'il avait publiés dans le Mrmiteur. — On trouvera en note, au vers 14 46, une courte étude du poète Victor de Laprade sur le style de Corneille.

NOTICE SUR LÀ TRAGtÉDIE CHRÉTIENNE

AU XYIP SIÈCLE

Pour être beaucoup plus rares que les tragédies profanes, les tragédies chrétiennes sont cependant assez nombreuses au xvn^ siècle avant Polyeucte et surtout dans les années qui ont suivi la représentation de ce chef-d'œuvre. C'est la forme sous laquelle se sont continués les Mystères, après que la renaissance des lettres eut entrepris de créer une tragédie française sur le modèle de la tragédie grecque ou latine. Seulement, de même que les Mystères n'avaient produit aucun chef-d'œuvre, la tragédie chrétienne^ n'a produit avant 1613 aucune œuvre qui mérite d'être tirée de pair et d'être sauvée de l'oubli. Qui connaît aujourd'hui, pour ne pas remonter plus haut que le xvii^ siècle, le Martyre sanglant de sainte Cécile (1606) de Nicolas Soret, la Clott'lde, reine de France (1614) de Jean Prévost, un ami des frères Sainte-Marthe, les tragédies chrétiennes (1617 et 1618) de Jean Boissin de Gallardon, le Martyre de saint Gervais, écrit en 1637 par un prêtre, François Chevreau, le Grand Clovis, premier roi chrétien (1638), de Nicolas l'Héritier de Villandon, qui fut plus tard historiographe du roi, VEustache maWy7'(1639j de Balthasar Baro, de l'Académie française, ancien secrétaire de d'Urfé. continuateur de VAstrée, et celui que donna en 164'2 un certain Desfontaine? Les érudits parlent quelquefois de la tragédie de Sainte Agnès (1615) de Pierre Troterel, sieur d'Aves-: mais c'est pour en rappeler quelques

1. Uae tragédie biblique du xyi? siècle, /c? Juives.de Robert Garnicr, renferme des scènes remarquables; mais nous ne parlons dans cette Notire que de la tragédie chrétienne.

2. Troterel était Normand, comme presque tous les auteurs dramatiques de la première moitié du xviit- siècle.

A'ers ridicules. 11 est d'ailleurs fort douteux que toutes les trag:édies que nous venons d'énumérer aient même été représentées sur la scène publique. On lit en effet dans un Traité delà Disposition du Poàne dramatique et de la prétetidue règle de vingtquatre Ae?/res, publié en 1637, sans nom d'auteur : a L'amour et la guerre, Tun ou l'autre séparément, ou les deux ensemble, fournissent aux auteurs tous les sujets profanes du théâtre. Je dis profanes, pource qu'on y peut mettre d'autres beaux sujets tirés des livres saints, où les passions humaines peuvent jouer leurs rôles, et où les vertus des grands personnages peuvent triompher des Aices et des cruautés des tyrans; mais tels arguments, n'étant pas le gibier de no$ poètes, ni de nos sages mondains , sont plus propres en particulier qu'en public, et dans les collèges de l'Université, ou dans les maisons privées, qu'à la cour, ou à l'hôtel de Bourgogne. » Il est donc bien probable que la plupart de ces pièces, notamment celles de Boissin et de Chevreau, ont été jouées simplement entre les murs d'un collège, comme l'ont certainement été en 1630 et en 1635 des tragédies latines du P. Gellot et du P. Berthelot, et que, «ivant 16i3, le grand public avait eu rarement l'occasion d'assister à la représentation d'une tragédie sacrée. Aussi, lorsque la lecture des autos de Guilhem de Castro et de Lope de Vega. ou le bruit que faisait déjà la doctrine delà Grâce, eurent inspiré à Corneille, toujours curieux de la nouveauté, l'idée d'écrire une tragédie chrétienne, lorsqu'il soumit son Polyeucte au jugement de l'hôtel de Rambouillet, la nouvelle œuATe de l'auteur du Cid et de Cinna fut-elle écoutée aAec surprise et froideur. Le goût de l'époque était si peu aux tragédies chrétiennes! Quelle idée, en vérité, quand la tragédie romanesque et la tragédie politique aA'aient la vogue, de risquer sur la scène d'un théâtre public une pièce qui ressemblait à une tragédie de collège ! Aux préventions littéraires de ceux qui disaient, avant Boileau, que le christianisme n'était pas pot'-tique, se joignaient les scrupules religieux des personnes pieuses, blâmant, avec la marquise de Rambouillet, l'union, dans une trag'^die sacrée, des tendresses humaines et de l'amour divin, ou désapprouvant, avec Godeau, l'excès de zèlo qui porte

Polyeucte à renverser les idoles. Enfin quelques doctes ajoutaient qu'en excluant de la tragédie les « personnes tout à fait vertueuses qui tombent dans le malheur », Aristote se trompait avoir banni « les martyrs de notre théâtre ^ ».

On sait que le public ne jugea pas comme l'hôtel de Ram- Jjouillet, et que, grâce au génie de Corneille, le martyr Polyeucte réussit au théâtre contre la sentence d' Aristote. Et même, dit l'abbé de Yilliers dans son Entretien sur les tragédies de ce temps (1675), les comédiens de l'hôtel de Bourgogne gagnèrent «plus d'argent au Polyeucte qu'à quelque autre tragédie qu'ils aient représentée depuis ». Du coup, les tragédies chrétiennes furent à la mode, et, pendant quelques années, les martyrs se succédèrent sur la scène. Ce sont d'abord un Hermenirjilde (1643) du gascon La Calprenède, puis le Saint Alexis (1644) et r Illustre Comédien ou le Martyre de saint Genest (1643) de Desfontaine, une Sainte Catherine (\6ii) de Saint-Germain, une Sainte Aldegonde (1643) de Jean Dennetières, chevaUer, sieur dé Beaumé, enfin, pour ne nommer que les principales, la Théodorcy vierge et martyre (1643), de Corneille, et le Véritable saint Genest (1646) de Rotrou.

Deux seulement de ces tragédies nous arrêteront quelques instants : celle de La Calprenède, à cause de cette singularité qu'elle est écrite en prose, et le Véritable saint Genest do Roirou, parce que c'est, après Polyeucte, la meilleure tragédie chrétienne du xvii^ siècle.

Assurément ce n'est pas un écrivain à dédaigner que La Calprenède : sa tragédie sur la Mort de Mitkridate (1637) a quelque valeur, et son roman de Cléopâtre (1665), dont le personnage d'Artaban est resté proverbial, ravira M"'*' de Sévigné. On penserait donc que, s'il a tenté cette innovation d'une tragédie en prose, c'est qu'il voulait essayer de donner à la tragédie plus de mouvement, de vie, de vérité. Il n'en est rien : dans son Hermenigilde, les couplets ne sont pas moins longs, le dialogue n'est ni plus simple, ni plus naturel, que dans ses tragédies envers ; on en peut juger par cette phrase

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