LÉ AN DR E
Moi? .Ji' suis l'assemblée.
1. Rotrou est de tous les poètes du xvn'^ siècle celui qui avait au plus haut 'legré ce don de Vimage, que l'on regarde aujourd'hui conime la qualité maîuesse du poète.
2. Elle ne se maintint pourtant pas longtemps au théâtre, pour plusieurs raisons, dont la moindre n'est pas la croyance de plus en plus profonde du xvii« siècle à la nécessité de la séparation des genres. Quand l'école romantique eut fait justice de ce prétendu dogme, iSaint Genest fut signalé par M. Emile Deschanel à Bocage, qui le joua avec succès à l'Odéon en 1842. Depuis, les lettrés n'ont pas oublié la tragédie de Rotrou.
La A'ogue des tragédies chrétiennes fut d'aillem-s, au XVII'' siècle, aussi courte qu'elle avait été subite : le succès de Polyeucte lapait fait naître: la chute de Théodore la fit tomber: les comédiens renoncèrent, bientôt après Corneille, aux tragédies chrétiennes, qui ne leur faisaient plus gagner d'argent, et n'en jouèrent plus, après le Saint Genest, qu'un très petit nombre. Nous ne trouvons à citer parmi ces pièces, presque toutes très faibles, que les Chaste!^ Martyrs ^1650), tragédie de >P^^ Marthe Cosnard,de Sées, imitée à'Agathonphile, roman de J.-P.Gamus,évêque de Belley, et précédée d'un hommage poétique de Corneille, la Sainte Dorothée (1658) de Rampale, une des Aictimes de Boileau, YAdrieti (1688) de Campistron, et la Gabinie, vierge et martyre (1699), de Brueys, qui. au témoignage de Dangeau, ne déplut pas à la cour.
Il est à noter que les représentations de Polyeucte même de\iennent de plus en plus rares à mesure que Ton avance vers la fm du xvii^ siècle. Décidément le public se range à l'avis des déAots et des lettrés, d'accord, comme aux beaux jours de l'hôtel de Rambouillet, pour séparer radicalement la religion de la poésie, et pour proscrire du théâtre la tragédie chrétienne : « On a, dit en 1675 labbé de Villiers dans son Entretien sur les tragédies de ce temps^ renvoyé ces sortes de sujets dans les collèges, où tout est bon pour exercer les enfants, et où l'on peut impunément représenter tout ce qui est capable d'inspirer de la dévotion ou la crainte des jugements de Dieu ^ >'
Cette relégation de la tragédie rehgieuse, suspecte aux uns, dédaignée par les autres, explique jusqu'à un certain point, nous semble-t-il, le silence que les meilleurs esprits du siècle de Louis XIV ont gardé sur Polyeucte. En effet, si Boileau ne le mentionne point dans son Art poétique, n'est-ce pas que cette pièce n'appartenait à aucun genre classé, et que Boileau, qui d'ailleurs condamnait expressément les mystères, a dû se taire sur Polyeucte et la tragédie chrétienne, renouvelée par Pierre Corneille, comme il s'est tu sur la fable, transfigurée par
1. Une imitation latiae de Potyeucte, VEustachius martyr du P. Lejay, eut beaucoup de succès en 1684 chez les Jésuites.
La Fontaine ' ? Si Racine, dans le magnifique éloge qu'il prononça de Corneille en recevant à rAcadémie son frère Thomas, ne cite point /*o/?/eMc/e parmi les chefs-d'œuvre du grand poète, n'est-ce pas simplement que depuis plusieurs années, conformément au goût dupubhc, les quatre grandes tragédies profanes qu'il nomme étaient représentées beaucoup plus souvent que la tragédie chrétienne qu'il ne nomme pas? Si enfin Fénelon lui-même, qui se plaint, dans sa Lettre à rAcadémie, de trouAcr dans toutes nos tragédies « cet amour volage et déréglé qui fait tant de ravages », ne s'avise point de faire une exception en faveur de Polfjeucte^ pas plus d'ailleurs qu'en faveur d'Esthe?' et à'Athalie, n'est-ce pas qu'à ses yeux, comme à ceux de ses contemporains, Polyeucte n'était guère qu'une tragédie de collège, comme Esther et Athah'e étaient des tragédies de couvent, et qu'il ne croyait pas qu'on eût à en tenir compte dans un traité sur le théâtre - ?
Esthe?' n'est guère en effet qu'une éloquente et charmante tragédie de couvent; mais il est curieux de remarquer que jamais nos deux grands poètes n'ont composé de pièces plus parfaites et ne se sont élevés plus haut que dans ce genre discrédité de la tragétUe sacrée. Fontenelle avait raison, quand, le premier, il écrivait que Polyeucte est le chef-d"œuATe de Corneille, et beaucoup de personnes répètent après Voltaire ([w'Athalie est peut-être « le chef-d'anivre de l'esprit humain ^ ->.
1. D'après le Bolxaaa, Boileau considérait Polyeucte comme une des plus belles œuvres de Corneille.
2. La distinction entre les représentations des théâtres publics et celles des collèges était si complète que Bossuet n'excluait de son anathème général contre le théâtre que les tragédies latines jouées chez les Jésuites. {Maximes et réflexions sitr la Comédie, xxxv .