Cours de littérature drarn., t. II
2. On a remarqué également que les deux poètes latins dont Corneille sest inspiré particulièrement, Sénèque le Tragique et Lucain, étaient nés à Cordoue, en Espagne.
3. On avait déjà vu sur notre théâtre plus d'un soldat fanfaron; mais, dit Brantôme [Discours d'aucunes rodomontades ', « les rodomontades espagnoles, certes elles surpassent toutes les autres, de quelque nation que ce soit )'.
NOTICE SUR PIERRE CORNEILLE (1606-1684). Il
braient ce drame touffu ceux qui en constituaient véritablement l'intérêt dramatique ; il n'a occupé les spectateurs que des amours de Rodrigue et de Chimène, parce qu'il a compris que le drame était tout entier dans cette lutte émouvante entre le devoir et la passion : Rodrigue devant tuer le père de Chimène pour venger l'honneur du sien, Chimène deA'ant demander la tête de Rodrigue pour venger la mort de son père. Corneille a donc SU;, même en imitant, rester original, et faire du drame espagnol uno tragédie bien française. « Jamais pièce de théâtre,
dit Fontenelle', n'eut un si grand succès Corneille avait,
dans son cabinet, cette pièce traduite en toutes les langues de
l'Europe, hormis l'esclavonne et la turque Elle était en
italien, et, ce qui est plus étonnant, en espagnol. Les Espagnols avaient bien voulu copier eux-mêmes une copie dont l'original leur appartenait-. M. PelUsson, dans sa belle Histoire de V Académie française, dit qu'en plusieurs provinces de France il était passé en proverbe de dire : Cela est beau comme le Cid. Si ce proverbe a péri, il faut s'en prendre aux auteurs, qui ne le goûtaient pas, et à la cour, où c'eût été très mal parler que de s'en
servir sous le ministère du cardinal de Richeheu En effet,
quand le Cid parut, le cardinal en fut aussi alarmé que s'il avait vu les Espagnols devant Paris. » Il lui déplaisait fort de voir applaudir à la scène -la bravoure castillane, quand, quelques mois auparavant, les Espagnols, avec lesquels on était en guerre ;, avaient franchi la frontière. De plus, le Cid était une apologie du duel, au moment où il était devenu tellement à la mode que Richeheu avait dû faire signer au roi les édits les plus sévères pour arrêter cette effusion de sang inutile et coupable. Enfin, car il y a des petitesses même dans les plus grands hommes, le cardinal se rappelait comment Corneille avait quitté la société des Cinq ; il ne pardonnait pas au Cid des applaudissements que n'aA'ait pas obtenus la Comédie des J'uileries. Il trouva des alhés contre Corneille dans tous ses rivaux.
1. Dans sa Vie de Corneille. — Il était neveu du grand poète.
2. Diamante a fait en Espagne une imitation du Cid. En France, Urbain Chevreau a écrit en 10:38 In Su/ te et le Mariar/e du Cid, et Casimir Delavigne a lait représenter, le l-j décembre 1830, la Fille du Cid.
Scudéry, Mairet, Claveret, ces mêmes auteurs, qui avaient porté la Veuve aux nues, parce qu'ils croyaient pouA'oir faire mieux, attaquèrent violemment /e ^«'c?, parce qu'ils se rendaient compte qu'ils ne feraient jamais aussi bien. Corneille se défendait. Sûr de lAcadémie, qu'il venait de fonder, le cardinal voulut faire condamner par elle la tragédie de Corneille ; mais il fallait le consentement du poète pour que sa pièce fut soumise au jugement de la docte compagnie ; on le lui arracha, et TAcadémie, par la plume de Chapelain, rédigea une critique du Cid, modérée dans la forme, mais au fond très sévère et très injuste. Il y avait six mois que durait cette fameuse «querelle du Cid^ ». La critique de TAcadémie y mit fui, mais elle découragea beaucoup Corneille.
Il revint en 1638 à Rouen. L'année suivante, il perdit son père, auquel le roi avait accordé en janvier 1837 des lettres de noblesse, à l'occasion du Cid. Des règlements de successions et des difficultés que le poète eut au sujet d'une de ses charges d'avocat à la Table de marbre du Palais, retardèrent jusqu'au commencement de l'année 1640 les représentations d'Horace. Le succès d'Horace fut bientôt suivi du succès de Cinna et du mariage de Corneille avec Marie de Lamperi ère, fille duheutenant général aux Andelys. Si nous en croyons Fontenelle, le cardinal lui-même, apaisé par la publication des Sentiments de f Académie sur le Cid^ serait intervenu auprès de Mathieu de Lamperière pour le décider à donner sa fille à Corneille. Peut-être est-ce donc par reconnaissance autant que par prudence que le poète dédia en 16il au cardinal sa tragédie d'Horace '. Il songeait déjà à une nouvelle œuvre, une tragédie sacrée, tirée de la traduction des Vies des Saints de Siméon le Métaphraste^ Avant de faire représenter son Polijeucte, il le lut à l'Hùtel de Rambouillet, qu'il fréquentait depuis quelque temps,
1. Dans le premier volume du Roinantisme des classiques (Calmann Lëvy, éditeur), M. Emile Deschanel a résumé avec beaucoup de netteté l'histoire assez compliquée de la Querelle du Cid.
2. Corneille avait déjà dédié le Cid à une nièce du cardinal, la marquise de Combalet,
3. N'oublions' pas que, ancien élève et ami des Jésuites, Pierre Corneille était très pieux; et d'ailleurs cette lecture a pu lui être indiquée par son frère cadet Antoine, qui était entré dans les ordres.
NOTICE SCR PIERRE CORNEILLE (1606-168 i}. 13
L't OÙ les madrigaux qu'il avait composés pour la fameuse Cz/Zrlande de Julie (1641) avaient été fort goûtés. L'effet produit par la lecture de Polyeucle ne fut pas bon ; heureusement, le public jugea autrement que les habitués de la chambre bleue : et, s'il ne comprit pas Pohjeucte (1643j comme nous le comprenons aujourd'hui, il comprit du moins que c'était un chefd'œuvre.
Le Cid avait été l'œuvre déhcieuse de la jeunesse finissante de Corneille ; Polyeucte était l'œuvre parfaite de sa vigoureuse maturité. Il était cette fois impossible que le poète montât plus haut ; par malheur, il ne pourra se maintenir à cette hauteur. Au lendemain même de ses triomphes, le système dramatique que Corneille s'était formé va rentraîner à l'exagération, et transformer ses quaUtés en défauts. Dès ses premières pièces, aux deux éléments constitutifs de la tragédie reconnus par Aristote, la terreur et la pitié, Corneille en avait cru pouvoir joindre un troisième, qui caractérise son théâtre, l'admiration ; plus tard, il comptera trop sur cette admiration, à laquelle il avait dû tant d'applaudissements dans le Cid, dans Horace, dans Cinna, dans Polyeucte ; il aura le tort de croire qu'elle pourrait peut-être soutenir à elle seule toute une tragédie, et de néghger de plus en plus la terreur et la pitié. En outre, il n'est pas toujours facile d'exciter l'admiration, et, trop souvent. Corneille essaiera vainement de la provoquer par une grandeur d'âme emphatique et fausse, bien éloignée du véritable héroïsme, qui respirait dans ses premières pièces. Ajoutez à cela qu'après Polyeucte Corneille, comme l'a très bien remarqué Nisard^ abandonnant la tragédie de caractère, « incUna de plus en plus A^ers la tragédie de situation... Or, dans un poème dramatique où les situations sont le but et l'intrigue le moyen, dès que la situation cesse de porter le poète, il fléchit. Les intervalles, qui, dans la tragédie de caractère, sont rempUspar le développement même des caractères, sont vides dans la tragédie d'intrigue. » Pour ces raisons, aucune des nombreuses onivres qu'après Polyeucte enfanta le génie fécond et varié de
\. Histoire de ta Litte'rature française, liv. III, chap. m.
li >'OTICE SUR PIERRE CORNEILLE 1606-1684).
Corneille, ne mérite plus ce beau nom, qu'il ne faut pas prodiguer^ de chef-d'œuvre, bien que toutes, ou presque toutes, renferment encore des beautés de premier ordre.
Dans rhiver qui sui\it la représentation de Polyeucte^ Corneille écrivit en même temps deux œuvres aussi différentes que jadis l'Illusion comique et le Cid: la tragédie de Pompée et la comédie du Menteur. La première, tirée de lo. Pharsale^ renferme des scènes admirables ; malheureusement elle est gâtée par cette emphase, qui plaisait à Lucain, et ne déplaisait pas à Corneille, et par un amour peu intéressant, qui refroidit une action à laquelle il est presque inutile. Corneille était déjà d'avis qu'il fallait de l'amour dans une tragédie, mais qu'il ne devait pas y tenir trop de place : ^ J'aime, écrira-t-il jjIus tard à Saint-Évremond ^ qu'il y serve d'ornement, et non pas de corps. » Cette théorie, que Voltaire condamnera avec raison dans sa fameuse lettre à Maffei, nous exfjlique pourquoi tant des dernières tragédies de Corneille sont si froides : pour que l'amour n'ennuie point au théâtre, il faut qu'il fasse le nœud même du drame, et que ce soit autre chose qu'un amour de tète.
Avec le Menteur, Corneille revenait au théâtre espagnol. Cette charmante comédie, tirée de la Vérité suspecte d'Alarcon, est étincelante de verve et d'esprit. Ce fut, dit très bien Nisard dans son Histoire de la Littérature française^ ^ « le trait de lumière qui A'int révéler à Molière son génie », en lui faisant comprendre que la véritable source du rire était, non pas dans des combinaisons souvent pénibles et extravagantes d'événements, mais dans l'exacte peinture des mœurs et des caractères. On est donc en droit de faire remonter à Corneille la comédie de caractère, bien qu'il n'ait guère peint dans le Menteur qu'un caractère de convention, que son aimable Menteur ne mente guère que pour s'amuser et nous amuser, et que Corneille n'ait pas eu le cœur de le punir au dénouement. Du moins y a-t-il dans la comédie de Curneille une scène, celle où le père de Dorante accable son
L En le remerciant de lui avoir envoyé sa Dissertation sur la tragédie de Racine intitulée Alexandre le Grand (1666). 2. Liv. III, ch. vu.
fils de reproches mérités, que Molière n'a pas surpassée dans son Don Juan.
Le succès du Menteur fut tel que Corneille voulut donner une suite à sa comédie; il y rattacha, assez péniblement, une imitation àAirner sans savoir qui de Lope de Vega, et la mit à la scène sous le nom de la Suite du Menteur (1645). « La Suite du Menteur ne réussit point, a écrit Voltaire. Serait-il permis de dire qu'avec quelques changements elle ferait plus d'effet au théâtre que le Menteur même^? » Ce qui prouve qu'il y a beaucoup d'exagération dans ce jugement de Voltaire, c'est qu'Andrieux-, charmé par les trois premiers actes de la romanesque comédie de Corneille, a essayé à deux reprises de la remanier, sans pouvoir la maintenir au répertoire. Il n'est resté de la Suite du Menteur qu'un charmant couplet sur la fataUté de l'amour. Ajoutons que cette comédie est aussi bien écrite, d'un style aussi alerte et aussi spirituel, que l'était le Menteur^.
Pendant qu'on représentait la Suite du Menteur, Corneille mettait la dernière main à une tragédie, Rodogune ri 646), dont le plan lui avait coûté plus d'un an de travail, et qu'il préféra toujours à tous ses chefs-d'œuvre , sans en excepter le Cid et Polyeucte, probablement parce qu'elle était presque toute de son invention. Il est vrai que le cinquième acte de Rodogune est un des plus tragiques qui soient au théâtre ; mais il faut reconnaître aussi que les quatre actes qui servent à préparer le dénouement sont d'une lecture souvent pénible, et que l'exposition, très embarrassée, est cruellement ennuyeuse. Les admirables beautés du cinquième acte de la Rodogune de Corneille sont cause que, de très loin en très loin, cette tragédie reparaît sur le théâtre. Celle qu'avait osé faire, sur le plan dérobé à Corneille, Gabriel Gilbert, secrétaire de la duchesse de Rohan et protégé de Richeheu, est depuis longtemps tombée dans un juste oubli'.