ACTE III, SCÈNE II
PAULINE
Il est mort:
STRATONICE
I Non, il vit; mais, o j)lem^s superflus!
Ce courage* si grand, cette âme si divine, N'est plus digne du jour, ni digne de Pauline. Ce n'est plus cet e'poux si charmant à vos yeux ; C'est Tennemi commun de l'État et des Dieux, tsu
Un méchant, un infâme, un rebelle, un perfide, Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide*, Une peste* exécrable à tous les gens de bien, Un sacrilège impie : en un mot, un chrétien.
PAULINE
Ce mot aurait suffi sans ce torrent d'injures. 7sr>
V. 776. La façon dont est amené ce cri de Pauline : « Il est mort 1 » et la réplique de Stratonice ne nous paraissent pas très heureuses.
V. 780. « Corneille ne s'est pas trompé...... sur le sentiment qu'inspiraient
les chrétiens à la société païenne. L'État les considérait avec raison comme ses plus dangereux ennemis. » (E. DesjaPv.dins, le Grand Corneille historien, ix.) M. Duruy ne les appelle-t-il pas, au tome III de sa belle Histoire fies Romains, « les plus grands révolutionnaires que le monde ait jamais connus » ? — Dans Théodore (III, v), Marcelle dira de même à Placide que la chrétienne Théodore est
de tout l'empire et des Dieux ennemie,
et qu'en lui inspirant de l'amour, elle le fait lui-même
l'ennemi de l'empire et des dieux ;
dans le Saint Genest de Rotrou (V, ii), la comédienne Marcelle reprochera également aux chrétiens
le m(^pris et des rois et des dieux.
V. 784. Tout ce couplet est à la fois un trait de vérité historique et un trait de caractère. Corneille a souvent cherché à donner à ses confidents une physionomie qui leur fût particulière. Stéphanie, par exemple, dans Théodore, est une femme timide et craintive, dont les terreurs (IV, i et V, viii'i sont presque comiques, bien que fort naturelles dans la situation oii la mettent les crimes de sa maîtresse Marcelle et les justes fureurs de Placide.
V. 785. C'est une question très délicate au théâtre que celle de l'accommodation du geste à la parole. 11 est tout naturel qu'un homme, dont l'imagination aété fortement frappée par un geste qu'il a vu, par un cri qu'il a entendu, reproduise dans son récit ce geste ou ce cri, qu'il peigne ce qu'il a vu, ce qu'il croit voir encore. « Mais, dit M. Fr. Sarcey f/e Temps, Chronique théâtrale du 7 février 1887), un acteur ne doit peindre que ce qu'il est censé voir des yeux de l'imagination. Ainsi, M"e Pauline de Meulan nous conte dans un de ses feuilletons que, dans le rôle d'Abner, Lafont, à ce vers :
Le sang à votre gré coule trop lentement.
faisait un geste pour imiter le mouvement d'une chose qui coule. Est-ce qu'à
ce moment-là Abner doit voir le sang qui coule'?
Il est vrai que l'on peut parfois, avec ce système d'interprétation, obtenir des efifets très puissants. Mais il faut être un acteur de génie pour les imposer. Je
138 POLVECCTE.
STKATOMCE.
Ces titres aux elirétiens sont-ce des impostures
PAULINE
Il est ce que tu dis, sïl embrasse leur foi; Mais il est mon époux, et tu parles* à moi.
STRATOMCE.
Ne considérez [iliis que le Dieu qu'il adore.
PAULINE
Je l'aimai par devoir : ce devoir dure encore. tj»
STRATONICE
Il Aous donne à présent sujet de le haïr :
Qui trahit tous nos Dieux aurait pu vous trahir.
PAULINE
Je l'aimerais encor, quand il m'aurait trahie:
Et si de tant d'amour tu peux être ébahie*.
Apprends que mon devoir ne dépend point du sien : 795
Quil y manque, s'il veut; je dois faire le mien.
Quoi? s'il aimait ailleurs*, serais-je dispensée*
A suivre, à son exemple, une ardeur insensée?
Quelque chrétien qu'il soit, je n'en ai point d'horreur;
Je chéris sa personne, et je hais son erreur. «w
Mais quel ressentiment en témoigne mon père?
STRATONICE
Une secrète rage, un excès de colère.
Malgré qui* toutefois un reste d'amitié Montre pour Polyeucte encor quelque pitié.
me souviensquà une des rares fois quilm'ait été donné d'entendre Ml'^ Rachel, c'était dans Pauline; vous vous rappelez que Stratonice, indignée de l'attentat de Polyeucte, l'accable d'injures :
c;V'st l'ennemi commun, etc.
Et M"e Rachel, étendant le bras, disait :
Ce mot aurait suffi sans ce torrent d'injures.
Il est certain qu'au geste et à l'accent de la voix, qni faisait sonner les r du mot torrent, on vojSiit rouler comme un débordement inouï de quelque chose d'inutile. Elle le voyait elle-même. Mais il ne faut pas abuser de ces eûets. >'
V. 792. Var. : Qui trahit bi'-n les Dieux aurait pu vous trahir. iÉd. 1643-o6.)
V. 793. Le visage de Stratonice manifeste un profond étonnemen t.
V. 794. Var. : Et si de cette amour tu peux être ébahie. (Éd. 16«-:i6.)
V. 800. Vers excellent, qui résume très bien les sentiments de Pauline.