ACTE V, SCENE II
FÉLIX
Je te parle sans fard, et veux être chrétien.
Qui peut donc retarder l'effet d'un si grand bien ?
FÉLIX
La présence importune . . .
Et de qui ? de Sévère ?
FÉLIX
Pour lui seul contre toi j'ai feint tant de colère:
Disçimule un moment jusques à son départ. 5
Félix, c'est donc ainsi que vous parlez sans fard ?
Portez à vos païens, portez à vos idoles
Le sucre empoisonné que sèment vos paroles.*
Un chrétien ne craint rien, ne dissimule rien :
Aux yeux de tout le monde il est toujours chrétien. lo
FÉLIX
Ce zèle de ta foi ne sert qu'à te séduire,
Si tu cours à la mort plutôt que de m'instruira.
Je vous en parlerais ici hors de saison :
Elle est un don du ciel, et non de la raison ;
Et c'est là que bientôt, voyant Dieu face à face, 15
Plus aisément pour vous j'obtiendrai cette grâce.
' Var. Le sucre empoisonné que versent vos paroles. (1643-1656.)
9p POLYEUCTfi.
FÉLIX
Ta perte cependant me va désespérer.
Vous avez en vos mains de quoi la réparer : En vous ôtant un gendre, on vous en donne un autre, Dont la condition répond mieux à la vôtre ; 5 Ma perte n'est pour vous qu'un change avantageux.
FÉLIX
Cesse de me tenir ce discours outrageux. Je t'ai considéré plus que tu ne mérites; Mais malgré ma bonté, qui croît plus tu l'irrites,^ Cette insolence enfin te rendrait odieux, 10 Et je me vengerais aussi bien que nos Dieux.
Quoi ? vous changez bientôt d'humeur et de langage ! Le zèle de vos Dieux rentre en votre courage ! Celui d'être chrétien s'échappe ! et par hasard Je vous viens d'obliger à me parler sans fard I
FÉLIX
15 Va, ne présume pas que quoi que je te jure. De tes nouveaux docteurs je suive l'imposture : Je flattais ta manie afin de t'arracher Du honteux précipice 011 tu vas trébucher ; Je voulais gagner temps, pour ménager ta vie
2c Après l'éloignement d'un flatteur de Décie ;
» Var. Mais maigre ma bontë qui croît quand tu l'irrites. (1643-1656.)