ACTE I, SCENE I
Le bras qui la versait en devient plus avare,
Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien
Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien.
Celle qui vous pressait de courir au baptême,
Languissante déjà, cesse d'être la même, 5
Et pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr.
Sa flamme se dissipe, et va s'évanouir.
Vous me connaissez mal : la même ardeur me brûle.
Et le désir s'accroît quand l'effet se recule :
Ces pleurs, que je regarde avec un œil d'époux, lo
Me laissent dans le«cœur aussi chrétien que vous ;
Mais pour en recevoir le sacré caractère,
Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire.
Et qui purgeant notre âme et dessillant nos yeux,^
Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux, 15
Bien que je le préfère aux grandeurs d'un empire.
Comme le bien suprême et le seul où j'aspire,
Je crois, pour satisfaire un juste et saint amour,
Pouvoir un peu remettre, et différer d'un jour.
NÉARQUE
Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse ; 2c
Ce qu'il ne peut de force, il l'entreprend de ruse.
Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler,
Quand il ne les peut rompre, il pousse à reculer;
D'obstacle sur obstacle il va troubler le vôtre,
Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre ; 25
Et ce songe rempli de noires visions
^ Var> £t d'un rayon divin nous dessillant les yeux. (1643-1656.)
l8 POLYEUCTE.
N'est que le coup d'essai de ses illusions: Il met tout en usage, et prière, et menace ; Il attaque toujours, et jamais ne se lasse ; ' Il croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu, 5 Et que ce qu'on diffère est à demi rompu.
Rompez ses premiers coups ; laissez pleurer Pauline. Dieu ne veut point d'un cœur oh le monde domine, Qui regarde en arrière, et douteux en son choix, Lorsque sa voix l'appelle, écoute une autre voix.
TOLYEUCTE.
lo Pour se donner à lui faut-il n'aimer personne ?
NÉARQUE
Nous pouvons tout aimer: il le souffre, il l'ordonne; Mais à vous dire tout, ce seigneur des seigneurs ^ Veut le premier amour et les premiers honneurs. Comme rien n'est égal à sa grandeur suprême,
15 II faut ne rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même. Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang, Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite ^ Qui vous est nécessaire, et que je vous souhaite !
20 Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux. Polyeucte, aujourd'hui qu'on nous hait en tous lieux. Qu'on croit servir l'État quand on nous persécute, Qu'aux plus âpres tourments un chrétien est en butte, Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs,
25 Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs ?
» Var. Mais ce grand roi des rois, ce seigneur des seigneurs. (1643-1656.) • Var. Mais que vous êtes loin de cette amour parfaite. (1643-1663.)