Histoire du théâtre français^ VI
INTRODUCTION J3
glée par la haine! Deux objections pourtant étaient plus sérieuses.
D'abord le fanatisme de Polyeucte pouvait troubler les consciences timorées, les âmes croyantes, mais paisibles, que toute violence effraye. L'Eglise, en eiîet, a toujours condamné certains excès de zèle, certains emportements dangereux. ^ «Le chrétien, disait saint Grégoire, de Nazianze, ne doit pas luimême s'exposer à la persécution : c'est lâcheté que de se' refuser, c'est témérité que de s'offrir. » Néarque ne dira pas autre chose à Polyeucte dans la scène vi de l'acte II, et Néarque avait sans doute présent à Tesprit l'exemple de ces chrétiens ,qui, après s'être offerts spontanément aux bourreaux, avaient reculé au dernier moment devant l'horreur des supplices; mais il ne pouvait prévoir l'étrange développement que prendrait au. IV® siècle cette foUe du suicide, avec la secte des donatisteset des circoncellions. Saint Paul avait dit pourtant: « Le royaume du ciel ne s'ouvrira pas pour ceux qui profèrent des paroles de malédiction. » Il est vrai que d'autres aimaient à répéter, avec saint Mathieu, que c'est par la violence qu'on force l'entrée des cieux. Mais la doctrine communément acceptée était bien celle de saint Cyprien, martyr lui-même, et qui défendait de se livrer, celle d'Origène,qui répondait au païen Celse : u Mon adversaire prétend que les chrétiens parlent ainsi : « Voyez-moi, devant les statues de Jupiter, d'Apollon «ou de quelque autre dieu; je les outrage, je les soufflette, et «pourtant elles ne se vengent pas. » Si jamais il a entendu quel(]u'un s'exprimer de la sorte, ce ne peut être qu'un chrétien du dernier ordre, quelque indiscipliné, quelque ignorant. Ne sait-il pas que dans la loi divine il est écrit: Tu n'outrageras pas les dieux?... Il ne faut pas que notr% bouche s'accoutume à maudire; car il est écrit: Bénissez, ne maudissez pas 2. » Saint Augustin et Lactance sont du même avis On sentit même le besoin de donner une sanction à ce conseils vraiment évangéliques : en 305, les Pères du conciU d'Illibéris,en Bétique, écrivent dans leurs canons: « Siquelqu'un brise les idoles et est tué pour ce fait, il ne sera pas inscrit au nombre des martyrs, car nous ne voyons pas dans l'évangile que les apôtres aient rien fait de semblable. » C'est que de pareilles provocations, aussi vaines que bruyantes, étaient de nature à déchaîner sur les chrétiens des persécutions nouveller
1. Nous empruntons beaucoup ici au très remarquable mémoire de M. Le blant : Pah/micte et le zèle téméraire [Mémoires de L'Académie des Inscriptions, t. XXVIII).
2. Ces lignes curieuses étaient écrites précisément au temps du vivaiî Poiyeuctd
POLYEUGTE
la plus simple prudence commandait donc de s'en abstenir. Mais la prudence n'est pas toujours écoutée en un temps de lutte et de crise. Gomment désavouer ceux qui, poussés pat
cœur pour le Dieu méconnu? On était donc conduit à faire Qéchir les principes, à établir tout au moins des exceptions et à dire ce que; dira plus tard un pieux érudit , à propos de Nicéphore et des martyrs de Palestine : « L'Eglise, qui condamne ce zèlè dans d'autres comme une présomption, l'a regardé en eux comme un effet de la grâce du Saint-Esprit, puisqu'elle les honore comme des martyrs*...)) Polyeucte a bénéficié de cette exception qu'imposait la force des choses.
Il est probable que les beaux-esprits de l'hôtel de Rambouillet furent plus surpris encore que blessés d'une pareille lecture. De 1402 à 1548, en effet, les confrères de la Passion avaient en toute liberté fait représenter des mystères, dont le fond, semé d'ailleurs d'épisodes profanes, était emprunté à l'Ancien et au Nouveau Testament. Mais l'arrêt du Parlement qui leur interdit les sujets sacrés foada, pour ainsi dire, le théâtre moderne, et, en 1637, l'auteurd'un Traité sur la disposition du poème dramatique pouvait écrire : « L'amour et la guerre fournissent seuls aux auteurs tous les sujets profanes 5u théâtre. Je dis profanes, pour ce qu'on y peut mettre d'autres sujets tirés des livres saints; mais tels arguments sont plus propres en particulier qu'en public, et dans les collèges de l'Université, ou dans les maisons privées, qu'à la cour et à l'hôtel de Bourgogne. » C'est en effet dans les collèges et sous la forme latine qu'avaient été représentés en 1630 1e Sanctus Adrianus martyr^ du P. Cellot, et en 1635 le Frocoplus martyr, du P. Berthelot. La première, dont Rotroii devait se souvenir dans Saint Genest, introduisait dans la prison d'Adrien sa femme Nathahe, qui le suivait au supplice ; la seconde, tragédie sacrée avec stances et chœurs, jouée au collège de Glermont, n'est pas sans analogie avec Polyeucte : dans le premier acte, Procope embrasse la foi chrétienne; dans le second, il renverse les idoles ; dans le troisième, il résiste à tous les efforts 'qu'on tente pour l'ébranler ; dans le quatrième, il convertit par son exemple mère Théodosie; dans le cinquième enfin, il est martyrisé.
Nous ne citerons guère que pour mémoire le Martyre de saint Sébastien, de d'Aigaliers (1596); le Saint Cloud, de Jean Heudon, tragédie avec chœurs (1599) ; V Amour (iwm, tragicomédie sur la Rédemption, de Jean Gauché (1601), la Géci-
une témérité généreuse,' avaient
lei
de si bon
4, Tilleraont, Mémoires eccl'ésiastigUèSt t IV, p. 17.
ÎNTRODUCTiOM
liade, ou le Martyre sanglant de sainte Cécile, tragi-comédie avec diœurs, par xNicoJas Soret (1606); Clotilde, reine deFrarice, par ?révot (i6i4); le Martyre de sainie Catheiine, le 'Saint Vincent, Je Saint Eustache de Jean Boissin de Gallardon (1617 et 1618); le Martyre de saint Gervais, de François Chevreau, prêtre (1637)^ le Clovis le Grand, premier roi chrétien, de THéritier Noavellon (1638)1. Il est tel de ces essais dramatiques, comme la Sainte Agnès de Pierre Trotterel, sieur d'Aves (1615), où la puérilité du style le dispute à l'inconvenance des situations. D'ailleurs, il serait malaisé de déterminer avec précision lesquelles de ces pièces ont été jouées'entre les murs des collèges, lesquelles sur la scène publique; car il semble bien que l'arrêt du Parlement n'ait pas toujours été observé dans sa lettre. En tout cas, on ne s'intei disait point l'introduciion des épisodes religieux dans les pièces profanes. C'est ainsi qu'on apusignaler^ dans VAthénais, tragi-comédie de Mairet (1635), certains traits qui annoncent Polyeucte et qu'un chrétien dirige contre les dieux du paganisme,
Ces Phébus, ces Mars et ces Hercules, Du véritable Dieu fantômes ridicules, Eux qui no sont que bois, que pierre et que métal.,. Dont l'histoire, fertile en dangereux exemples, Autorise 46 crime et le met dans les temples^.
Si l'on met à part (car on ne parle ici que des pièces chifétiennes) \eSaûlde du Ryer (1639) et d'autres pièces bibliques, postérité lointaine des Juives du vieux Garnier, on ne trouvera guère à citer avant Polyeucte que le Martyre de saint Eustache (1639), de Balthazar Baro, ancien secrétaire de l'auteur de VAstrée. Victorieux des ennetois, et invité à remercier les dieux, Eustache s'écrie :
Je ne connais qu'un Dieu, qui, chargé de nos crimes, Pour contenter son père et fléchir son courroux Sur l'autel de la croix s'est immolé pour nous... Je suis chrétien. . .
Une scène presque cornélienne, sinon par le style, du moins parle fond des idées, c'est celle où Eustache et sa femme Théopiste, condamnée comme lui au martyre, se séparent en se donnant rendez-vous dans le ciel;
1. Dictionnaire portatif des théâtres. — Pàrfaict, Histoire du théâtre
uncais. ^ , r j • *
2. M. Bizos, Étude sur la vie et les œuvres dé Jean de Mairet,