LA TRAGÉDIE CHRÉTIENNE
D'après une tradition généralement suivie, Corneille avait lu Polyeucte à l'hôtel de Rambouillet. « La pièce fut applaudie autant que le demandaient la bienséance et la grande réputation que l'auteur avait déjà; mais, quelques jours api'ès, M. de Voiture ^ vint trouver M. Gorheille et prit des tours fort délicats pour lui dire que Polyeucte n'avait pas réussi comme il pensait, que surtout le christianisme avait extrêmement déplu ^. »
^ Comment le christianisme avait-il pu si fort déplaire à l'hôtel de Rambouillet, où les incrédules, les « libertins », comme on disait alors, ne dominaient pas assurément? Les frères Parfaict assurent, il est vrai, que Polyeucte réunit les suffrages des personnes pieuses et des connaisseurs*; mais luimême, d'accord avec l'abbé d'Aubignac, se charge de nous prouver que certaines a personnes pieuses » étaient alarmées des hardiesses cornéliennes. La sévère orthodoxie de quelquesuns était offensée de voir mêler la galanterie à la sainteté d'un sujet chrétien et d'entendre Stratonice proférer une infinité d'injures atroces contre le christianisme. « Cela fît un si mauvais effet que feu M. le cardinal de Richelieu ne le put jamais approuver. » Comme si Corneille devait être
endu responsable des invectives que, trop fidèle à l'exactitude historique, il met dans la bouche d'une païenne aveu-
2. Suivant d'autres récits, Tambassadeur de l'hôtel dô Rambouillet fut Godeau, lutur èvêque de Grasse et de Vence.