‹ Polyeucte; tragédie, avec une introduction, des éclaircissements et des notesChapitre 114 sur 147 · ACTE III, SCÈNE V I · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE V I

L'ambition toujours me le vient présenter,

Et tout ce que je puis, c'est de le détester.

Polyeucte est ici l'appui de ma famille;

Mais si, par son trépas, l'autre épousait ma fille,

J'acquerrais bien par là de plus puissants appuis, 1055

Qui me mettraient plus haut cent fois que je ne suis.

Mon cœur en prend par force une maligne joie;

Mais que plutôt le ciel à tes yeux me foudroie,

Qu'à des pensers si bas je puisse consentir.

Que jusque-là ma gloire ose se démentir ! 1060

ALBIN

Votre cœur -est trop bon et votre âme trop haute . Mais vous résolvez-vous à punir cette faute ?

FÉLIX

Je vais dans la prison faire tout mon effort

A vaincre cet esprit par l^effroi de la mort ;

Et nous verrons après ce que pourra Pauline. 1065

Que ferez-vous enfin- si touiours il s'obstine?

1054. « Voilà le sentiment le plus bas qu'on puisse développer, mais il est ménagé avec art. J'ai toujours remarqué qu'on n'écoutait pas sans plaisir l'aveu de ces sentiments, tout condamnables qu'ils sont : on sentait qu'il n'est que trop vrai que souvent les hommes sacrifient tout à leur propre intérêt. C'est ici le lieu d'examiner si on peut mettre sur la scène tragique des sentiments bas et lâches. Le public, en général, ne les aime pas; rependant, puisque tous ces caractères sont dans la nature, il semble qu'il soit permis de les peindre, et l'art de les faire contraster avec des personnages héroïques peut quelquefois produire des beautés. » (Voltaire). « Corneille a atteint son but: il voulait réunir en un seul tableau l'image de la dégradation d'un cœur servile à côté de la noblesse des sentiments chrétiens et politiques. Félix manquerait à ce drame excellent, s'il n'y était pas, et le public n'eût pas appris, par une si complète leçon, qu'il n'est rien de plus féroce que l'avarice et la pusillanimité. » (Leuercibb.)

1057. Qaelque maligne joie en son coear s'élevait,

Dont sa gloire indignée à peine le sauvait. {Pompée, 775.)

1059. Plutôt porte sur le second que: que le ciel me foudroie plutôt que...

Smt pensers, voyez les v. 393, 3005, 1049.

1061. Trop bon, trop généreux. « J'ai le cœur aussi bon, s'écrie Curiace {HoracCy 468). « Elle a le cœur trop bon », dit Ginna d'Emilie. {Cinna, 689.) K Pardonne-t-on à Albin qui dit à Félix qu'il a l'âme trop haute? » (VoltaiIie.) « Pardonnera-t-on à Voltaire lui-même de s'être si étrangement mépris sur le lens de cette réponse d'Albin, représenté dans toute la pièce comme un homme honnête et sensible, qui défend courageusement Pauline et Polyeucte contre son maître, auquel il montre continuellement le ridicule de ses craintes? 11 est clair que la réponse d'Albin ne signifie autre chose, sinon : En eftet, votre cœur est trop bon et votre âme trop haute pour que vous puissiez vous laisser aller à de si indignes lâchetés, et l'on voit bien qu'il ne parle à Félix de la hauteur de son âme que pour l'empêcher de se trop abaisser. » (Guizox, Corneille et son temps.)

1066. Var. J'emploierai pais a^rôs le secours de Pauline. (1643-1656.)

FÉLIX

Ne me presse point tant : dans un tel déplaisir, Je ne puis me résoudre, et ne sais que choisir,

' ALBIN

Je dois vous avertir, en serviteur fidèle,

Qu'en sa faveur déjà la ville se rebelle, 1070

Et ne peut voir passer par la rigueur des lois

Sa dernière espérance et le sang de ses rois.

Je tiens sa prison même assez mal assurée ;

J'ai laissé tout autour une troupe éplorée ;

Je crains qu'on ne la force.

FÉLIX

Il faut donc Ten tirer, 1075 Et l'amener ici pour nous en assurer.

ALBIN

Tirez-l'en donc vous-même, et d'un espoir de grâce A-paisez la fureur de cette populace.

FÉLIX

Allons, et, s'il persiste à demeurer chrétien,

Nous en disposerons sans qu'elle en sache rien. 1080

1067. Déplaisir, comme ennui, gêne, est un des mots dont le sens a le plus perdu de sa force depuis le xvii» siècle. Le vieil Horace répond au roi qui lui demande comment il supporte la mort de sa fille :

Sire, avec déplaisir, mais avec patience. {Horace, 14B9.)

Dans Rodogune, Cléopâtre expirante ne trouve pas de. terme plus énergiqu pour exhaler sa fureur :

C'est le seul déplaisir qu'en mourant je reçoi (1814).

1870. Se rebelle, se révolte; il est curieux que se rebeller ne se dise plui guère alors qu'on dit un rebelle, une rébellion.

De tous les deux côtés mon âme se rebelle. {Cid, 1661.) Si contre cet arrêt le siècle se rebelle

A la postérité d'abord il en appelle. (Boilead, Art poét., III.)

1071. Passer par la rigueur des lois, soumettre comme victime à des lois trop rigoureuses. On ne dit plus guère aujourd'hui, en ce sens; que passer par hs armes; mais au xvii" siècle, cette locution avait une extension plus large.

Vous aviez désolé les pays d'alentour,

Rasé quinze châteaux, aplani deux montagnes,

Fdiit })asser par le feu villes, bourgs et campagnes. {Illusion, 154.)

1073. Je tiens, je regarde comme assez peu sûre. i015. Qu'on ne la force, qu'on ne la prenne par force.

Reposer tout armé, forcer une muraille. {Cid. 181.)

Au V. 1601, forcer est pris au sens moral.

1080. Nous en disposerons, nous disposerons de lui.

FIN DE l'acte troisième

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