‹ Polyeucte; tragédie, avec une introduction, des éclaircissements et des notesChapitre 131 sur 147 · ACTE V, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE I

Tranchant du généreux, il croit m'épouvanter.

L'artifice est trop lourd pour ne pas l'éventer.

Je sais des gens de cour quelle est la politique,

J'en connais mieux que lui la plus fine pratique. 1460

C'est en vain qu'il tempête et feint d'être en fureur :

Je vois ce qu'il prétend auprès de l'Empereur.

De ce qu'il me demande il m'y ferait un crime:

Epargnant son rival, je serais sa victime;

Et, s'il avait aff'aire à quelque maladroit, 1465

Le piège est bien tendu, sans doute il le perdroit ;

Mais un vieux coVirtisan est un peu moins crédule;

Il voit quand on le joue, et quand on dissimule ;

Et moi j'en ai tant vu de toutes les façons,

Qu'à lui-même au besoin j'en ferais des leçons. 1470

ALBIN

Dieux ! que vous vous gênez par cette défiance !

1457. Trancher de, prendre des airs, jouer le rôle de.

Qui tranche trop du roi ne règne pas longtemps. {Nieomède, 749.) Corneille dit de même : « Trancher des entendus. » (Menteur, 863.)

1458. Trop lourde au figuré, venant d'un esprit lourd, maladroit.

Tu te laisses donc prendre à ce lourd artifice ? {Veuve, 1312.) Va, d'un piège si lourd l'appât est inutile. {Heracliu^, IV, 6.)

14B9. Var. Je connais avant lui la cour et ses intrigues :

J'en connais les détours, j'en connais les pratiques. (1643-1656.)

1461. On a déjà vu que prétendre, réclamer comme un droit, est souvent pris activement au xvn" siècle.

Gomme le plus vaillant, je' prétends lu troisième. (La Fontaine, Fables I, 6.)

1463. F, auprès de l'empereur :

Pouvions-noQs mieux sans bruit nous rapprocher de lui ?

Vous voyez la posture où j'y suis aujourd'hui. {Héraclius, 1482.)

14665. Maladroit, qui se prononçait maladret, rime avec voudrait et entreprendrait au V. 690 de Mclitc et au v. 32 de la Suivante:

1467. Var. Mai» un vieux courtisan n'est pas si fort crédule. (1643-1656.)

1469. Ici la trivialité du langage de Félix répond trop à la bassesse de son caractère. On s'étonne de trouver chez Corneille, en de telles situations, les familiarités qui plaisent chez La Fontaine.

Monsieur le mort, laissez-vous faire :

On vous en donnera de toutes les façons. {Fables, Vil, 11.)

1471. Gêner, de géhenne, gêne, torture, est souvent employé avec le sens très fort de mettre à la gêne, torturer. Le dictionnaire de Nicot rend gênpr par torquerc. Quand Emilie dit à Cinna : « C'est trop me gêner, parle.» (111,4), •lie est torturée de l'idée que Cinna va trahir sa ôause.

La reine à la gêner prenant mille délices. ^

Ne commettait qu'à moi l'ordre de ses supplices. {Rodogune^ »6i.)

POLYEUGTE

FÉLIX

Pour subsister en cour c'est la haute science.

Quand un homme une fois a droit de nous haïr,

Nous devons présumer qu'il cherche à nous trahfr;

Toute son amitié nous doit être suspecte. 1475

Si Polyeucte enfin n'abandonne sa secte,

Quoi que son protecteur ait pour lui dans l'esprit,

Je suivrai hautement l'ordre qui m'est prescrit...

ALBIN

Grâce, grâce, Seigneur I que Pauhne Tobtienne I

FÉLIX

Celle de l'Empereur ne suivrait pas la mienne, 1480

Et, loin de le tirer de ce pas dangereux,

Ma bonté ne ferait que nous perdre tous deux. -

Mais Sévère promet...

FÉLIX

Albin, je m'en défie, Et connais mieux que lui la haine de Décie: ^ En faveur des chrétiens s'il choquait son courroux, 1485 Lui-même assurément se perdrait avec nous.

Je veux tenter pourtant er^core une autre voie. Amenez Polyeucte; et, si je le renvoie, S'il demeure insensible à ce dernier effort, Au sortir de ce lieu qu'on lui donne la mort. 4490

ALBIN

Votre ordre est rigoureux.

FÉLIX

Il faut que je le suive, Si je veux empêcher qu'un désordre n'arrive.

1472. Pour subsister en court pour se maintenir dans la situation qu'on y

occupe :

Un tas d'iiommes perdus de dettes et de crimes,

Que pressent de mes lois les ordres légitimes,

Et qui, désespérant de les plus éviter,

Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister. {Cinna, U96.)

1485. S'il choquait son courroux, s'il le blessait en contrariant la haine qu'il porte aux chrétiens.

Soit qu'il plaise à mes yeux, soit qu'il me choque en l'âme. {Othon, 745.)

1488. Les éditions de 1643 et 1648 portent en marge : Il parle à Cléon, et, au vers 1490 : Cléon rentre.

1499. La situation, remarque M. Géruzez, est celle de Bajazet, quand Roxane dit:

Mais s'il sort, il est mort. (Bajaset, Y, 3.)

Page 1