ACTE V, SCÈNE II
FÉLIX
Je n'en répandrai plus, et quoi qu'il en arrive, Dans la foi des chrétiens je souffrirai qu'on vive J'en serai protecteur.
Non, non, persécutez, Et soyez l'instrument de nos félicités :
Celle d'un vrai chrétien n'est que dans les souffrances; (535
Les plus cruels tourments lui sont des récompenses.
Dieu, qui rend le centuple aux bonnes actions,
Pour comble donne encor les persécutions :
Mais ces secrets pour vous sont fâcheux à comprendre:
Ce n'est qu'à ses élus que Dieu les fait entendre. 1540
FÉLIX
Je te parle sans fard, et veux être chrétien.
JJui peut donc retarder l'effet d'un si grand bien?
^ FÉLIX
La présence importuné...
Et de qui? de Sévère ?
FÉLIX
Pour lui seul contre toi j'ai feint tant de colère:
Dissimule un moment jusques à son départ. 1545
Félix, c'est donc ainsi que vous parlez sans fard?
1534. Sur ce pluriel abstrait, nos félicités j voyez la note du v. 1324.
1535. Var. Aussi bien un chrétien n'est rien sans les souffrances. (1643-1656.
1536. Lui sont^ sont pour lui; voyez le v. 951 et la note. Le perfide ! ce jour lui sera le dernier. {Héraclius, 1217.)
1530. « Ce mot fâcheux n'est pas le mot propre ; c'est difficile. » (Voltaire.) « Nous pensons qu'ici fâcheux ya.ui mieux que difficiles. Il exprime la mauvaise ▼olonté que les impies opposent aux fâcheuses vérités du rliristianisme. Fâcheuses pour eux, puisqu'elles les condamnent. L'expression est donc très poétique. » (Aimé Martin.) ÀI. Géruzez croit aussi que sont fâcheux, fastidiosi, signifie vous font peine à. Nous ne saurions être de cet avis, et nous croyons que fâcheux 'Hçut dire difficiles; le vers suivant le démontre, et le sens très clair est: ces ôcrets sont malaisés à comprendre pour vous, païen, car c'est à ses élus seuls ^ue Dieu en permet l'intelligence. C'est la théorie dePaLSC3i\,le Deus abscondiius, ui se révèle h quelques-uns et se cache volontairement au plus grand nombi e. u reste. Corneille, emploie parfois fâcheux pour difficile ; il écrit, par exemple, dans V Imitation:
Une vieille habitude est fâcheuse d quitter. 1542, Qui, quelle chose, c'est le quid interrogatif des Latins.
Oui îaîï Toi^eau ? c'est le plumage. (La Fontaine.) M. Ghassang remarque qu'on dit encore neutralement : qui plus est, qui pis est.
POLYEUGTE
Portez à vos païens, portez à vos idoles
Le sucre empoisonné que sèment vos paroles.
Un chrétien ne craint rien, ne dissimule rien;
Aux yeux de tout le monde il est- toujours chrétien. 4550
FÉLIX
ïe zèle de ta foi ne sert qu'à te séduire,
K tu cours à la mort plutôt que de m'instruire.
POLYEUGTE.
k vous en parlerais ici hors de saison;
ÊUe^est un don du ciel, et non de la raison;
Et c'est là que bientôt, voyant Dieu face à face, 1555
Plus aisément pour vous j'obtiendrai cette grâce.
FÉLIX
Ta perte cependant me va désespérer.
POLYEUGTE. - '
Vous avez en vos mains de quoi la réparer:
En vous ôtant un gendre, on vous- en donne un autre
Dont la condition répond mieux à la vôtre ; d560
Ma perte n'est pour vous qu'un change avantageux.
FÉLIX
Cesse de me tenir ce discours outrageux.
Je t'ai considéré plus que tu ne mérites ;
Mais, malgré ma bonté qui croît plus tu l'irrites,
Cette insolence enfin te rendrait odieux, 1565
Et je me vengerais aussi bien que nos dieux.
POLYEUGTE.
Quoi ! vous changez bientôt d'humeur et de langage ! Le zèle de vos dieux rentre en votre courage !
1548. Var. Le sucre empoisonné que versent vos paroles. (1642-16S6.)
MM, Marty-Laveaux et Littré ne citent pas d'autre exemple de sucre pris en ce sens figuré. On dit encore aujourd'hui : c'est tout sucre et tout miel. Le mot est ici très expressif, observe Aime Martin , parce qu'il fait antithèse à empoisonné.
1553. Ce caractère de la grâce a déjà- été défini dans la première scène du Premier acte.
1561. C'/^a72^e, changement d'affections, inconstance, a Change ipour changement ne me déplaît pas en vers. » {MtnAGs, Ob^rvaiions sur les poésies dê Malherbe.) On dit encore: perdre au change.
Et vous m'osez pousser à la Iionte du change! {Cid. 1062.)
Quoi î vous appelez chamje un crime raisonnable? {Horace, 165.)
J'aime le change, à la bonne heure ! (La Fontaine.)
1502. Outrageux, qui fait joutrage, se dit des choses comme des personne& Voltaire constate pourtant que ce mot n'est plus usité à son époque, tout en souhaitant qu'il ne disparaisse pas. Dans son Lexique, M. Goflefroy en cite de très nombreux exemples empruntés surtout à Bossuet. Corneille dit non seulement des « propos outrageux! » {Veuve, 1817), mais même dans Don Sanche {iéQ9), nm « espoir outrageux ^> .
1508. On a déjà vu courage en ce sens aux >. 170 et 332.
ACtÉ V, SCENE III
Celui d'être chrétien s'échappe î et par hasard
Je vous viens d'ohliger à me parler sans fard ! i:j70
FÉLIX
Va, ne présume 'pas que, quoi que je te jure,
Di tes nouveaux docteurs je suive l'imposture.
le flattais ta manie, afin de t'arracher
Du honteux précipice où tu vas trébucher;
Je voulais gagner temps pour ménager ta vie i575
Après leloignement d'un flatteur de Décie ;
Mais j'ai trop fait d'injure à nos dieux tout-puissants;
Choisis de leur donner ton sang, ou de l'e'ncens.
Mon choix n'est point douteur. Mais j'aperçois Pauline. 0 ciel !