‹ Polyeucte; tragédie, avec une introduction, des éclaircissements et des notesChapitre 137 sur 147 · ACTE V, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE III

Vivez avec Sévère, ou mouvez avec moi.

Je ne méprise point vos pleurs, ni votre foi; 4610 Mais, de quoi que pour vous notre amour m'entretienne, Je ne vous connais plus, si vous n'êtes chrétienne.

C'en est assez, Félix, reprenez ce courroux, Et sur cet insolent vengez vos dieux et vous.

PAULINE

Ah! mon père, son crime à peine est pardonnable ; 1615

Mais, s'il est insensé, vous êtes raisonnable.

La nature est trop forte, et ses aimables traits

Imprimés dans le sang ne s'effacent jamais :

Un père est toujours père, et sur cette assurance

J'ose appuyer encore un reste d'espérance. 1620

Jetez sur votre fîUe un regard paternel : Ma mort suivra la mort de ce cher criminel; El les dieux trouveront sa peine illégitime, Puisqu'elle confondra l'innocence et le crime, Et qu'elle changera, par ce redoublement, 1625 En injustl?rigueur un juste châtiment ; Nos dqstins, par vos mains rendus inséparables, Nous doivent rendre heureux ensemble, ou misérables ; Et vous seriez cruel jusques au dernier point, Si vous désunissiez ce que vous avez joint. 1630

donne par devoir tout re que l'autre avait par inclination. Mais ïadorer, c'est trop. » (Voltaire.) Rien ne s'cst-il donc passé depuis le premier acte? Voltaire confond le passé avec le présent. Àu début dq la pièce, Pauline estimait seulement son mari, et le disait; maintenant, elle l'aime, et le dit; pourquoi ne pas l'en croire?

1609. « Tout le personnage de Polyeucte est dans ce vers: il veut que Pauline soit heureuse sur la terre ou dans le ciel, » (Saint-Marc Girardin, Cours de littérature dramatique.)

1611. De quoi qu'en ma faveur notre amour m'entretienne, Ta générosité doit répondre à la mienne. {Cid, 945.)

1612. C'est le fanatisme de la religion qui dicte à Polyeucte ces paroles cruelles, comme le fanatisme de la patrie dictait à Horace son apostrophe célèbre à Guriace :

Albe vous a nommé, je ae vous connais plus.

1614. Vos dieux et vous, allusion ironique à ce qu'a dit Félix au v. 1566.

1617. La métaphore manque de netteté; on comprend que des traits, des caractères, puissent s'imprimer dans une âme, capable de recevoir une empreinte profonde ; mais dans le sang?

1619. Il semble que Racine ait imité ce vers dans sa Phèdre :

Un père, en punissant, madame, est toujours père. (III. 3.)

1625. « Il est triste que redoublement ne puisse se dire en cette ( ccasion ; le gens est beau. » (Voltaire.) Le sens n'est pas seulement beau, mais très clair, et l'on comprend qu'il s'agit de la double mort de Polyeucte et de Pauline,

U n cœur à l'autre uni jamais ne se retire ; |]t, pour Ten séparer, il faut qu'on le déchire. Mais vous êtes sensible à mes justes douleurs, El d'un œil paternel vous regardez mes pleurs.

Oui, ma fille, il est vrai qu'un père e?t toujours père : 1635

Rien* n'en peut effacer le sacré caractère ;

Je porte un cœur sensible, et vous l'avez percé.

Je me joins avec vous contre cet insensé.

Malheureux Polyeucte, es-tu seul insensible? l']t veux-tu rendre seul ton crime irrémissible? 1640 Peux-tu voir tant de pleurs d'un œil si détache ? Peux-tu voir tant d'amour sans en être touché ? Ne reconnais-tu plus ni beau-père, ni femme, Sans amitié pour l'un, et pour l'autre sans 'flamme? Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux, 1645 Veux-Jiu nous voir tous deux embrasser tes genoux?

Que tout cet artifice est de mauvaise grâce !

Après avoir deux fois essayé la menace,

Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort,

Après avoir tenté l'amour et son effort, 1650

Après m'avoir montré cette soif du baptême,

Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même,

Vous vous joignez ensemble ! Ah! ruses de l'enfer!

Faut-il tant de fois vaincre avant que triorhpher ?

Vos résolutions usent trop de remise ; 4655

Prenez la vôtre enfm, puisque la mienne est prise.

1635. Ces vers nous réconcilient un peu avec Félix, qui est plus médiocre que oncièrement méchant.

1637. Corneille dit souvent porter un cœur^ une âme, pour : avoir, faire voir lin cœur.

Qui l'ose aiiner porte une âpae trop haute

Pour souffrir seulement le soupçon d'une faute. {Pompée, 261.) 1641. Yar. Peux-tu voir tant de pleurs d'un cœur si détaché? (1643-1656.)

Détaché, absolument, au figuré :

Oh! que tous ces besoins ont de cruelles gènes Pour un esprit h'i&n détaché ! {Imitation, 1, 1829.)

« T.e cœur peut être détaché, mais Fœii ne Test pas. » (Voltaihïï.) — « Or* s'éloigue d'un objet qui fait une impression trop vive, on en détachi; ses yeux ; nous semble que cette expression pourrait être permise. » (Palissot.) 1647. Est de mauvaise grâce, a mauvaise grâce.

Que la plaisanterie est de mauvaise grâce ! /{Misanthrope ï,i.)

1654. Sur la tournure avant que, voyez la note du v. 815.

1655. Remise, re.larJcinuiil. User do remise envers (j'.iolqn'un, c'est le remettre, le renvoyer à une époque indéfinie; mais cette expression s'emploifi rarementavec un nom de chose pour sujet.

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