‹ Polyeucte; tragédie, avec une introduction, des éclaircissements et des notesChapitre 19 sur 147 · Montchesnai, Bolseana · texte numérisé non relu

Montchesnai, Bolseana

A. Ce mémoire a été publié par Languet de Gergy, évêque ie Sens, prédécet «eur de Buffon à l' Académies

INTRODUCTION * 2î»

Polyeucte avant et après Pâques M En 1720, par exemple 1 acteur La Thorillière, le jour de la clôture, disait au public • « Nous ouvrirons le théâtre par Polyeucte. Le mercredi suivant, au Palais- Royal, M. Baron représentera Ciima Baron sortait alors d'une longue retraite qui avait affaibli ses forces, non son talent. Dans le rôle de Sévère il remportait encore, â soixante-dix ans, un succès de bon aloi. « Au quatrième acte, quand il arrivait à ce vers :

Nous en avons beaucoup pour être de vrais dieux,

il s'approchait de Fabian, eomme lorsqu'on craint d'être entendu, et, pour obliger ce confident à ne pas perdre un mot de ce qu'il allait lui dire, il lui mettait la main sur l'épaule. Sa profonde intelligence lui faisait découvrir des nuances délicates, auxquelles l'auteur lui-même n'avait probablement jamais pensé. Lorsqu'il prononçait ce vers de la même tragédie :

Servez bien votre Dieu, servez votre mouarque,

la manière dont il le disait annonçait' clairement qu'il permettait l'un et qu'il ordonnait l'autre, en homme qui regardait le service de l'empereur comme plus indispensable que celui de la divinité, et c'était parfaitement entrer dans Kesprit d'un païen tel que Sévère, qui, voyant plusieurs cultes divers se partager le monde, pouvait penser qu'au fond ils étaient tous assez indifférents^. »

Au xvni« siècle, la tragédie de Corneille n'eut gu ère qu'une illustre interprète : dès l'âge de quinze ans, Adrienne Lecouvreur, sans maîtres, sans théâtre, jouait Pauline- chez un épicier de la rue Férou,'avec l'assistance de quelques jeunes voisins, dont l'un même, Minou, qui jouait le rôle de Sévère, prenait la chose au sérieux, et s'évanouissait bel et bien quand 11 criait à son confident Fabian de le soutenir. Le succès fut considérable, et la troupe improvisée vit s'ouvrii devant elle Thôtel de la présidente Le Jay, rue Garancière, dont la foule, dit-on, força les portes gardées par huit suisses;

1. Despois, Théâtre français sous Louis XIV. De 1680 à 1875, Polyeuciê î été représenté quatre cent cinq fois au Théâtre-Français.

2. Lemazurier, Galerie des acteurs du Théâtre-Français. Il ne faut pas confondre ce Baron, acteur et auteur connu, avec Baron l'aîné, qui créa le rôle Ai Sévère à l'Hôtel de Bourgogne. Voici quelle était la première distribution, d'après le manuscrit du dauphin, conservé à la Bibliothèque nationale • Polyeucte, La Tuilerie; Sévère, Baron; Félix, Champmeslé; Néarque, La Thorillière: Fabian, Hubert; Albin, Cmérin ; Cléon, Beauval; Pauline, M»« le Comte' Stratonice, «M^ Guiot.

mais après la foule entra la police, qui invoqua les privilèges des comédiens et fit défense à Adrienne Lecouvreur d'avoir du génie sans patente. Il faut avouer que les comédiens officiels avaient* raison de prendre leurs précautions, car, pendant le siècle entier, leur médiocrité ne se démentit pas. Philippe

, Poisson, auteur et acteur, n'était que passable dans Sévère; Beaubourg y était èxagéré, et Quinaull-Dufresne, qui lui succéda, pour avoir essayé d'être simple et vrai, se vit sifflé par le parterre. Bazouin de Fontenai^ Dangeville et Dorival, dans le rôle de Polyeucte, n'ont laissé que des souvenirs effacés, et si Lanoue n'y déplut pas, c'est qu'il avait, dit Collé dans ses Mémoires, une vilaine effigie de martyr ou de roué. Il faut aller jusqu'au seuil du xix^ siècle^ jusqu'à Talma^, pour retrouver un rival du vieux Baron.

Comment bien rendre ce que l'on comprend mal? Or, tout le XVII siècle a mal compris Polyeucte. Parmi les critiques, les uns se sont contentés de prodiguer à la comédie cornélienne les banales périphrases d'une rhétorique sentimentale jusqu'à la niaiserie. Gaillard écrit, par exemple : « 0 Pauline, ô femme céleste, femme sublime et tendre! Pourquoi, quand mon cœur t'admire, mes yeux sont-ils baignés de larmes? » Les autres, comme Voltaire et La Harpe, ont mis au premier plan ce qui, dans l'intention de Corneille, devait rester au second, Tamour de Sévère et de Pauline, et ont proclamé bien haut que, sans cet amour, la pièce ne pourrait nous émouvoir. On conçoit avec quel empressement les critiques étrangers se sont fait l'écho de cette condamnation tranchante, qui ^ méconnaissait les beautés essentielles d'une œuvre fort admirée à l'étranger même. Polyeucte, en effet, — sans parler des nombreuses contrefaçons et traductions

• hollandaises, — avait été traduit en anglais, en espagnol, en italien, en danois, en russe. Les Allemands n'en avaient pas donné moins de sept éditions, dont une, il est vrai, celle de Christophe Kormart (1679) égayait le texte de Corneille par des u inventions nouvelles », telles que fréquents changements de scène èt larges modifications dans les caractères : Néàrque y gagnait un peu plus d'enthousiasme, mais les autres figures cornéliennes s'y faisaient beaucoup plus vulgaires. On avait eu là un Polyeucte germanique, presque bourgeois.

1. Talma jouait Sévère. Lemazurier cite, dans le rôle de Pauline, an ïvn« siède, M"» Belonde, médiocre, et M""» de Cliampvallon ; au xviii«, M""® Dan* geyille, M^i« Gauthier et M^^« Dubois ; dans le rôle de Stratonice, M""» Préville, qui se tourna bientôt vers la comédie ; dans le rôle de Félix, Drouia de Bercy tt V anhove, < elui-ci très pathétique.

Cette vengeance nationale ne parut point stiffisante à Lessing : a Corneille, écrivait-il ^ , a fait de son héros un danseur de corde : quand il veut le faire mourir, c'est-à-dire au monient où il veut nous toucher le plus fortement, il lui fait débiter un certain nombre de jnagnifîques gasconnades sur son mépris de la mort et sur son indifférence à l'égard de la vie. La compassion décroît précisément dans la proportion où Tadmiration s'accroît. Par ce principe, je tiens le Polyeucte de Corneille pour blâmable, quoiqu'en Maison de beautés bien différentes il ne doive jamais cesser de plaire. Polyeucte veut devenir martyr, il aspire à la mort et aux tortures, il les considère comme le premier degré d'une vie infiniment heureuse; j'admire le pieux enthousiaste, mais je craindrais de courroucer son esprit dans le sein de la béatitude éternelle, si j'éprouvais pour lui quelque compassion. » Dans sa Dramaturgie de Hambourg, à propos d\Olinte et Sophronie, tragédie allemande, imitée de Polyeucte par un certain de Cronegk, il insiste sur les mêmes critiques avec la même légèreté. Selon lui, les coups de la grâce ne sont point dramatiques, parce qu'ils détruisent l'économie des caractères et des résolutions. Il condamne donc l'introduction du merveilleux dans le monde moral. « Mais s'il existe,. lui répond M. Crouslé^, un genre de sujets où l'intervention divine soit attendue et presque nécessaire, comment y pourrait-elle violer la règle de la vraisemblance? Or, telle est l'essence des sujets chrétiens; Lessing l'avoue luimême, puisqu'il leur reproche comme un vice qui leur est inhérent l'emploi du merveilleux. Ce qui est nécessaire ne peut être blâmable, et ce qu'on prévoit ne peut choquer. » Mais Lessing, qui s'était donné pour mission de combattre l'influence française, alors prépondérante en Allemagne, s'inquiétait peu des armes dont il se servait : c'est ainsi qu'il exige que les martyrs n'agissent que sous l'impulsion de motifs humains très impérieux et très clairs, comme si l'on pouvait concevoir un martyr purement « raisonnable », un martyr que la foi religieuse ne prenne pas tout entier!

Disciple de Voltaire comme Lessing, W. Schlegel est encore moins intelligible dans ses critiques plus mesurées dans la forme. « On convient, écrit-il, que la situation de Pauline et le caractère de Sévère font le plus grand charme de la pièce. Mais la générosité active d'un jeune héros dont

1. Lettre à Mendelssohn, 18 décembre 1756, citée dans Lessing tt le goiùi français en Allemagne^ de M. Crouslé.

t. Ibidem.

la passion augmente encore le mérite repousse dan§ l'ombre la résignation de ce Polyeucte qui se dévoue sans qu'il

paraisse lui en coûter assez Les sentiments chrétiens sont

exprimés dans Polyeucte avec chaleur et dignité ; peut-être cependant y pourrait-on remarquer une foi ferme et constante plutôt qu'un véritable enthousiasme religieux. Les miracles de la grâce y sont posés en fait, mais non pas manifestés sou? un jour à la fois frappant et mystérieux ^ >> Ce reproche de froideur adressé à Polyeucte paraîtra plus surprenant encore après les reproches de Lessing, qui fait de Polyeucte un gascon, presque un matamore.

Obscurci un moment par les préjugés philosophiques, Polyeucte a été, de notre temps, mieux compris et mieux jugé, parce qu'on n'y a voûlu voir qu'une tragédie chrétienne, et que la critique, sans embrasser aveuglément le fanatisme des martyrs, n'a pas chicané au poète les privilèges dont il avait besoin. Même pendant la crise révolutionnaire, Polyeucte fut représenté, quoi qu'en ait dit M. Hallays-Dabot, qui, censeur lui-même, a écrit l'apologie bien plutôt que l'histoire de la censure dramatique. Nous voyons, en effet, le 13 lloréal an II, la représentation de Polyeucte ajournée à cause de l'indisposition de l'acteur Vanhove, qui avait un grand succès dans le rôle de Félix, et qui mourut peu après. L'enthousjasnie qu'inspirait encore le cHef-d'œuvre cornélien se manifesta vers cette époque d'une façon assez étrange : un certain M. Louis Delisle, ancien conseiller au parlement de Provence, aidé d'un certain M. Audibert, de Marseille, se crut le droit de « reloucher pour le théâtre » six tragédies de Corneille 2, dont était Polyeucte; les deux malfaiteurs trouvèrent un complice à Paris, où Corneille, revu et corrigé par Delisle et Audibert, fut édité une fois de plus, en l'an X de la République (1802). On a une autre révision du texte de Corneille par ïronchin et une autre, hélas! du spirituel Andrieux, qui écrit ingénument: (c Mon amour pour l'art du théâtre, ma religieuse vénération pour le grand Corneille, m'ont déterminé à risquer de faire quelques changements dans cette tragédie ; ils ne consistent qu'en des mots substitués à d'autres, en des vers rendus plus

î. Cours de littérature dramatique,

2. Ce sont Polyeucte, Sertorius, Nicomède^ Pompée^ Rodogune, Honi-re^ réduit à deux actes. Il est vrai qu'en 1785, Fermin del Rey avait écrit à Barcelone un Polyeucte réduit à trois actes, en changeant Je lieu de la scène, les noms des personnages et en lui donnant ce titre pompeux ; La mayor gloria de un héroe es ser constante en la fé, 6 el Héroe verdadero, comedia herôicn té manuscrit, qui n'a jamais été imprimé, esta la Bibliothèque de Madrid.

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