‹ Polyeucte; tragédie, avec une introduction, des éclaircissements et des notesChapitre 20 sur 147 · Récréaiions dramatiaues, t. II · texte numérisé non relu

Récréaiions dramatiaues, t. II

clairs ou plus corrects, et enfin en quelques suppressions dans le rôle de \ Félix K » C'était assez, c'était trop.

Par bonheur, le Polyeucte qu'on jouait au théâtre et qu'on f joue encore, ce n'était {)as celui d'Audibert, Delisle et rronchin, ni rîiême d'Andrieiix, c'était celui de Gorneilk. Le génie de Talma l'y soutenait, le génie de M^^^ Rachel l'y rajeunit pour longtemps. C'est vers 1840 qu'elle débuta dans le rôle de Pauline sur la scène du Théâtre-Français ; la veille du jour où elle en a disparu, ellele jouait encore,' après s'y être montrée soixante fois : a Avec quelle ardeur, dit M. Jules Janin, elle était tour à tour la femme obéissante à son mari, la fille qui résiste à son père, et cette Pauline adorable, à Taise même avec Sévère qu'elle aime et dont elle est aimée, et qu elle revoit après un an d'absence, comme si elle l'avait vu la veille ! Elle était surtout la Pauline de Corneille en tout ce quatrième acte admirable et rempli des émotions 1 es plus touchantes, et comme enfin elle disait jusqu'aux nues ce grand cri : « Je vois ! je crois ! » En ce moment solennel, tout brillait, tout parlait, tout brûlait en cette personne héi-oïque; elle avait dix coudées, elle était immortelle. » Cet enthousiasme un peu lyrique ne surprendra aucun de ceux qui ont gardé le lointain souvenir de Rachel, car ils rapportent que, la première, elle joua ce rôle, non plus en première amoureuse, mais en néophyte chrétienne ^ Ils ajoutent pourtant qu'auprès d'elle Beauvallet, dans le rôle de Polyeucte, ne semblait pas effacé, bien que son talent fût moindre. Comment s'en étonner? Dès que la tragédie reprenait son vrai sens, c'est Polyeucte qui, sans effort, en devenait le héros.

Aussi est-ce encore Polyeucte qui a donné son nom au bel opéra de M. Gounod (1878, paroles de MM. J. Barbier et Carré), comme il l'avait donné au Poliuto de Donizetti et Cammarano, remanié et représenté à Paris en 1840 sous le titre des Martyrs, opéra en quatre actes. Faut-il croire que les tragédies aient leurs destinées? Les mêmes critiques qm avaient assailli le Polyeucte de Corneille à son origine assaillirent le Poliuto. Seulement, Donizetti avait affaire au roi de Naples, qui interdit formellement de mettre la religion sur la scène. En vain l'on essaya de déguiser sous ce titre, les Guêbres, la malencontreuse tragédie, l'interdiction fut renouvelée, et le célèbre chanteur Nourrit, qui devait créer le rôle principal, pris d'un accès de désespoir, se suicidai C est

1. Œuvres, t. IIL Avertissement des Changements pour Polyeucte.

2. Horion, Explication du théâtre classique, \ Picot, Bibliographie cornélienne.

POLYEUGTE

seulement en 1839 que le véritable Foliuto fut joué à Pam, car /es Mar^î/rs de Scribe (1840) n'en sont qu'une adaptation à la scène 'française, et Scribe ne se piqua pas de suivre plus fidèlement le texte de Gammarano que celui de Corneille. Pourtant, il crut devoir préciser dans un Avertissenmit le caractère et l'étendue de ses innovations : « L'opéra doit mettre en action ce que la tragiëdie met en récit. Je n'ai hasardé du reste d'autres changements que ceux qui avaient été conseillés et indiqués avant moi par La Harpe et par Andrieux. Quant au rôle du père et du gouverneur Félix, j'ai suivi l'idée donnée par Voltaire, qui désirait qu'à ce caractère pusillanime et, peu digne de la tragédie on substituât celui d'un zélé défenseur des divinités du paganisme, fanatique en sa croyance comme Polyeucte dans la sienne. » Il est superflu d'ajouter que les Martyrs de Scribe n'ont pas fait oublier le Polyeucte de Corneille.

De nos jours, M. J. Favre, professeur au collège Stanislas, et M. Gidel, proviseur du lycée Louis-le- Grand, ont donné deux très bonnes éditions classiques de Polyeucte; nous les avons consultées avec fruit.

l'action et les caractères 4,

La mise en scène de Polyeucte^ telle qu'elle était réglée au xvii^ siècle, n'était 4)as fort compliquée : « Un palais à volonté, » c'était la seule indication qui fût donnée au décorateur. Tout se passe, en effet, dans le palais de Félix, dont la prison est une dépendance. Ainsi était sauvegardée l'unité de lieu, cette unité à laquelle Corneille avouait n'avoir pu réduire que trois de ses pièces, Horace, Polyeucte eiPofnpée ^ L'unité de temps n'est pas moins bien observée, grâce à la soudaineté de décision que le poète attribue à Polyeucte pour renverser les idoles, à Félix pour l'en punir. Ici encore ses personnages travaillent à l'heure. Quant à l'unité d'action, personne n'a jamais contesté que Polyeucte fût une des pièces les mieux composées de Corneille, peut-être la mieux composée de toutes. Dans le Gidy des scènes entières peuvent disparaître sans inconvénient ; Horace est composé de deux actions, et, au moins en apparence, de deux pièces différentes; les

i. Diaeourê de» trui» tmtMi.

premiers actes de Ginna laissent l'intérêt flottant entre les conjures et Auguste. Ici, rien qu'pn puisse retrancher, rien qui divise 1 intérêt, très clair tout d'abord, et graduellement accru. Le moindre détail est utile ; tout se tient et se suit tout court a la crise inévitable. La complication excessive de 1 action qu on peut critiquer en certaines autres pièces de Corneille ne nous gêne point en celle-ci; sans être « faite de rien » comme quelques pièces de Racine, elle n'arien d'embarrassé m d'obscur. Corneille a d'autant plus de mérite à y avoir réalisé l'harmonie, que, cette fois, il s'attaquait à un sujet peu connu, et était plus libre d'innover, comme il l'a trop fait plus tard dans Héraclius.

Il est vrai qu un des ressorts principaux de cette action, le songe de Pauline, a paru inutile ou même maladroitement imaginé, surtout à ceux qui condamnent absolument ce moyen dramatique : « Les songes sont usés au théâtre, écrit Grimm ; Rotrou a fait un songe dans Venceslas ; Corneille, à son imitation, un songe dans Polyeucte ; Racine, à l'imitation de Corneille, un songe dans A thalie ; ^CréhiWon, à l'imitation de Racine, un songe dans Electre, Au diable la race de ces songeurs ! c'est une chose si peu naturelle qu'un songe ! » On a sans doute abusé des songes au théâtre; est-ce une raison pour n'en user jamais? Parce que le songe traditionnel est devenu l'accessoire banal de toute tragédie classique, fautil oublier qu'au temps de Corneille ce ressort n'était encore ni faussé, ni vieilli ? S'il y a un coupable, en effet, le coupable est Corneille ; Grimin commet une erreur singulière lorsqu'il croit le songe de Polyeucte imité du songe de Vejiceslas. Le Venceslas de Rotrou ne parut qu'en 1647, et c'est Rotrou qui fut l'imitateur. Au reste, les récits des anciens hagiographes mentionnent aussi un songe, mais envoyé par Dieu à Polyeucte pour le décider à confesser ouvertement sa foi chrétienne. Ce songe, Corneille l'a transporté de Polyeucte à Pauline. Il jugeait sans doute que Polyeucte n'avait pas besoin d'être averti ni éclairé : n'a-t-il pas près de lui Néarque pour le conseiller et l'enllammer, et, au-dessus de lui, la grâce qui va descendre? Pauline, au contraire, n'avait-elle pas besoin d'être soutenue à la veille de la terrible épreuve qu'elle va subir? On objecte que, loin de la soutenir, ce songe ne sert qu'à la troubler, à l'irriter davantage contre les chrétiens, au moment même où son mari va faire profession de foi de christianisme. En quoi donc ce songe, envoyé, semble-t-il, par le démon, pourrait-il ajouter à l'efTet d'une tragédie chrétienne, et acheminer Pauline vers la conversion finale? D'abord, il importe peu que « l'ennemi du genre humain » l'ait

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envoyé ou non ; il suffît de croire, en se plaçant au point de vue religieux où s'est placé Corneille, que Dieu peut intervenir et intervient en effet "pour faire tourner ce songe au profit de Pauline et aussi de Polyeucte, car la vague terreur qu'elle \ en conçoit l'unit plus étroitement à son mari, .précisément à î l'heure où l'apparition imprévue de Sévère va réveiller en son cœur son ancien amour. Si le danger est dans la présence de Sévère, rien ne sera inutile de tout ce qui contribuera à affaiblir l'effet de cette présence en grandissant l'affection conjugale dans le cœur de Pauline. Assurément, le songe de Polyeucte n'a pas l'importance du songe d'Athalie, qui décide l'usurpatrice à interroger Joas, et par là précipite la crise ; il est beaucoup plus dramatique, en revanche, que le songe d'Horace, où, dès le début de la pièce, le dénouement est annoncé, mais dont l'influence sur l'action est à peu près nulle.

Quel a été le but de Corneille? C'est de rapprocher de plus en plus l'un de rau i e Polyeucte et Pauline, jusqu'à ce que leurs deux âmes, après bien des combats, se confondent dans le même amour épuré. Comment a-t-il atteint ce but? Par la création du caractère de Sévère, sans lequel la lutte de la passion et du devoir, ou n'existerait pas, ou n'exciterait qu'un intérêt moindre. Les amants héroïques dont les figures sont au premier plan et se détachent en pleine lumière ,v ce ne sont donc pas Sévère et Pauline, puisque Sévère est sacrifié à la fin, ce sont Polyeucte et Pauline, puisqu''un crescendo d'héroïsme les .élève tous deux, seuls, au-dessus des passions humaines. C'est à Polyeucte que Pauline sacrifie son amour; c'est pour sauver Polyeucte qu'elle descend à toutes les prières, non seulement près de Polyeucte lui-même, mais près de son père et de son ancien amant ; c'est la mort de Polyeucte qui entraîne la conversion de, sa femme ; c'est Polyeucte qu'elle veut suivre dans la béatitude.

Tout autre a été l'opinion, non pas seulement du xviii®, mais du XVII® siècle presque tout entier. Cette idée qu'un martyr pouvait être un héros de tragédie n'était point facilement acceptée. Pascal disait bien, il est vrai : « L'exemple de la mort des martyrs nous touche : car ce sont nos membres. Nous avons un lien commun avec eux ^ » Mais le prince de Conti, l'ancien frondeur devenu janséniste austère, écrivait, à propos de Polyeucfe même, dans son Traité de la comédie : « Ën vérité, y a-t-il rien de plus sec et de moins agréable que ce qui est de saint dans cet ouvrage ? Y a-t-il personne qui ne soit mille ^ fois plus touché de raffliction de Sévère, lorsqta'il trouve Pau-

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