‹ Polyeucte; tragédie, avec une introduction, des éclaircissements et des notesChapitre 2 sur 147 · Voye? plus loin Y Abrégé du martyre de saint Polyeucte · texte numérisé non relu

Voye? plus loin Y Abrégé du martyre de saint Polyeucte

2. Siméon Métnpiiraste, ainsi nommé parce qu'U a paraphrase les vies def «aints, est né dans le siècle, à Constantinople. Ce fut d'^^^» Porphyrogénète qui rengagea à rassembler les vies des saints. (iVo^e de leditfm Régnier).

POLYEUGTE

et les couvents, s'était contenté du rôle de compilateur, le» biographies qu'il nous a laissées de cent vingt-deux saints seraient un des monuments des plus précieux de l'histoire ecclésiastique. Mais son audace n'a d'égale que sa crédulité; il accepte tout et de toutes mains, mais en se réservant le droit de tout remanier. Arrangeur peu scrupuleux beaucoup plus qu'exact historien, ici il supprime les faits dont s'accommoderait mal son amplification, souvent oratoire et romanesque, là il retouche et polit le style trop naïf des vieux auteurs: après quoi, il admire complaisamment son œuvre et nous la fait admirer : jcccXXifmj r&v ^lyfyT^aeav.

Déjà édité par Moïsio Lippomani de 1551 à 1558, le recueil de Siméon Métaphraste fut publié de nouveau, de 1570 à 1575, par Laurent Surius, chartreux allemand, né àLubeck en 1522, mort en 1578. Les six in-folids des Vitse sanctorum de Surius complétaient tout ensemble et abrégeaient Métaphraste; certaines lacunes étaient comblées, certaines superfluités élaguées. A son tour, Surius fut complété par Mosander, autre écrivain allemand du xvi® siècle, et c'est dans le supplément de Mosander que, de son propre aveu. Corneille a pris le sujet de Polyeucte. L'histoire ou la légende de saint Polyeucte a donc franchi trois degrés successifs avant d'arriver jusqu'à lui^

Mais dans quelle mesure la légende s'y mêle-t-elle à l'histoire? Eusèbe, et les historiens ecclésiastiques anciens, Ruinart, dans les temps modernes, se .taisent sur ce martyre. D'autre part, voici que les Bollandistes nous font connaître quatre Polyeucte différents. L'embarras est le même des deux côtés, soit qu'on ait à choisir entre ces quatre martyrs, soit qu'on ait à prouver l'existence d'un martyr unique. Ajoutez que les obscurités, les erreurs, les invraisemblances abondent dans le récit des hagiographes. On ne sait à quelle date précise placer un événement," qui, en tout- cas, n'a pas eu lieu pendant la première persécution en Orient, sous le règne commun de Trajan-Dèce et de Valérien. Ceux-ci ont régné successivement, l'un de 249 à 251, l'autre de 254 à 260, et c'est Valérien, non pas Dèce, qui publia l'édit contre les chrétiens dont il est si souvent parlé dans la pièce de Corneille. Il est vrai que cette confusion, renouvelée, d'ailleurs, dans la plupart des Actes des martyrs de ce temps, s'explique sans peine et par l'époque rapprochée des deux règnes, çt par la politique commune des deux empereurs; mais comment expliquer que Néarque survive à Polyeucte et soit épargné seul?

Dans un livre récent ^ M. Aubé a essayé de faire la lu-

4. Polyeucte dans l'histoire. Didot, 1882. Nous ne pouvons mieux faire que de donner ici la substance de cet excellent livre.

mière sur cette question obscure, et a réussi à établir, mieux qu on ne l'avait fait jusqu'à lui, la réalité historique du martyre de Polyeucte. Le silence des anciens historiens ecclésiastiques le touche peu, car ils ne disent rien non plus de plusieurs martyrs incontestés. En revanche, Grégoire de Tours a eonnu le supplice de Polyeucte, dont il fait mention par deux fois, et nous savons qu'au jv^ et au v« siècle certaines églises étaient placées sous l'invocation du nom de ce saint. On a même trouvé dans la Haute-Egypte des lampes votives en terre cuite, consacrées à Polyeucte et portant son nom. Quant aux Polyeucte multiples signalés par les Bollandistes, trois sont passés sous silence par le martyrologe romain, et le quatrième n'est qu'un dédoublement du vrai Polyeucte, du seul qui soit historique.

M. Aubé a eu cette bonne fortune de découvrir à la Bibliothèque nationale deux documents inédits, l'un grec, l'autre latin, qui tous deux, bien que d'importance inégale, venaient à l'appui de sa thèse. Le manuscrit latin n'est guère remarquable que par un froid discours, où Pauline tient à Polyeucte à peu près le même langage qu'Androniaque à Hector, dans Homère, lui parlant de son fils qu'il va laisser orphelin et de la servitude — tout imaginaire — à laquelle il l'expose ellen>ême par sa mort. A part cette amplification, le texte latin, qui ne remonte qu'au v® ou au vi^ siècle, suit d'assez près le texte grec, bien autrement curieux, car il a été sans doute l'original sur lequel ont travaillé les hagiographes, et en particulier Métaphraste, qui en abrège le début, mais en garde le tour oratoire, très reconnaissable dans son imitation presque textuelle. Le caractère de cet exorde, qui n'est pas d'une narration ordinaire, et aussi l'accent triomphant qui d'un bout à l'autre anime cette sorte de chant de -victoire, ont amené M. Aubé à une double conclusion : c'est que, d'abord, nous nous trouvons ici en présence d'une homélie, d'une courte oraison funèbre prononcée dans quelque église d'Orient le jour anniversaire du martyre de Polyeucte, le 4 des ides de janvier; c'est qu'ensuite cette homélie a été écrite à une époque où le christianisme se sentait définitivement vainqueur, peut-être après la mort de Julien, ce fougueux ennemi de la religion nouvelle, vers 363. Un siècle s'était déjà écoulé depuis le martyre, mais le souvenir en était encore vivant «lans les âmes. Au contraire, c'est seulement sept siècles après le martyre, six siècles après l'homélie, que Métaphraste ressuscita des traditions déjà oubliées ; mais, comme s'il prévoyait la venue de Çoriieilie et voulait lui épargner la gêne d'une situation équivoque, il modifia sur un point important l'homélie

f^recque,, et ne voulut point faire de Pauline une mère de famille.

. En somme, que donnait Fhistoire à Corneille? Presque rien. Qa'a-t-il créé? Presque tout. Dans les documents qu'analyse M. Aubé, Polyeucte et Néarque, Grecs d'origine, sont ofQciers dans la douzième légian, legio fulminatrix, cantonnée depuis longtemps à Mélitène. Un édit in^périal vient de condamner au supplice les chrétiens de l'armée qui refuseraient de sacrifier aux dieux. L'un des lieux officiers grecs, Polyeucte, exalté par un songe où Dieu lui est apparu et l'a consacré comme un de ses élus, soutenu par Néarque, aux yeux de qui la foi sincère suffît, même sans le baptême, pour assurer le salut, déchire l'édit impérial, renverse les idoles qu'on portait au temple, l'este insensible aux supplications de sa femme, de ses enfants, de son beau-père, est battu de verges, puis décapité, mais seul et sans entraîner Néarque dans sa perte. Qu'importent ces ressenîblances, plus extérieures qu'intimes? Il suffit que Sévère paraisse, que Pauline l'aime, qu'au fond de l'âme de Polyeucte lui-même, trop impassible dans les Actes des martyrs, se livre un combat terrible entre deux passions qui s'excluent l'une l'autre, pour que Métaphraste, Surius, Mosander, tous les hagiographes et même tous les manuscrits de la Bibliothèque nationale soient oubliés. Sur un seul point nous serions tentés de regretter la version primitive : elle donne à Félix plus de dignité et de sensibilité, moins d'ambitieuse bassesse ; ce n'est plus un courtisan prêt à tout sacrifier au désir de plaire, c'est un père vraiment touché, et qui nous touche. Mais Corneille avait ses raisons pour opposer cette figure vulgaire à la figure héroïque de Polyeucte transfiguré.

Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, qu'il pouvait puiser à d'autres sources, et s'éclairer de textes plus anciens. A défaut de cet instinct historique, qui -shez lifi était si. pénétrant, la lecture des historiens latins et des Pères de l'i^giise eût suffi à \ lui révéler le vrai caractère de ce conflit, plus politique au fond que religieux, qui mit aux prises le christianisme envahisseur et TEtat romain. Suétone ne va-t-il pas jusqu'à glorifier Néron d'avoir inventé des supplices d'une férocité raffinée contre une race d'hommes si malfaisante : « affiicti suppliciis christiani, genus hominum supersiitionis novse ac maleficœ ^ . » Tacite ne fait pas difficulté d'avouer que la persécution des chrétiens, sous ce même empereur, fut un prétexte pour détourner l'attention publique de Tincendie de Rome, mais il se garde de défendre ces inuocents, coupables de bien d'autres crimes,

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