Penséêt
INTRODUCTÎOW
Une mariée, que du martyre de Polyeucte? » Lorsquîl affirmait que le caractère de Polyeucte n'était fait pour exciter ni îîa sympathie, ni la pitié, Je grave Dacier ne faisait guère que répéter Gonti, et aussi Saint-Evremond, qui, tout dévoué d'ailleurs à Corneille, mais n'ayant point la vocation du' martyre, du fond de son commode exil, avait nettement condamné l'esprit de la tragédie chrétienne.
« L'esprit de notre religion est directement opposé à celui de la tragédie. L'humilité et la patience de nos saints sont trop contraires à la vertu des héros que démande le théâtre. Quel zèle, quelle force le ciel n'inspire-t-il pas à Néarque et à Polyeucte? et que ne font pas ces nouveaux chrétiens pour répondre à ces heureuses inspirations ? L'amour et les charmes d une jeune épouse chèrement aimée ne font aucune impression sur l'esprit, de Polyeucte. La considération de la politique de Félix, comme moins touchante, fait moins d'effet. Insensible aux prières et aux m.enaces, Polyeucte a plus d'envie de mourir pour Dieu que les autres hommes n'en ont de vivre pour eux. Néamoins, ce qui eût fait un beau sermon faisait une misérable tragédie, si les entretiens de Pauline et de Sévère, animés d'autres sentiments et d'autres passions, n'eussent conservé à l'auteur la réputation que les vertus chrétiennes de nos martyrs lui eussent ôtée »
Ce qui est remarquable, c'est que Corneille lui-même, pris d'un scrupule inattendu, tout en constatant le succès de sa pièce, n'avail pas été loin d'en condamner lui-même le principe : « L'exclusion des personnes tout à fait vertueuses qui tombent dans le malheur bannit les martyrs de notre tragédie. Polyeucte y a réussi contre cette maxime 2. » Combien il se rend plus tustice à lui-même lorsque, dans l'examen de Nicomède, il plaide en ces termes la cause des personna'ges pure m ont héroïques : « Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie, en ce qu'il ne cherche p.oint à faire pitié par l'excès de ses infortunes ; mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs, qui n'excite que de Tadmiration dans l'âme du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous ordonne d'y pro« duire par la représentation de leurs malheurs. » Si cette réflexion est vraie de Nicomède,'elle ne Test pas moins de Polyeucte.
li ne faut pas confondre, en effet, le saint et le martyr. Elevé au-dessus de nos faiblesses et de nps combats, le saint
i. De la tragédie ancienne èt modernt, 1671. t. Diicours de la tragédie.
46 reposje dans une tranquille perfection qui serafl médiocrement dramatique ; mais le martyr doit acheter, pour ainsi dire, la sainteté au prix de bien des épreuves. Or, Polyeucte n'esi pas encore saint Polyeucte au moment oii Corneille nous le présente : ce qui nous intéresse, c'est beaucoup moins la « victoire » que la lutte doiit la victoire est précédée. Le saint nous laisserait froids ; le martyr ne suffirait pas à nous émouvoir, s'il n'était que martyr ; l'homme nous touche. Toute la question se réduit donc à savoir quelle part d'humanité contient l'âme de Polyeucte. Geoffroy a essayé de la déterminer : « Polyeucte, dit-il, se livre à un excès de zèle que l'Eglise même condamne, et par là il rentre dans la règle d' Aristote, qui veut qu'on donne quelque faiblesse au héros - . » Le justifier ainsi au point de vue dramatique, c'est l'amoindrir au point de vue religieux ; en tous cas, c'est prêter au poète une intention qu'il n'a certainement pas eue, car Lemercier a eu raison d'écrire ce qu'eût écrit volontiers Corneille : « Polyeucte n'est pas seulement un martyr, c'est l'âme de tout le christianisme 2. >> Seulement, la foi du néophyte chrétien n'efface-t-elle pas un peu la tendresse dç l'époux ?
Ce serait mal comprendre une telle pièce qu'aller droit à la scène où Polyeucte cède à Sévère sa femme Pauline, « ainsi qu'un bénéfice «, selon le mot railleur de Voltaire. S'expliquerait-on l'exaltation patriotique du jeune Horace, si le poète ne s'était attaché à nous montrer tout d'abord quelle idée, à la fois étroite et sublime, ce soldat fanatique se faisait du patriotisme? Encore le jeune Horace est- il fanatique de primesaut, sans préparation suffisante, sans lutte assez prolongée, sans nuances. Au contraire, par quelle admirable gradation sommes-nous amenés à prévoir jusqu'où s'emportera le fanatisme de Polyeucte, et non seulement à en deviner, mais à ea excuser d'avance les exagérations ! Sans doute Polyeucte est dur, parfois cruel, envers Pauline ; mais il ne l'est pas dès le début. Son caractère traverse deux phases qu'il faut se garde de confondre : dans la première, c'est l'homme qui nou apparaît beaucoup plus que le martyr ; dans la seconde, le martyr nous cache un peu l'homme ; mais nous n'en sommes point surpris, car, dans IHntervalle, nous avons assisté à la scène de la prison, à ce combat suprême où l'homme s'est définitivement immolé.
Dans le premier acte, Polyeucte hésite entre la passion et la foi; dans le second acte, il se décidé à faire son devoir;