La politiQUc dam Corneille
ainsi dire, les emportements d'une vertu qui pourrait sembler extrême. « C'p.st un caractère tout grand, tout désmtéressé, tout chevaleresque en un sens, mais un rôle humain ; c'est Idéal humain de la pièce, dont le resjte exprime l'idéal chrétien ^ ». ,
Personne n'a mieux apprécié que M. Saint-Marc Girardin la grandeur réelle de ce caractère et cçtte sorte d'héroïsme de la délicatesse qui le distingue : a Sévère est l'amant honnête homme; il s'arrête avec respecl devant Tobslacle que lui crée la vertu de Pauline. Il ne songe pas un seul instant à profiter pour son amour de la misérable politique de Félix. S? générosité n'est pas seulement Teffet d'un noble caractère il croit à la vertu et surtout à celle de Pauline, il croit à l'autorité du devoir que Pauline lui oppose. Entre eux il n'y a pas seulement un lien d amour qui les rapproche, il y a un lien d^honneur qui les sépare. Aussi ils se quittent sans hésitation, tristes, émus, mais décidés et sacrifiant la passion à la loi, au lieu d'affaiblir ou d'incliner la loi devant la passion 2. » Celui que Pauline appelle « le grand Sévère » impose à tous, sauf à Félix, l'estime de sa vertu désintéressée. Lui-même, Polyeucte, ne fait jamais à son rival Tinjure de se défier de lui; jamais il ne doute de sa délicatesse ni de sa générosité. Sévère tient à lui prouver qu'il a raison : c'est à lui que Pauline ne craint pas de s'adresser pour sauver Polyeucte; c'est lui qui eût sauvé le mari de Pauline s'il eût été possible de le sauver.
Mais que cette figure aimaî)îe s'efTace dès que l'austère figure de Polyeucte martyr se dresse en face d'elle! Tant que tous deux n'ont été que des hommes, notre admiration a pu flotter, incertaine, de l'un à l'autre; mais Sévère reste homme jusqu'au bout, tandis que Polyeucte ne cesse de grandir . au-dessus de l'homme. Après bien des luttes cruelles, Po- ' lyeucte rejette bien loin, sinon toute tendresse humaine, du moins toute expression banale de cette pensée; Sévère souffre, mais reste un parfait chevalier, un héros galant et romanesque, à qui le langage de la galanterie et des romans est trop familier. Il est le témoin ému, mais un peu surpris, de tant d'événements terribles, de tant de coups de la grâce imprévus. Son âme — qu'on nous passe l'expression — reste à un étage au-dessous : il est le type même de l'honnête homme ; Polyeucte est le type même 'du héros tragique et du héros chrétien.
i. Sainte-Beuve, Port-Royal, I, 6.
% Cours de littérature dramatique.
Ce qui, malgré tant de qualités charmantes, fail l'infériorité dramatique du caractère de Sévère, c'esj: qu'il est pris entre les deux caractères héroïques de Polyeucte et de Pauline. Celle-ci, en effet, n'est pas seulement une femme, la plus^ exquise, avec Chimène, des femmes de Corneille, c'est aussi une prosélyte chrétienne, et l'art admirable du poète a su fondre ces deux éléments si divers dans une harmonie qu'il n'a pas souvent réalisée ailleurs. Le caractère de Pauline est un des caractères les plus nuancés, les plus vraiment féminins qu'ait peints Corneille, u Elle a, elle g^irde, même dans son impétuosité et dans son extraordinaire, des qualités de sens, d'intelligence, d'équilibre qui en font une héroïne à part, romaine sans doute, mais à la fois bien française. Pauline n'est pas du tout passionnée dans le sens antique; l'amour, comme elle peut le ressentir, ne rentre pas dans ces maladies fatales, d,ans ces vengea,nces divines dont les Didon et les Phèdre sont atteintes. Elle n'a pas non pîus la mélancolie moderne et la rêverie de pensée des ?vîarguerite, des Ophélie. Pauline est précise, elle est sensée. Au fond la raison règle et commande ce caractère si charmant, si solide et si sérieux, une raison capable de tout le devoir dévoué, de tous les sacrifices intrépides, de toutes les délicatesses mélangées, une raison qui, même dans les extrémités, lui coîiserve une sobriété parfaite d'expression, une belle simplicité d'attitude. C'est assez comme en France : la tête dans la passion encore et dans les choses de cœur entre pour beau coup »
Malheureusement, comme Ta fort bien dit M. Merlet^, le signe de la tendresse chez nous parait être je ne sais quoi d'égaré, d'éperdu. Toujours mesurée, Pauline n'a point paru vraiment passionnée aux uns ; aux autres, elle l'a paru trop. Cette « sainte de l'honneur conjugal ^ » qui n'est ni une prude ni une précieuse, qui se contente d'être une honnête femme, qui a plus de pureté et de sévérité que de naïveté et d'abandon, a paru bien froide aux admirateurs de la Zénobie plus théâtrale de Crébillon. Au xvii^ siècle, il est vrai, Racine avait donné à Pauline une sœur en tout point digne d'elle, cette délicieuse Monime, si naturelle, si discrète ; mais, dix ans auparavant, dans sa Nitétis (1663) M°^® de Villedieu avait fait dire à son héroïne* surprise par son mari en compagnie d'un autre Sévère :